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Notes de lecture 2017, Revues

Note de lecture : Inculte – 6 (Revue)

Brett Easton Ellis, l’obscène, Fassbinder ou Hunter S. Thompson : intense numéro six.

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RELECTURE

Inculte 6

Publié en août 2005 en co-édition entre Inculte et imho, le sixième numéro de la revue propose d’abord un fascinant grand entretien avec Brett Easton Ellis, réalisé deux ans avant la publication de son « Lunar Park », évoquant les influences profondes telles que Joan Didion ou Norman Mailer, la complicité avec Jay McInerney, le rôle littéraire de la pop culture, l’impact de son installation à New York en arrivant de Californie, avec un beau mélange d’humilité et d’audace.

Le dossier est consacré à « L’obscène » et propose cinq textes. L’incisif « Court-circuit » d’Oliver Rohe note que « l’obscène et la norme, le profane et le sacré, entretiennent ainsi une dialectique évolutive et complexe qui détermine nos interdits, de même que nos libertés ». « Véhicule rapide », d’Arno Bertina, filtre et décortique avec passion la phrase de Norman Mailer, « Ce qui m’intéresse dans l’obscénité, c’est la vitesse à laquelle elle véhicule le sens ». Mathias Énard lance un subtil assaut d’érudition originale avec ses « Débris d’une politique du derrière », parcourant aussi bien les textes à propos du Bouddha que ceux de Platon, ceux du damascène Abu Qurrâ que ceux du poète arabe Di’bil, ceux de Cervantès que ceux de Théophile de Viaux, de Pascal Quignard, de Lautréamont ou de Pierre Michon (son « Rimbaud le fils »). Claro propose insidieusement une savoureuse démonstration de glose sur l’obscène devant performance et action, avec son « L’obscène émoi ». François Bégaudeau, dans son « Reprendre l’obscène à zéro », examine la manière dont le concept est mis à contribution dans les débats autour des « nouveaux réactionnaires ».

La question de l’obscénité a longtemps été la chasse gardée des sociologues mystiques et des juristes frustrés, les uns cultivant son aura soufrée pour mieux titiller les narines d’un certain lectorat clandestin, les autres traquant les cercles concentriques de plus en plus élargis de ses périls bon enfant. Le seul mot d’obscène, selon les éclairages auxquels on le soumet, rendrait soit un son net et tranchant comme un coup de rein assorti d’un couinement glossollalique, soit une note molle et sucrée comme un blob de foutre usagé. Le concept d’obscénité serait tantôt niché dans la chose obscène, un peu comme le pollen gît dans la fleur dans l’attente du croupion hystérique d’une saloperie ailée, tantôt inscrit dans le regard qu’on pose sur lui (le concept) à la façon d’une mouche venue rehausser de mort putride et de larves roucoulantes une carcasse par ailleurs nettoyée de sa moelle hybride, tantôt, encore, gélatiné dans le contexte qui agirait tel un brouillage-radar – mais à en croire les raclures spécialistes de la chose, l’obscène serait incapable d’atteindre la pureté géométrique d’un flocon crevant sous la lamelle d’un microscope. Bref, l’obscène, à l’instar du temps einsteinien, serait relatif. (Claro, « L’obscène émoi »)

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Deep Springs College

Parmi les quatre contributions diverses, appelées comme à l’accoutumée « interventions », Pierre Senges nous offre un bref mais intense vertige de la liste en examinant quelques possibilités érotiques liées à l’arche de Noé (« Noé : carnet de notes tenu pendant les jours heureux du déluge et les mois suivants, de mémoire (extraits) »), Bruce Benderson nous entraîne pour une visite express de l’incroyable ferme-université de Deep Springs, avec ses 26 étudiants arrimés pour deux ans au désert des confins de la Californie et du Nevada, à l’écart de tout (« Deep Springs : culture du corps et de l’esprit dans le désert de Californie »), Alban Lefranc nous offre un extrait de son intense et somptueux « Attaques sur le chamin, le soir, dans la neige », qui sera plus tard revu et augmenté pour devenir « Fassbinder : la mort en fanfare » (« La furie Fassbinder ou les corps martyrisés »), et Nicolas Richard analyse avec brio et érudition le rôle de l’écriture sportive chez Hunter S. Thompson (« Thompson le sportswriter »).

La grammaire que maîtrise Thompson est celle du combat à mort pour la première place. Le sport est pour lui un spectacle impitoyable, une usine à fabriquer des perdants magnifiques et des héros éphémères. Triche et coups fourrés à la première base. Pronostics et paris à la seconde base. Et que nos ennemis crèvent. Never apologize, never explain. (Nicolas Richard, « Thompson le sportswriter »)

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Le texte oublié, désormais traditionnel, est un extrait du « Sartor Resartus » (1831) de Thomas Carlyle, traduit et présenté par Maxime Berrée, tandis que les notes de lecture concernent Jacob Rogozinski (« Faire Part, cryptes de Derrida »), Giorgio Agamben (« Profanations »), et Thanassis Valtinos (« L’Iliade monstre », titre utilisé pour désigner un ample texte non encore traduit en français, celui de « Orthokosta »).

Ce numéro 6 se termine avec deux excellentes fictions, « Island Girls » de James Flint, nous entraînant aux Philippines dans certaines contradictions du mâle blanc occidental, et « Les innocents » de Vincent Eggerickx, texte choc à propos de paradis perdus, de nirvanas hors d’atteinte et de compromissions nécessaires.

Ryan s’était installé sur l’île après la mort du bébé. Il avait trouvé un emploi de moniteur dans un magasin de plongée de la plage. Il avait le profil idéal : une grande expérience de la plongée, des heures de cours et plein de brevets derrière lui. Il n’avait pas prévu de devenir moniteur. C’était juste un petit boulot. Un moyen pour lui d’aller s’installer sur l’île, d’avoir un endroit où rester, de se familiariser avec la barrière de corail. Il était là pour la barrière de corail. Il fallait sauver la barrière de corail. Il la sauverait. Quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense.
Mais le bébé. À la ville, il avait vécu dans ce petit immeuble, quinze chambres autour d’une petite piscine. Ça paraît tendance, mais ça ne l’était pas. Ce n’était pas Los Angeles. Mais pour un Philippin, c’était vraiment correct. La piscine était trop petite pour que l’on puisse y nager, mais assez grande pour permettre de s’y rafraîchir quand il faisait trop chaud. Les chambres étaient à l’abri de l’humidité, modernes, propres. Ils disposaient de sanitaires (Ryan avait une douche et un évier). On y était en sécurité – autant qu’on peut l’être dans une ville où la moitié de la population masculine se promène avec un pistolet à la ceinture. (James Flint, « Island Girls »)

Les numéros précédents sur ce blog :
Numéro 1
Numéro 2
Numéro 3
Numéro 4
Numéro 5

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À propos de charybde2

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