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Notes de lecture 2017, Revues

Note de lecture : Inculte – 3 (Revue)

Littérature déplacée avant tout, mais aussi spring break, fusil à pompe Mossberg ou sang et stupre au lycée, pour ce n°3 de la revue Inculte.

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En janvier 2005, un troisième numéro de la revue Inculte, dont le dossier principal, après W.G. Sebald dans le n°1 et le faux dans le n°2, est consacré à la littérature déplacée., concept riche et ambigu à souhait, entre « simple » littérature de l’exil et littérature toujours géographiquement intempestive, que Linda Lê explicite dans un premier article, portant ce titre même. Nicole Casanova nous offre en contrepoint un saisissant bref portrait du Joseph Roth de « La marche de Radetzky », et tout particulièrement de sa vie à Paris, tandis que François Bégaudeau se penche avec fougue et astuce sur la figure toujours étrange du Witold Gombrowicz de l’exil long à Buenos Aires (on pourra d’ailleurs écouter, en se rendant sur ce même blog sur la page des « Libraires d’un soir », ce que nous en disait, un soir à la librairie Charybde, Yves Pagès). Et Oliver Rohe conclut superbement ce dossier avec son « La langue du paria », brûlante réflexion politique et linguistique qui résonne fortement et justement avec son propre roman « Défaut d’origine ».

L’étranger de Kafka est, littéralement, un hors-la-loi. Un vulgaire paria. Un usurpateur. Tout comme le sont les exilés qui cherchent à intégrer l’empire d’une Loi qui les ignore. Car une fois la nostalgie du pays perdu dépassée – mais l’est-elle jamais vraiment ? -, et à moins de s’enfermer dans son exclusion, l’exilé se doit d’attirer la bienveillance de son hôte. Or cette bienveillance s’avère aussitôt capricieuse et tyrannique ; elle ne tolère en réalité que ce qu’elle a elle-même autorisé et enfanté. Il faut donc lui sacrifier son ancienne identité, son histoire et sa langue. Et l’exilé s’y emploie.. Il veut en finir avec son statut d’exception à la règle ; il veut être logé à la même enseigne. Comme tout le monde. C’est de banalité dont il rêve. Il est l’Autre mais aimerait incarner le Même. Les faveurs de la Loi, du moins le croit-il, ne s’obtiennent qu’au prix d’un abandon de soi, c’est-à-dire d’un abandon de sa différence. C’est pourquoi l’exilé ment, usurpe, fait du zèle. Ne transige pas sur la pureté. Se montre plus royaliste que le roi. Maîtrise la grammaire mieux que ses propres sujets. Résultat des courses, l’exilé est doublement nié : et dans son identité passée et dans son identité présente.
À cette double négation s’ajoutent bien entendu d’autres supplices – qui achèvent, pour le coup, de transformer l’exil en condamnation perpétuelle. Le premier d’entre eux relève de l’incapacité de l’exilé à oublier complètement son identité d’origine. Son drame se nomme mémoire. Il porte et portera toujours en lui les traces de son monde antérieur. Il trimballe comme un paquet le souvenir d’une place qu’il ne retrouve pas dans son monde d’adoption. L’histoire qu’il croit avoir interrompue en s’exilant continue de travailler ses viscères. En sourdine, à son insu, son histoire se superpose à son présent pour en brouiller les coordonnées. Il ne peut rien apprécier de son présent sans qu’il ne recoure, sciemment ou pas, aux valeurs dans lesquelles il a été moulé. Ces valeurs déterminent son intelligence de sa terre d’accueil et de sa langue d’adoption. Elles faussent son jugement. (…) (Oliver Rohe, « La langue du paria »).

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Les contributions « hors dossier central » sont ici aussi à nouveau redoutables. Philippe Vasset et son « Écrire au 1/25 000 » annoncent beaucoup de ses propres œuvres à venir en se posant frontalement la question de la possibilité d’une écriture géographique qui soit avant tout cartographique, convoquant ainsi au passage « L’occupation des sols » de Jean Echenoz ou « Paysage fer » de François Bon, comme des étapes notables dans la bonne direction. Éric Arlix et Onuma Nemon, avec leur flamboyant « Mossberg – ou comment survivre en milieu super hostile », proposent déjà davantage qu’esquisser les contours d’une méta-guérilla urbaine, dans laquelle la promptitude du fusil à pompe de moins en moins métaphorique n’aurait d’égale que la lassitude face à une bêtise résignée drapée dans son « There Is No Alternative » et néanmoins tout à fait dévastatrice au creux du terrain – dessinant aussi en quelques pages une forme de proto-manifeste qui fait joliment écho à la harangue joueuse (précisément) du « Monde Jou ». Mathieu Térence, en lien avec le premier article du numéro, dresse un superbe portrait littéraire de Linda Lê en oiseau rare. Steve Appleford nous offre un texte étonnant, déjanté et soigneusement hybride à propos des vacances de masse de printemps, éthyliques et sexuelles, des étudiant(e)s américaines, ici à Panama City Beach, en Floride (« Springbroke, la fête sans issue »). Olivier Schefer, enfin, ose un plaidoyer habile en faveur des mauvais livres qui nous aident à mieux apprécier les bons.

Panama City Beach est niché dans les marécages du nord-ouest de la Floride, juste à côté du golfe du Mexique, dans ce qu’on appelle la Redneck Riviera. Le drapeau des confédérés flotte encore à l’arrière de quelques 4×4, et fleurissent aux fenêtres ou sur les t-shirts vendus dans les Wal-Mart. Dernier stop avant le futur. Ici, tout le monde s’en fout : c’est juste une file de 7 000 résidents qui vivent sur une plage de 27 miles et qui attire près de 500 000 jeunes gens bronzés en quête de plaisir express. Panama City Beach effectue plus de 60 % de ses arrestations annuelles pendant le mois de mars, point d’orgue du Spring Break, où chaque soir plus de 75 000 post-ados se retrouvent. Bagarres, vols et violences en tous genres. L’amicale des parents de la ville a tout essayé pour dénaturer cette manifestation hédoniste et la faire migrer en dehors de la ville mais les commerçants du coin ont mis dans la balance le demi-million de dollars que l’événement amenait chaque année, procurant plus du tiers du budget de la ville en seulement un mois. (Steve Appleford, « Springbroke, la fête sans issue »).

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Au chapitre des rééditions, succédant à Maurice Blanchot et à Georges Bataille, Jérôme Schmidt nous guide dans le somptueux texte juridique récapitulant l’interdiction du « Sang et stupre au lycée » de Kathy Acker, en Allemagne en 1986, en profitant pour nous rappeler quelques éléments essentiels de l’œuvre de cette romancière et poète si étonnante et si précieuse, décédée en x, (re)découverte en France grâce au travail de Laurence Viallet.

Mélangeant cut-ups de poèmes érotiques, expériences discursives d’une dérive adolescente et dessins/croquis naïfs, ce deuxième texte à paraître en France souffre d’une aura de censure qui l’a vu bannir de pays comme l’Allemagne ou l’Afrique du Sud. ce roman reste constamment en chantier et en cours d’élaboration : il nécessite à chaque lecture une reconstruction permanente de la fiction en cours et convoque une multitude de mythes qui grouille entre les lignes de Kathy Acker. A l’occasion de la sortie en janvier 2005, de ce roman aux éditions Désordres / Laurence Viallet, Inculte propose une lecture au degré zéro du texte, commandée par le comité de lecture allemand.

Les notes de lecture de ce numéro comprennent le savoureux « La Base. Rapport d’enquête sur un point de déséquilibre majeur en Haute Mer » de Hugues Jallon, le « Mouvement perpétuel » d’Augusto Monterroso, le « Bach, dernière fugue » d’Armand Farrachi, « Les Boutiques de cannelle » de Bruno Schulz (écoutez également ce qu’en disait Yves Pagès chez Charybde, lors de sa soirée « Libraire d’un soir », toujours sur la page ad hoc de ce blog), et les « Dernières nouvelles du bourbier » d’Alexandre Ikonnikov.

Le numéro s’achève avec deux excellentes fictions, toutes deux traduites de l’anglais par Maxime Berrée : l’une, d’Alasdair Gray, auteur entre autres de l’inoubliable « Lanark », dresse un beau et inquiétant parallèle entre la fiction politique policière et le mensonge de droit commun, à partir d’une fable bien connue ; l’autre, de Toby Litt, raconte avec un humour ravageur et tendre les débuts d’un groupe de rock devenu fort célèbre.

Un excellent troisième numéro, donc.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : Inculte – 4 (Revue) | Charybde 27 : le Blog - 6 février 2017

  2. Pingback: Note de lecture : Inculte – 6 (Revue) | Charybde 27 : le Blog - 7 mars 2017

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