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Notes de lecture 2017, Revues

Note de lecture : Inculte – 1 (Revue)

En 2004, le premier numéro d’une revue littéraire devenue largement mythique.

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RELECTURE

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En septembre 2004 paraissait, en co-édition inculte et imho, le premier numéro d’une revue incarnant le collectif d’auteurs du même nom – Inculte -, revue qui devait compter in fine 20 numéros jusqu’au début 2011, tandis que la maison d’édition elle-même se développait au fil de l’eau et des vicissitudes avant de se réincarner voici deux ans en Inculte Dernière Marge.

Ce premier numéro s’ouvrait par un bref et captivant entretien de Jérôme Schmidt avec William Gibson, à l’occasion de la parution en français de son roman « Identification des schémas », qui marquait un point d’inflexion décisif dans son œuvre.

Vous changez également un autre paramètre omniprésent dans votre œuvre : le futur fait place au présent.
J’ai effectivement voulu bouleverser un tant soit peu ma façon d’écrire en affichant clairement la contemporanéité des faits qui ont lieu. Cela fait plusieurs livres que je me rapproche imperceptiblement du temps présent et je suis quasiment certain qu’après Identification des schémas, je ne pourrai pas revenir à une fiction futuriste. Car, soyons bien clair, tout ce qui se déroule dans ce texte est absolument contemporain. Le problème est que la plupart des lecteurs ne se sont pas encore rendu compte des évolutions technologiques véritablement effectives. Comme s’il fallait près de dix ans aux gens pour intégrer l’existence d’une nouveauté dans leur vie quotidienne. Je pense même être en deçà de la réalité contemporaine, et dans les faits, et dans les concepts et les nouveautés que je présente.

À propos du continuum entre littérature générale et science-fiction, à propos du fait technologique en littérature, de Douglas Coupland, de J.G. Ballard ou de Thomas Pynchon, William Gibson est ici comme à son habitude vif et incisif, utilisant sa curiosité tous azimuts comme un puissant levier. « Le travail d’un écrivain contemporain est aussi cela : modéliser le présent que personne n’ose imaginer. »

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La revue propose ensuite un roboratif dossier consacré à W.G. Sebald, avec un article d’Oliver Rohe (« Écrire, inventer la trace – sur W.G. Sebald »), une critique oblique et joueuse d’Enrique Vila-Matas (« Consternation, sur Sebald »), une impressionnante analyse de William T. Vollmann (« Sur De la destruction de Sebald ») et un superbe rapprochement de Maxime Berrée entre l’œuvre de Sebald et le travail de l’historien allemand Jörg Friedrich à propos des bombardements alliés sur l’Allemagne de 1943-1945 (« La mémoire ravagée »).

Cette conscience aiguë des carnages de l’Histoire, et surtout de la responsabilité du peuple allemand dans le plus démentiel d’entre eux, place la totalité des œuvres de Sebald du côté de ceux qui en sont les martyrs. Il se tisse d’ailleurs entre tous ses personnages un lien de solidarité inhérent à leur condition, condition face à laquelle le narrateur s’incline toujours, se confinant au simple rôle de porte-voix, de rapporteur de discours. (Oliver Rohe)

Arno Bertina analyse ensuite avec une réelle audace le texte-installation de Pierre Parlant, « pas de deux », tandis que Bruce Bégout, en rapprochant le Carré-Sénart et Paris-Plage, offre une vision subtile de la distraction institutionnalisée et de la facticité des modes de vie urbains mis en œuvre à l’ombre de la marchandise, même lorsque, avec les meilleures intentions du monde, ils prétendent s’en détacher (« Approche de la ville binaire »).

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Claro nous présente un authentique monstre, le « Rising Up and Rising Down » de William T. Vollmann, ses sept volumes et ses milliers de pages (dont une version abrégée a été traduite en 2009 chez Tristram sous le titre « Le livre des violences »). En nous montrant la manière dont ce monument s’ancre au cœur et irrigue l’ensemble du travail vollmannien, il nous fournit sans doute l’une des meilleures introductions possibles à cette œuvre résolument folle et parfaitement captivante.

D’emblée, le projet vollmannien pose divers jalons capitaux.  Le premier, et le plus important, le plus audacieux aussi, est fixé par la question liminaire située au seuil de cette œuvre monumentale : Quand la violence est-elle justifiée ? La question de la justification est l’horizon de la somme qu’a rédigée Vollmann. Il est fort possible, effectivement, que l’esprit humain ait jusqu’ici fait l’économie d’une critique encyclopédique de la justification. Or, historiquement, la justification est souvent une parole qui vient recouvrir un acte, un récit servant à laver un crime, une écriture visant à structurer une série d’actions. Justifier n’est bien souvent qu’excuser, et ce en recourant à l’extrapolation. « Si nous n’avions pas tué notre ennemi, c’est lui qui nous aurait tués. » Certes, la justification peut intervenir avant l’acte, sous forme légale ou déclamatoire – on est alors dans le registre du diktat ou de la menace. « Nous allons tuer demain nos ennemis avant qu’ils ne nous tuent après-demain. » Etc. On le voit bien, il s’agit dans les deux cas de justification de fortune, destinées à se préserver des foudres du jugement historique et/ou politique.
Il existerait, selon Vollmann, un autre plan de justification, non pas imminent, mais fruit d’une réflexion historique. Voilà pourquoi, au terme de ses très nombreuses études de cas, l’auteur tente de dégager ce qu’il appelle des « calculs moraux ». Ces règles, Vollmann les voudrait utiles. Non qu’il ait la naïveté de penser qu’un individu puisse infléchir la courbe de son mouvement insurrectionnel en fonction de ces abscisses et ordonnées, mais il lui semble dangereux de faire l’économie d’une « leçon ». Justifier ses actes, philosophiquement, signifie moins les expliquer à autrui que les fonder en soi. Si recourir à la violence est inévitable dans certaines conditions, alors je dois m’assurer du bien-fondé du but que je me fixe en recourant à ladite violence. Ce « bien-fondé », comment le déterminer, même dans l’urgence, si je pratique l’amnésie et/ou l’hypocrisie historique. D’où l’importance cruciale d’examiner en profondeur toutes les justifications données par les innombrables acteurs de la violence humaine. (Claro)

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Un article de Maurice Blanchot, « L’exigence du retour chez Pierre Klossowski », publié à l’origine en 1969, illustre la volonté affichée par la revue de faire vivre un continuum de critique et de théorie littéraire qui ne s’inscrive pas purement dans l’instant, mais qui donne toute sa part à l’histoire et à ses ramifications.

Jacques Barbéri conclut la partie rédactionnelle de ce premier numéro avec une belle pièce de post-exotisme, « Capitale de la douleur (variante Moltscher) », bel hommage joueur à Antoine Volodine et à ses compagnons de route, hétéronymes ou autres.

Mais tout d’abord, pour ne pas perdre inutilement le lecteur dans le labyrinthe d’un essai qui chercherait à se faire passer pour une Shaggå, laissons Erdogan Mayayo développer un foyer imprécatoire sur le pouvoir des novelles : « Lire un recueil d’entrevoûtes renforce la certitude post-exotique qu’on est « entre soi », loin des dogues loquaces, des propagandistes et des amuseurs millionnaires. Le champ littéraire de l’entrevoûte ouvre sur l’infini : il devient une destination de voyage, un havre pour le narrateur, une terre d’exil pour le lecteur, l’exil tranquille, hors d’atteinte de l’ennemi, comme à jamais hors d’atteinte de l’ennemi. » (Jacques Barbéri)

Le numéro s’achève par sept notes de lecture, consacrées à Jean-Hubert Gailliot (« L’Hacienda »), Enrique Vila-Matas (« Paris ne finit jamais »), Mario Perniola (« Contre la communication »), Simon Liberati (« Anthologie des apparitions »), Bertrand Raynaud (« Mammifères, planisphères »), Bruce Benderson (« Autobiographie érotique ») et Rick Moody (« Le Voile noir ») – et par deux brèves fictions, « Loto inculte » de François Bégaudeau – dont la passion rusée pour le football venait juste alors d’être illustrée par l’excellent « Jouer juste » – et « Souvenirs des États-Unis » de James Flint.

Relire ce numéro, douze ans après le début de cette singulière aventure Inculte, nous rappelle sans ambiguïté le caractère essentiel de cette contribution multivariée au fil du temps.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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