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Notes de lecture 2017, Revues

Note de lecture : Inculte – 7 (Revue)

Shozo Numa, Hölderlin, Eduardo Kac, l’âge d’or et le ressentiment

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RELECTURE

Inculte 7

Publié en novembre 2005, le septième numéro de la revue Inculte, co-édité par les éditions du même nom et les éditions imho, propose un dossier passionnant sur le ressentiment, orchestré en une succession de six voix, Mathieu Larnaudie (« La colère se suicidant ») ouvrant logiquement le feu par une généalogie du concept, en s’appuyant sur une sculpture découverte par Arno Bertina sur un pilier d’église à Clermont-Ferrand, traçant le rôle de la notion chez Nietzsche, ses ambivalences relevées par Gilles Deleuze, et l’une de ses contestations possibles construite par Jean Améry. Pierre Parlant (« Tout blesse ») poursuit en détaillant le rôle même de la généalogie chez Nietzsche, et la manière dont elle s’insère dans une véritable spirale en matière de ressentiment, précisément, tandis qu’Oliver Rohe (« Entendre Jean Améry ») présente, lumineux, la parole du déporté Jean Améry, et l’articulation sur laquelle il opère pour rejeter la diabolisation du ressentiment en soi, dégager le rôle vital de la mémoire et exiger, d’une certaine façon, que le travail généalogique en philosophie aille paradoxalement « jusqu’au bout » en envisageant la descendance potentielle des concepts examinés et scrutés. Arno Bertina (« Salut ma hargne ! ») convoque habilement (et pas uniquement comme un clin d’œil) Pierre Desproges pour sonder la figure mentionnée plus haut de la « colère se suicidant » et examiner les figures du colérique dans la littérature et au cinéma, en s’appuyant notamment sur le rusé « Pour Louis de Funès » de Valère Novarina. François Bégaudeau (« Le Ressentiment, les yeux, les oreilles ») tente d’abord, par un détour chez Thomas Bernhard notamment, de proposer une vision positive du ressentiment, pour y échouer volontairement et conclure joliment : « Au héros qui s’excuse de ne rien connaître à la politique, Kafka fait dire par un anarchiste qu’il a rencontré un soir (dans L’Amérique) : mais tu as des yeux et des oreilles. La politique est une intelligence des yeux et des oreilles, le ressentiment est aveugle et sourd. » Yves Pagès (« Comment taire ? »), enfin, conclut ce dossier – qui d’être ainsi davantage agencé, les articles semblant mieux se répondre que jusqu’alors pour l’obscène (n°6), les discours politiques (n°5), ou l’ordinaire (n°4), gagne fortement en puissance – avec une belle variation métaphorique sur l’ulcère qui guette au cœur du ressentiment.

Il n’empêche que de cette confrontation nous pouvons nuancer l’espèce de moralité péremptoire avec laquelle Nietzsche a condamné le surinvestissement du rôle de la mémoire – qui n’est pas rancune. Ce qu’il nous faut retenir, c’est que l’oubli n’est pas simplement un moyen – ni le seul moyen – d’accéder à l’avenir. Il peut au contraire être l’agent de la négation de l’avenir – l’agent de la reproduction infinie du passé. La difficulté d’exister, que l’on soit victime d’une horreur inhumaine ou né dans des draps de soie, résulte précisément de cette dialectique permanente que nous devons maintenir entre les forces de l’oubli et celles de la mémoire. Il n’y a pas à exclure l’un au nom de l’autre. L’avenir est à ce prix. (Oliver Rohe, « Entendre Jean Améry »)

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Kac

Eduardo Kac

Le grand entretien, conduit par Mathieu Larnaudie et Jérôme Schmidt, toujours aussi stimulant, est consacré à l’artiste Eduardo Kac (dont le controversé lapin transgénique fluorescent Alba orne la couverture de ce numéro). En parcourant les concepts roboratifs d’holopoésie, de téléprésence artistique et d’art transgénique en sa compagnie, au carrefour des arts plastiques, de la littérature et de la philosophie, c’est à une intense excursion du côté des abîmes du post-humanisme et des percées prémonitoires déjà perceptibles de nos jours que nous sommes conviés, pour y réfléchir.

La revue nous offre ensuite une véritable rareté, avec un impressionnant article de Tanaka Miyoko (« Sur Shozo Numa : réflexions sadiques sur le masochisme ») qui parcourt certains des textes les moins connus de l’auteur maudit et toujours aussi mystérieux de « Yapou, bétail humain » pour nous aider à saisir son projet bien particulier conduit dans les creux coupables et innocents de la société japonaise de l’après deuxième guerre mondiale. William S. Wilson (« Maternité / Paternité ») propose une audacieuse variation, proche de la performance artistique ou de l’expérience de pensée, autour de la transmission bio-chirurgicale des organes sexuels afin de résoudre certains problèmes potentiels d’éducation et de filiation au sein des familles. Virginie Frenay nous offre une lecture incisive du « La découverte du quotidien » de Bruce Bégout, et Alban Lefranc (« Le risque de Hölderlin ») nous propose une passionnante traversée de l’œuvre du poète allemand à la lumière de Heidegger, de Malcolm Lowry ou de Maurice Blanchot.

La désormais traditionnelle réédition d’un texte épuisé est somptueuse : commentée par Ariel Kyrou, c’est celle de l’article fondateur (à la source de l’éphémère mais vitale revue cinématographique « L’âge du cinéma » en 1951) « L’âge d’or : centre et tremplin du cinéma surréaliste », par son père Ado Kyrou.

S’achevant avec deux fictions, ce numéro inclut donc une étonnante comédie semi-boulevardière se déroulant dans les ascenseurs et les belvédères de la Space Needle de Seattle (Christophe Paviot, « Space Needle ») et le poignant « Obsèques » de Hugues Royer.

Les numéros précédents sur ce blog :
Numéro 1
Numéro 2
Numéro 3
Numéro 4
Numéro 5
Numéro 6

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