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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Partages – Vol. 2 » (André Markowicz)

Honnêteté de la poésie, humilité de la traduction, intensité du cœur et de l’esprit comme antidotes possibles à la montée des haines. Indispensables partages.

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Un an après « Partages », ce deuxième volume du journal de bord d’André Markowicz, également publié chez Inculte Dernière Marge (en septembre 2016, donc), poursuit et enrichit encore ce curieux pari consistant à tenir au jour le jour ou presque, sur Facebook, une chronique multi-directionnelle, traitant sans doute principalement de traduction, de poésie et de théâtre, mais n’hésitant pas à se heurter aussi à l’actualité politique, sur fond de montée des nationalismes à toutes échelles, le petit (breton) servant nettement en l’espèce d’étude détaillée de cas résonnant parfois tragiquement avec les grands (israélien ou russe), ce que l’auteur explore en toute honnêteté et en toute humilité, s’affranchissant à chaque fois avec courage d’une histoire personnelle pourtant lourdement marquée par l’extermination des Juifs d’Europe de l’Est durant la deuxième guerre mondiale.

20 JUILLET 2014
Sur un silence obligé
Vincent Nordon fait un post pour dire qu’il ne dira rien de ce qui se passe actuellement à Gaza. Je le comprends parfaitement. Et c’est justement parce qu’on ne peut rien dire, ou plutôt, parce que les choses sont organisées de telle sorte qu’on ne puisse rien dire.
Il y a, de fait, collusion entre la droite israélienne au pouvoir et le Hamas. Les deux ont besoin l’un de l’autre : plus l’armée israélienne détruit et tue (des innocents ou pas des innocents – mais, essentiellement, hélas, des innocents), plus le Hamas est fort. Une seule roquette d’un criminel fanatique du Hamas est rendue plus forte que toutes les opérations militaires israéliennes, à cause, justement, de la disproportion. Et ça va continuer, parce que personne n’a l’intention de dire au gouvernement israélien que ça suffit. L’existence du Hamas dépend de la guerre. Et, ça, pour une raison claire. La seule réponse aux fascistes musulmans est l’ouverture totale des frontières, la destruction de tous les murs, et le début d’une coopération économique. Cela, personne, n’en veut. Parce que ce pourrait être le début de la paix. Avec la paix viendrait la question de la démocratie : c’est-à-dire de savoir si une vie arabe vaut une vie juive, et ce qu’il en serait d’un État juif dans lequel les Arabes pourraient, un jour, avoir une majorité démographique. Parce que le problème est celui-là : si la démocratie est la démocratie de l’État juif, elle ne vaut, objectivement parlant, que pour les Juifs – et donc, qu’on le veuille ou non, qu’on proteste ou non, elle s’apparente à celle de l’apartheid : la démocratie pour les blancs, et pas pour les autres.
Israël ne tient que par la confusion créée par le gouvernement israélien entre Israël et les Juifs. Comme si les Juifs devaient obligatoirement, en tant que Juifs, être solidaires de la politique de l’État créé par des Juifs pour les Juifs. C’est aussi la confusion qu’entretiennent les organisations sionistes ou  confessionnelles : critiquer Israël, ou tel ou tel aspect de la politique d’Israël, c’est mettre en cause l’existence même de l’Etat d’Israël, et donc être antisémite. Ce saut, ici, en Bretagne, nous le voyons tous les jours, à l’échelle infime du nationalisme breton : si je critique les nationalistes bretons, je suis anti-breton. Cette accusation est la base même de toute rhétorique nationaliste. Pour Israël, la monstruosité est que, derrière les accusations d’antisémitisme, il y a, réellement, la longue histoire des persécutions anti-juives, et le génocide hitlérien. Le fait d’utiliser la tragédie de l’hitlérisme pour se laver de toute critique dans l’ici-et-maintenant est, au sens strict du terme, désarmant. C’est exactement le but : on ne devrait pas pouvoir critiquer un État qui entretient Yad Vashem, et qui a accueilli à sa naissance un tel nombre de survivants de l’Holocauste. Si on le critique, on paraît, tout de suite, criminel. Et Israël peut donc continuer d’appliquer des punitions collectives pour des faits individuels, c’est-à-dire de faire ce que faisaient les bolcheviks, et, hélas… pas que les bolcheviks.

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La ministre israélienne Ayelet Shaked

Mais la monstruosité n’est pas que celle d’Israël, loin, très loin de là. La résurgence de l’antisémitisme à travers le monde, et en France – avec, en parallèle, la montée de l’islamisme intégriste -, voilà ce à quoi nous sommes confrontés maintenant. Entre les fous furieux, assassins en puissance, en keffieh ou non, qui crient « Mort aux Juifs » dans les rues de Paris pendant des manifestations qui prétendent être solidaires de la Palestine, et les crétins israéliens qui regardent tomber les bombes sur Gaza comme on regarde un feu d’artifice, ou cette députée d’extrême-droite qui dit à la Knesset qu’il faut tuer toutes les mères de Gaza, parce qu’elles engendrent des terroristes (et qui le dit sans qu’il y ait de suite judiciaire à ce qu’elle dit) – que dire ? que faire ?
Une fois encore, même si ça ne sert à rien, proclamer le principe fondamental de la laïcité, de la non-appartenance identitaire comme seule base possible de la vie en commun. Rester, sans trop d’espoir, sur les rives de Babylone, en se rappelant la blague juive la plus courte qui existe : « C’est un Juif qui rencontre un autre Arabe… » Et se taire, les poings serrés de rage.

Dans ce climat délétère, traqué au quotidien entre juillet 2014 et juillet 2015, sous les portraits redoutables de Vladimir Poutine et de Benyamin Netanhyahu, André Markowicz, qui ne cède à aucun moment, en matière de commentaire socio-politique, à la tentation de la simplification, et qui n’hésite jamais à renvoyer dos à dos tant de ces mauvais plaideurs tentant si souvent de nous faire croire que « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », rappelle avec force l’urgence jamais démentie d’un humanisme authentique, à une époque où le mot, certainement trop galvaudé durant quelques dizaines d’années, tend à devenir un concept méprisé de beaucoup, quelque part entre la raillerie et l’insulte, dans une atmosphère où tous se mettent à glorifier peu ou prou la puissance, la force et la gloire. Et c’est avec une force inouïe, précisément, avec une ferveur bien peu commune, que cet humanisme s’incarne dans la traduction et dans la poésie, vécues dans leurs détails et leurs variétés, patiemment et humblement expliquées à la lectrice ou au lecteur curieux.

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Alexandre Pouchkine

André Markowicz cite et nous parle ici, avec des mots rares, simples et puissants, émouvants et intelligents, d’Horace, de Wang Wei, de Marina Tsvétaïeva, d’Iliazd, d’Ezra Pound, de Boris Pasternak, de Paul Celan, de Li Shang-yin, de Catulle, d’Aïgui, de Daniil Charms, de Shakespeare, d’Ovide, d’Alexandre Pouchkine, de Li Po, de Charles Reznikoff, d’Anton Tchekhov, d’Armand Robin, d’Essénine, de Tu Fu, de Vladimir Maïakovski, de Bai Juyi, de Wordsworth, de Françoise Morvan, de Nikolaï Zabolotski, de Song Zhiwen, de Konstantin Batiouchkov, d’Anna Akhmatova, d’Ossip Mandelstam, de Dante, de Nicolas Gogol, de Mikhaïl Zochtchenko, d’Afanassi Fet, de Meng Jiao, d’Alexandre Blok, de Joseph Brodsky, de Maria Mikhaïlovna Lévis, d’Evguéni Baratynski, du groupe folk Malicorne, de Maximilian Volochine, de Gorki, de Dostoïevski, de Po Chü-i, d’Hölderlin : à travers l’humble décryptage des significations et des musiques, des mètres et des sonorités, il nous conduit dans une véritable initiation – comme il le faisait déjà, bien entendu, dans le premier tome de ces « Partages » qui portent si bien leur nom, dans ses « Ombres de Chine », ou dans ce petit miracle éditorial que constituent les « Vingt sonnets à Marie Stuart » de Joseph Brodsky, et leurs quatre versions à comparer, aux Doigts dans la Prose. Il nous guide patiemment, avec toujours le même émerveillement, la même joie apparente, dans les méandres qui font la poésie, dans les arbitrages impossibles entre le sens des mots et leur musique, entre les références culturelles et les résonances universelles.

Quelques notes sur Macbeth, 2
Du son, de la « surtraduction »
Les sorcières, au début :
– Fair and foul, and foul is fair :
Hover through the fog and filthy air.
Ce que ça veut dire, c’est assez simple : « Le beau est laid, et le laid est beau : Flottons à travers le brouillard et l’air sale. » – Sauf que fair ne veut pas simplement dire « beau », mais aussi « juste ».
Et que le jeu n’est pas seulement sur le beau et le juste, mais sur le fair play et le foul play – sur l’idée de jeu, sur le théâtre. Imaginez que vous allez au théâtre voir un jeu qui est foul – pervers, injuste, laid… – Comment traduire ça, dès lors ?… Je n’en sais rien du tout.
Mais ce qui frappe, naturellement, quand on l’entend en anglais, ce sont les allitérations. Cette espèce de surabondance de « f ». Sans les allitérations, on se dit que la formule n’existerait pas, qu’elle ne serait qu’informative. Or, elle n’informe sur rien du tout. Elle fait peur. Et elle fait peur pour une raison toute simple, c’est que, avec le « f », ce que vous prononcez, c’est votre propre souffle – c’est votre propre souffle qui dit le retournement du monde : la peur vient de vous-même.

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Il faut aussi absolument citer les pages courageuses et lumineuses, sans haine ni complaisance, consacrées à Alexandre Soljenytsine, à son extraordinaire sens de la mission littéraire qui lui avait été confiée, à sa capacité à extraire de la matière brute des phrases cruelles et impérissables, mais aussi à son antisémitisme radical, viscéral – qu’il a été trop aisé, décidément, à toute une paradoxale intelligentsia anticommuniste, d’ignorer purement et simplement. Le grand-russe orthodoxe et absolutiste, poutinien bien avant la lettre, adversaire irréconciliable des Juifs, qui se cachait au cœur même du grand défenseur des libertés bafouées par le goulag, avait déjà été dénoncé (on se souvient peut-être de la levée de boucliers qu’avait provoquée en son temps le grand Juan Benet, celui de la lutte contre le franquisme et de l’immense « Tu reviendras à Région », lorsqu’il avait eu le malheur de rappeler que l’écrivain dissident n’était pas uniquement un opposant antisoviétique, mais bien autre chose dans toute sa complexité comme dans sa relative simplicité).

Soljenytsine disait aussi, très sérieusement : « Dans toutes les sciences exactes, c’est-à-dire celles qui sont fondées sur les mathématiques, la vérité est une. (…) La multiplicité des vérités dans les sciences humaines est un signe de notre imperfection. »
Ce qu’on découvrait en le lisant, c’est que l’homme qui avait mis en cause la dictature bolchevique ne l’avait pas mise en cause parce que c’était une dictature, mais parce qu’elle était bolchevique, c’est-à-dire qu’elle était sans Dieu, ou, pire encore, qu’elle avait mis à la place de Dieu un dieu terrestre. Mais, le fait que la vérité doive être unique, cela, pour l’auteur du Pavillon des cancéreux, c’était une évidence. Quelle vérité ? Évidemment celle d’une Russie éternelle, russe et orthodoxe. (…)
Là est l’essentiel, bien sûr. Il s’agit bien d’un nationalisme orthodoxe, d’extrême-droite, qui, plus encore que les Juifs, hait le pluralisme, c’est-à-dire la laïcité. « Nous », les Russes. Soljenytsine est l’expression de l’idéologie actuelle d’une Russie nationaliste, revancharde, fascisante – et l’on comprend l’hommage national qu’on lui a rendu à sa ort, Poutine et le patriarche en tête, dans un pays où le racisme est utilisé comme un outil de base de la propagande.

Et il y a tout le reste, tout ce qui fait joyeusement et intensément foisonner ces 550 pages, tout ce que l’auteur y livre de lui-même, de son histoire, de son écriture et de sa poésie personnelle, de ses quêtes acharnées du beau, du juste, de ses enthousiasmes et de ses déceptions, de ses admirations et de ses rencontres, de ses limites et de ses échecs aussi, tout ce qui fait de ces « Partages » à la fois un grand texte, passionnant, de critique littéraire, une formidable école d’écoute et d’humilité, et une littérature, en soi, de l’honnêteté et du courage.

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À propos de charybde2

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