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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Ombres de Chine » (André Markowicz)

Cheminer dans la beauté de la reconstruction d’une poésie contemporaine vieille de 1 000 ans, en compagnie d’un incroyable guide.

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Ombres de Chine

Publié hier 26 août 2015 chez Inculte Dernière Marge, cette anthologie de poésie chinoise conçue et « traduite » par André Markowicz, connu avant tout jusqu’ici pour ses roboratives traductions du russe, a tout pour séduire, émouvoir et passionner la lectrice ou le lecteur, et peut-être pour désarçonner voire irriter certain(e)s.

Comme il s’en explique avec précision et intelligence dans la préface de l’ouvrage, et comme il le commente aussi avec ferveur dans son magnifique journal-essai « Partages », paru le même jour chez le même éditeur, André Markowicz a en effet tenté (et réussi, à mon sens, disons-le tout net) un pari audacieux et quelque peu iconoclaste : traduire plus de 600 pages de poésie chinoise classique, en français, sans connaissance préalable de la langue chinoise, mais en se référant aux (rares) traductions françaises éventuellement déjà existantes, et surtout aux traductions russes et anglaises disponibles, en se documentant toutefois en profondeur sur les aspects de prosodie, de métrique et de conception mis en œuvre à l’époque de leur écriture, et en requérant systématiquement l’avis de plusieurs spécialistes français de la poésie chinoise pour tester la pertinence et la robustesse de la nouvelle traduction, alors même qu’elle est en cours d’élaboration par l’auteur.

Mes poèmes « non traduits » (pour reprendre l’expression d’Armand Robin) sont construits sur le besoin de faire advenir, en français, des ombres rayonnantes, des présences — ce que j’appelle des « figures ». Le personnage (réel ou inventé) brasille à la limite de l’apparition, comme s’il était juste sous la surface de l’eau, se forme et se dissout, se recompose dans le passage d’une langue à l’autre, du monde sans parole que chacun porte en soi au monde matériel des mots offerts à lire. À chaque fois, d’une manière ou d’une autre, il s’agit de tracer les contours de cette ombre, de se les approprier pour les éloigner de soi et les rendre sensibles, — partageables.
C’est de la même façon que j’ai voulu tracer les contours de ces Ombres de Chine, au début pour moi-même, puis, au fur et à mesure qu’une sorte de continent se découvrait à moi, pour partager cette découverte et la prolonger.

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Le défi semblait (et, de fait, était) énorme. Les regards ébahis et même désapprobateurs entrevus auprès de quelques connaissances à qui j’exposais la nature du projet ces dernières semaines témoignent des risques encourus, car la démarche n’est certes pas fréquente. Et pourtant… quelle magnifique cohérence dans l’approche retenue !

Ce que m’offrait la poésie chinoise, c’était précisément cette prodigieuse chance d’aller à la découverte, comme un archéologue reconstitue un monde à partir des indices qui lui sont donnés.

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Comme le formidable travail d’édition que représentait début 2014 le « Vingt sonnets à Marie Stuart » de Joseph Brodsky, entrepris par les Doigts dans la Prose avec André Markowicz, cette anthologie ouvre des portes insoupçonnées (et rendues opératoires par l’abondance technique – mais néanmoins élégante – des notes et des commentaires de fabrication) sur la manière dont se construit la poésie, sur la manière dont elle résonne, sur ce qui finit par constituer sa substance et sa réussite, en même temps qu’une forte et féconde réflexion, à nouveau, sur ce que signifie vraiment « traduire ».

Il se trouve que ce poème n’est pas seulement l’un des poèmes les plus célèbres de Li Shang-yin, c’est l’un des plus célèbres de toute la littérature chinoise : j’ai pu en lire une bonne vingtaine de traductions (j’appelle « traduction » l’étape suivant le mot-à-mot, une élaboration littéraire imposant une interprétation d’ensemble de nature à rendre le texte immédiatement compréhensible). Dès lors que trois écrivains pénétrés de deux cultures à la fois — le chinois et le français pour François Cheng, le chinois et l’anglais pour les deux autres — ne peuvent pas s’entendre sur le sens littéral des mots d’un poème, c’est, une fois encore, que nous ne nous trouvons pas face à un sens déterminé, fixé sub specie aeternitatis, mais à un halo de sens, une « ombre » dont il appartient à chacun, pour peu qu’il veuille s’y consacrer, de proposer, en rêvant le poème, d’après sa propre expérience, sa propre poétique, un équivalent éphémère.

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André Markowicz s’appuie avec une intense sensibilité et avec une profonde honnêteté sur les travaux de François Cheng (son « Écriture poétique chinoise » de 1977, notamment), de Stephen Owen ( de son « The Poetry of Meng Chiao and Hang Yü » de 1975 jusqu’à son « The Late Tang (Chinese Poetry of the Mid-Ninth Century, 827-860) » de 2006), de Cai Zong-Qi, de Dore J. Levy, et de bien d’autres. Chaque fois que possible et loisible, il explicite et justifie certains des choix qu’il a été amenés à faire dans cette patiente entreprise, dans le corps de l’ouvrage, mais aussi dans « Partages ».

Si, traduisant les poèmes du Soleil d’Alexandre, j’avais l’impression de partager un monde avec mes lecteurs, un monde dont j’avais connaissance depuis mon adolescence, avec Ombres de Chine, qui est son versant opposé et complémentaire, j’avais le sentiment d’apprendre en découvrant, grâce à, et non à cause de, mon ignorance.

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Portrait_AMarkowicz_par_Francoise_Morvan

Peut-être certains esprits chagrins s’offusqueront-ils, ou bien, tout simplement, resteront-ils aux portes de la compréhension de ce projet unique, dans son ampleur, sa profondeur et sa sincérité. Ce serait infiniment dommage. Dans le détail de la machinerie poétique et interprétative, André Markowicz nous convie ici à une authentique fête. En toute beauté, il permet à chacune et chacun de mesurer dans son intimité le mystère de ce qui nous touche, dans ces récits transfigurés évoquant guerres civiles, exils, déboires, joies et nostalgies, il y a plus de 1 000 ans, d’approcher et peut-être de saisir la part profondément personnelle qui habite la poésie, différente pour chacun, étroitement reliée à un ressenti particulier avec lequel elle résonne, réalisant à chaque réussite cette singulière correspondance entre individuel et universel qui en fait la grandeur et la beauté. Parcourir un chemin aussi intense et riche en compagnie d’un tel guide est une expérience bien rare, qu’il serait dommage de ne pas saisir à bras-le-corps.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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