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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le Monde terrible » (Alexandre Blok)

De larges extraits richement commentés de la grande « Trilogie lyrique » (1900-1916)

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Une vieille voyante, sur son seuil,
Interrogeait le passé révolu.
Et soudain, au-dessus de la foule,
Une fenêtre s’ouvrit en tintant.
Les cartes bruissaient une à une.
La porte était sombre et noire.
Et les gens harcelaient, frénétiques :
Que va-t-il arriver – maintenant ?
Personne n’entendit le bruit –
Un bavard discourait alors.
Tandis que là-haut grondait
L’airain vacillant du balcon.
Les poutres sombres craquèrent,
Le carreau éclata en morceaux.
Sur le visage de la voyante,
La lumière alors ruissela.
Ils virent – trop tard – le sortilège,
Ils reconnurent la face terrible,
Suffoquant dans la fumée de l’incendie,
Ils poussèrent un cri strident.
Sur les ruines des maisons effondrées,
Un ver rouge se tortillait.
Et là où parlaient les oracles,
Quelqu’un déploya son drapeau.
(13 février 1903)

 

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Alexandre Blok occupe certainement une place à part dans la poésie de langue russe. Jeté comme un pont bizarroïde et torturé entre le symbolisme pur et dur de la fin du XIXème siècle (les premiers poèmes de cette trilogie datent de 1898), symbolisme qui lui apporta quelques-uns de ses grands amis littéraires mais aussi celle du peintre Mikhaïl Vroubel, y compris lorsque la maladie saisira les dernières années de celui-ci) et les nouvelles avant-gardes du XXème siècle commençant, écartelé entre des amours trop paisibles ou trop impossibles, étendant l’essentiel de son écriture entre deux révolutions, celle, avortée, de 1905 et celle, triomphante mais blessée dès l’origine, de 1917, il incarne avec une imperfection salutaire aussi bien l’héritage poétique russe, mûri à l’ombre gigantesque de Pouchkine, que les effervescences nées du climat révolutionnaire initial, libérées des carcans formels éventuels et lancées dans une course éperdue à la transformation d’un ancien monde. De l’ami-ennemi Andreï Biély, si semblable et si différent (avec qui il se disputa longtemps sa femme, l’objet de conquête des « Vers de la Belle Dame » qui hantent la première partie de cette « Trilogie lyrique ») à Serge Soloviev, chez les symbolistes de sa génération, son statut de comète toujours étonnante est reconnu presque d’emblée par des poètes aussi différents que Vladimir Maïakovski, Marina Tsvetaeva, Anna Akhmatova ou Ossip Mandelstam.

 

L’éternité a jeté l’étain
Du couchant sur la ville.
Le ciel part en lambeaux,
Les ruelles grondent.

J’ai, sur mes épaules,
L’impuissance des augures.
Les fenêtres des fabriques
Racontent la débauche.

Les toits d’étain abritent
Tous les insensés.
Dans cette cité vénale,
Le ciel ne descend pas.

La rumeur est si sonore,
Le mensonge si tentant.
Emmène-moi, ô ruelle,
Vers les brumes bleues.

(26 juin 1904)

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Mikhaïl Vroubel, Démon assis (1890)

Cette édition de Pierre Léon – qui a choisi et traduit les poèmes retenus -, publiée chez Gallimard en 2003, est assortie d’une préface de grande qualité, de notes abondantes et d’une chronologie précieuse. On y trouve notamment cette superbe formule pour caractériser les extraits d’un ensemble qui traversa quasiment toute la vie de poète d’Alexandre Blok (même si ce sont probablement, hors de ce cycle, « Les Douze » et « Les Scythes » qui ont le plus contribué à sa durable notoriété) : « L’esthétique y est toujours confrontée à l’éthique, ce sont des branches qui lui permettent de grimper jusqu’en haut de l’arbre, où son œuvre poétique se blottit dans le feuillage en attendant la nuit pour s’envoler. » La puissance qui sourd des vers (dont Pierre Léon n’a pas cherché à rendre la rime, l’expliquant joliment en postface à l’aide d’une citation d‘Anna Akhmatova : « dans ses propres vers, les rimes sont des ailes, dans ceux des autres – quand on traduit – un poids ») de cette trilogie impressionne à chaque page, et l’on comprend la belle fascination qu’exerce cette puissance souvent secrète sur André Markowicz, comme cela transparaît avec force dans ses « Partages », le premier comme le deuxième volume.

 

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Une voix dans le chœur

Souvent, nous pleurons – vous et moi –
Sur notre vie misérable !
Oh ! si vous saviez, mes amis,
Le froid et les ténèbres des jours futurs !

Aujourd’hui, tu presses la main
De l’aimée, tu badines,
Tu pleures, découvrant le mensonge
Ou quand elle lève un poignard,
Enfant, enfant !

Ruse et mensonge sont sans mesure,
Mais mourir est si long !
Plus noire sera la terrible clarté,
Plus folle la course des planètes,
Pour des siècles et des siècles !

Et le siècle ultime, le plus effrayant,
Nous le verrons, vous et moi ;
Le péché hideux cachera le ciel,
Le rire aux lèvres se figera,
Angoisse du néant…

Enfant, tu guetteras le printemps –
Il te trompera.
Tu appelleras le soleil dans le ciel –
Il ne se lèvera pas.
Et ton cri, lorsque tu voudras crier,
Comme pierre coulera…

Alors, que cette vie vous suffise,
Vivez cachés, vivez heureux !
Ô mes enfants, si vous saviez,
Le froid et les ténèbres des jours futurs !

(1910-1914)

 

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J’ai sans doute personnellement été plus sensible encore à la troisième partie de la trilogie, qui me semble davantage habitée par une fièvre oscillant entre le politique et le métaphysique, tissant une toile d’accents prophétiques et incantatoires en se gardant toutefois de sombrer dans l’emphase pure, évoquant mine de rien la marche à l’abîme de la société russe pré-révolutionnaire comme les soubresauts et les hésitations, dans les interstices, qui proliférèrent autour de ces dix jours qui ébranlèrent le monde (et bien que l’essentiel de ces poèmes ait bien été écrit avant 1917 – moyennant quelques reprises et ajustements lors des éditions ultérieures, avant la mort d’Alexandre Blok en 1921). Qu’il s’agisse d’un « Chant de l’enfer », d’un « Sang noir », d’une « Voix dans le chœur »,  d’un « Châtiment », ou encore des « Pas du Commandeur », il y a là un souffle de désastre inexorable et une sensation funèbre qui résonnent étrangement et fortement avec la lecture récente de la poésie de Gabrielle Wittkop, même lorsque les vers du poète russe semblent fugitivement reprendre des couleurs au soleil de l’Italie ou dans la satire pétersbourgeoise. Et aussi sépulcrale soit-elle par moments, cette poésie d’Alexandre Blok n’en demeure pas moins – et ce n’est pas la moindre de ses surprises toujours renouvelées – étonnamment tonique.

Sur terre, j’ai tourné dans un bal flamboyant,
Danse sauvage de masques et de visages,
J’y oubliai l’amour, j’y perdis l’amitié.

(Chant de l’enfer, octobre 1909)

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