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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Espace et labyrinthes » (Vassili Golovanov)

Six intenses voyages métaphysiques entre géographie, mythe et poésie.

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Six ans après la monstrueuse, somptueuse et démente narration métaphysique de son séjour à l’île Kolgouev (« Éloge des voyages insensés », 2002), Vassili Golovanov nous convie à six excursions particulièrement intenses et curieusement réjouissantes (il aura entre temps opéré un détour par la forêt des environs de Moscou, pour le voyage immobile et mystérieux du « Temps du Thé »« Время чаепития » -, non traduit en français à ce jour). C’est à nouveau à Hélène Châtelain que l’on doit cette excellente traduction, publiée chez Verdier en 2012.

Cet espace et ces labyrinthes se dissimulent dans six voyages fort différents les uns des autres, qui participent tous néanmoins de cette quête insatiable dont l’auteur dressait les contours alors qu’il arpentait la toundra désolée des rivages de l’océan Arctique, quelques années auparavant. Il y a ici un art étonnant de lier les lieux et les hommes, l’histoire et la géographie, l’anthropologie culturelle et la poésie du langage lui-même, qui font de Vassili Golovanov un écrivain voyageur presque unique, et qui échappe sans aucun doute aux reproches que peut faire au genre, souvent à fort bon droit, l’inspiré Emmanuel Ruben de « Dans les ruines de la carte ».

Si ce désir très ancien de remonter à la source de la Volga a perduré au fil des ans, c’est qu’il est essentiel. Pourtant notre regard a changé. Autrefois tourné vers l’extérieur, la vie sociale, il s’est progressivement retourné vers l’intérieur, l’intime. Découvrant, à la lumière des néons cosmopolites, le visage de notre « mère-patrie » – vieille, alcoolisée, indigente, endurcie, et veuve depuis des lustres – les gens, horrifiés, l’ont d’abord fuie puis se sont ravisés. La chose est sérieuse. En la fuyant, c’est l’image de la mère qu’ils effacent : un parfum particulier, des comptines, des histoires, une bonté secrète, silencieuse que nos propres enfants (nés à peine vingt ou trente ans après nous) non seulement n’aiment plus mais sont devenus incapables d’aimer. Ils sont différents. Ils sont les enfants de la télévision et de la globalité. Leur vision de la patrie appartient à un postmodernisme implacable, celui des publicités pour les voitures, les barres de chocolat, du verbiage des politiques et des confessions de nouvelles stars. Comment peuvent-ils comprendre ce qui m’attire là-bas, dans ces trous perdus, ces villages désertés aux fenêtres vides et noires, aux toits défoncés, où ne restent plus que quelques anciens habitants, cinq, dix peut-être. Ces dernières années, mes voyages dans les campagnes avaient un goût de tendresse amère, comme si j’allais rendre visite à de vieux parents, à un je-ne-sais-quoi en passe de disparaître. Ce je-ne-sais-quoi qui pour moi fut et reste la substance de notre peuple, de notre vie, et sans lequel notre immense littérature (l’un de nos rares apports à la culture universelle) deviendra pour nos enfants, aussi illisible qu’une écriture cunéiforme. Pour chaque Russe de quarante ou cinquante ans, là est le passé, le testament, la source de la sagesse et du verbe, et chaque voyage dans ce monde en voie de disparition est un voyage vers ces hauts lieux. (« La source »)

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La source de la Volga.

Qu’il veuille présenter l’étonnante source diffuse et marécageuse de la Volga à sa fille, en espérant et redoutant sa réaction d’enfant en train de grandir, qu’il traque l’ombre du poète Velimir Khlebnikov – à propos duquel il communique presque instantanément une immense envie de se plonger dans son œuvre -, de son père ornithologue et de ses oiseaux persans dans les méandres du delta de la Volga, au bord de la mer Caspienne, qu’il élabore une rusée théorie de la frontière européeo-asiatique à propos de la montagne Bogdo, qu’il déchiffre l’empreinte de Michel Bakounine dans les ruines de sa propriété familiale, qu’il confronte le chamanisme mythique de Touva à sa réalité touristique, ou qu’il erre enfin en quête de ce qui pourrait être Tchevengour, la ville créée par Andreï Platonov dans son roman éponyme, Vassili Golovanov jongle avec passion, élégance et ferveur entre les notations historiques (et l’on retrouvera en effet au passage bon nombre des protagonistes de « L’exploration de la Sibérie » d’Yves Gauthier et Antoine Garcia) et les inquisitions géographiques, forçant ses références littéraires à accoucher de singuliers métissages des confins, aux accents résolument volodiniens par moments.

Il y a des écrits, et des gens, qui restent incompréhensibles si l’on ne cherche pas les fils qui tissent le contexte et que l’usure du temps a rendus presque invisibles. Et ce contexte peut être élargi à l’infini. Tout dépend du désir de l’interprète et de sa capacité à faire parler des indices, des traces, des témoignages qui peuvent n’être plus que la poussière de ce qu’il cherche. (« Khlebnikov et les oiseaux »)

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Il y a ici à l’œuvre quelque chose de prodigieusement heuristique pour la lectrice ou lecteur, comme dans les fausses errances et authentiques « Partages » d’André Markowicz (avec lequel l’auteur a sans aucun doute en commun un attachement profond, obsédant, à la poésie et à la littérature russes). Plus le questionnement de Vassili Golovanov, au détour des pages et des paysages, semble devenir personnel, plus il éveille des échos décisifs en nous.

Nous avons marché sur ce remblai qui remontait la berge du lac et là, nous avons découvert une gare, te rappelles-tu ? Des passages à niveau, des aiguillages, des feux de signalisation, un portail noir, des poteaux noirs… Le sel recouvrait tout, comme de la neige. Si le cinéaste Tarkovski avait su que Baskountchak existait, il y aurait de toute évidence transporté l’action de son Stalker. Au demeurant, il le savait certainement, mais pour une raison inconnue, il n’y a pas transporté l’action de Stalker.
Tout autour stagnait une eau dense, lourde. Pas un souffle de vent ne parvenait jusqu’à la cuvette du lac. C’est un des lieux les plus étranges que j’ai vus dans ma vie. Je ne sais pourquoi, il me rendait heureux. Sans doute l’homme a-t-il besoin de temps à autre de pénétrer dans d’autres mondes pour ne pas se sentir prisonnier de sa vallée de larmes. (« Le territoire de l’amour »)

De Dostoïevski à Hans Magnus Enzensberger, de Farid Al Din Attar à Galsan Tschinag, de Jules Verne à Anton Tchekhov, de Scott Baker à Mircea Eliade, du baron von Ungern à Indiana Jones, de Tolstoï à Mikhaïl Cholokhov, des Wu Ming à Mikhaïl Boulgakov, les ombres et les échos abondent, tissant un maillage élaboré de références voulues et d’abîmes indispensables, dans lequel la lectrice et le lecteur amateurs de convergences entre registres distincts au service d’une poésie simultanément intellectuelle et émotionnelle trouveront un grand bonheur.

Tout cela je l’avais déjà vu : ces maisons sans palissade, ces toitures hérissées par le vent, ces hommes sentant la vodka, déambulant dans les rues sans occupation visible, exaspérés et en colère contre on ne sait quoi. Et ces querelles sans rime ni raison, dernier exutoire d’une vie détruite et misérable, tout cela, je l’avais déjà vu quelque sept ans avant de venir ici. Dans un village de Nenets. J’avais alors réussi à garder la distance froide de l’ethnologue, mais ici je n’avais rien derrière quoi m’abriter en voyant jusqu’où mon peuple était tombé. (« Autour de Bakounine »)

Mais personne ne peut vivre la vie d’autrui. Il a été l’un des rares à accepter la violence des vents et des tempêtes de la lutte et de la négation qui ont dispersé toutes les jeunes pousses romantiques de sa génération, le seul à prendre ces vents de face, avalant l’air à pleins poumons. Dame Fortune l’avait depuis longtemps élu et ne cessait de chamaniser sur son sort, lui préparant un avenir prodigieux, celui de socialiste et de révolutionnaire. (« Autour de Bakounine »)

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Le morceau de bravoure de cet excellent ouvrage est sans doute le dernier texte, celui consacré à Andreï Platonov et à son immense roman « Tchevengour ». Partant avec deux amis aux confins des steppes cosaques de la Volga et du Don, de la frontière ukrainienne et du district de Voronej cher à l’illustre ingénieur écrivain – en baptisant au passage leur pratique véhicule tout-terrain du nom même du fougueux cheval de Stepan Kopionkine, « Force du Prolétariat », Vassili Golovanov accomplit un spectaculaire travail de mythographie vivante, cherchant l’ensemble des résonances possibles, dans les terrains comme dans les esprits, d’une œuvre majeure de la littérature – et nous y ouvrant à nouveau des perspectives insoupçonnées.

Quoi qu’il en soit, en 2001, le magnétisme exercé par Platonov a fait que nous nous sommes lancés à trois – Dimitri Zamiatine, Andreï Baldine et votre serviteur -, unis par la conception commune d’une « géographie humaine », dans une expédition dont le but était une lecture radicale du principal roman de Platonov : Tchevengour.
Tchevengour est un concept géographique, la ville de l’utopie. Déterminer l’emplacement de Tchevengour, le rattacher aux toponymes existants et, si nous y parvenions, aux pierres symboliques de son roman, à ses « ruines » métaphoriques, et, en cas de succès, découvrir aussi les héritiers de l’esprit qui avait généré ce roman-labyrinthe, tel était le but de l’expédition. Chaque génération, qu’elle le veuille ou non, relit et interprète à sa façon les grands textes du passé. Le voyage « vers les ruines de Tchevengour » était, à sa manière, une forme de relecture des œuvres de Platonov : au cours du voyage, nous voulions saisir l’esprit du roman, le saisir tout vif, sensuellement, physiquement. Cette approche nous était d’ailleurs soufflée par Platonov lui-même, qui avait défini son roman comme un « voyage à cœur ouvert ». Il s’agissait de nous plonger dans la réalité du texte que les strates du temps avaient recouverte, avec l’intrépidité des héros de Platonov : l’ange des steppes, Sacha Dvanov et, accroché à ses basques, le commandant des « bolcheviks ruraux », Stépan Kopionkine, le chevalier de la Rose (Rosa Luxemburg la socialiste), accomplissant son errance à Tchevengour sur un puissant cheval, sorti tout droit des poèmes épiques russes et portant le nom de Force du Prolétariat. (« Vers les ruines de Tchevengour »)

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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