☀︎
Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Telluria » (Vladimir Sorokine)

Le très réussi mariage alchimique du cyberpunk futuriste, de la farce médiévale fantastique et du sens tragique de l’histoire politique et économique.

x

60431

L’ex-URSS est définitivement en morceaux : aux soubresauts de la fin de l’Union soviétique se sont ajoutées quelques dizaines d’années plus tard les conséquences de la découverte aux alentours de 2022 des propriétés puissamment hallucinogènes (au-delà des rêves les plus fous de l’être humain, mêlant des dimensions scientifique, mystique et fantastique) du tellure (l’élément n° 52 du tableau périodique de Mendeleïev), et d’un gisement d’une richesse unique et extraordinaire de ce métal jusqu’alors confiné à de rares et précieux usages de catalyseur chimique industriel, au cœur d’une petite république russe fédérée de l’Altaï (le pays des chamans de Galsan Tschinag et de Vassili Golovanov, par ailleurs), provoquant l’éclatement de la grande Russie en des myriades de républiques et de principautés disparates.

L’Europe est également en pièces, son Union comme ses états-nations ayant en grande partie succombé durant la période récente (par rapport au temps du récit) sous les coups des conquérants wahhabites et de leurs milices localement implantées, puis des guerres féroces qui font sporadiquement rage depuis lors, à grands coups d’invocations régulières de croisades et de jihads de part et d’autre.

Que sont devenus le pouvoir et le désir, la vie et la mort, dans cet univers explorant dans ses détails les plus sordides ou les plus croustillants les notions de balkanisation, d’aliénation et de régression, univers que nous propose d’arpenter allègrement Vladimir Sorokine, dans ce roman de 2013, traduit en français en 2017 chez Actes Sud par Anne Coldefy-Faucard ?

Commençons donc. Point ne sert d’aller fouiller dans l’histoire prérévolutionnaire de l’Empire de Russie qui présentait à la face du monde l’incarnation du despotisme asiato-byzantin, combiné à une géographie coloniale d’une démesure proprement indécente, un climat rude et une population docile dont la plus grande part était réduite en esclavage. Autrement plus intéressant est le XXe siècle qui s’ouvre par une guerre mondiale, laquelle fera vaciller le colosse monarchique russe. Puis vint, tout naturellement, une révolution bourgeoise à la suite de laquelle notre colosse se retrouva les quatre fers en l’air. Enfin pas lui (le colosse), mais elle : la Russie est du genre féminin. Son cœur impérial cessa de battre. Si cette géante à la belle implacabilité, couronnée de diamants, une mante de neige recouvrant ses épaules, s’était heureusement effondrée en février 1917 et éparpillée en plusieurs formations étatiques à taille humaine, elle se fût pleinement intégrée à l’esprit de l’histoire moderne, et les peuples, artificiellement maintenues ensemble par la dextre du tsar, eussent enfin pu jouir d’une identité nationale post-impériale et vivre en liberté. Mais il en alla autrement. Le parti bolchevique ne permit point à la géante de tomber, compensant le petit nombre de ses adeptes par une poigne proprement bestiale et une activité sociale inépuisable. Ayant effectué nuitamment un coup d’État à Petrograd, les bolcheviks rattrapèrent in extremis le cadavre de l’Empire, à l’instant où il touchait le sol. C’est ainsi que je vois Lénine et Trotski, en petites cariatides portant, avec des ahanements furieux, la belle défunte.

x

192px-Теллурия_(обложка_романа_Владимира_Сорокина)

« Telluria » est composé comme une déroutante spirale de 50 vignettes qui viennent tour à tour éclairer les différentes possibilités de réponse partielle à l’interrogation centrale mentionnée plus haut, à propos de pouvoir et de désir, de vie et de mort à l’âge post-cyberpunk de la déliquescence généralisée des institutions nationales héritées du XXème siècle et des siècles précédents. Pour nous initier à ce tourbillon dans lequel cohabitent aussi bien les petits et les grands (et les trottinettes) – que l’on connaissait déjà par « La tourmente » (qui pourrait ainsi apparaître rétrospectivement comme un saisissant extrait, ramené à l’échelle d’une fable hivernale, de ce « Telluria ») – que les futées de l’âge de l’internet 3.0 ou 4.0 et des premières intelligences artificielles de masse, et les clous de tellure, hors de prix, que seuls d’experts artisans peuvent vous enfoncer dans le crâne sans trop de danger, vous ouvrant ainsi les portes de la perception, du rêve et de la réussite, Vladimir Sorokine a soigneusement choisi ses cinquante « grands témoins », individus ou groupes. On découvrira ainsi avec ferveur ou angoisse, amusement ou circonspection, des fabricants clandestins de casse-têtes à la destination imprécise, des prêcheurs officiels de plusieurs religions bien distinctes, des reporters au carnaval de Cologne, des combattants multiples de guerres de libération tout aussi multiples, de fiers boyards moscovites ou bien ouraliens en pleine partie de chasse traditionnelle, quelques opritchniks pour faire bon poids, des membres de comités municipaux, des coopérateurs assemblés pour se procurer du tellure, des ouvriers en goguette, des princesses délurées, dépravées et espiègles, quelques propagandistes secrets, énormément de poètes, amateurs ou professionnels, des charpentiers spécialisés, des notables fuyant l’annonce, des messagers occultes (échos manifestes du « Johnny Mnemonic » de William Gibson), des femmes de chambre aux désirs étonnants, des robots pilleurs de trains, de fiers compagnons artisans chrétiens au service de l’ordre du Temple (qui semblent faire un clin d’œil à « L’épopée du roi Thibaut » d’Alberto Laiseca), des cynocéphales augmentés (que ne renierait pas le David Brin de « Marée stellaire« ), des maquignons confrontés à d’étranges bitiougs (qui ne dépareraient pas dans « Le dragon Griaule » de Lucius Shepard), diverses espèces de nostalgiques de jours meilleurs, des villageois en concours de danses, des responsables métaphoriques du maintien de l’ordre, une fillette qui n’est pas du tout décidée à se laisser voler, des croisés résolument pillards, des hybrides humains-animaux spécialisés dans la traite des vaches, un bon lot d’ivrognes, une souveraine allant masquée à la rencontre (et quelle rencontre !) de ses sujets, divers types de commerçants, des amants virtuels, des touristes malchanceux, des dizaines de rêveurs, hauts et bas, et même le président de la république de Tellurie, en divers avatars successifs.

x

vladimir-sorokin-telluria

Par la grâce du Top-Manager souverain, ad majorem PCUS gloriam, dans la communion des saints, au nom trois fois sacré du bonheur du peuple autant comme par la volonté de Dieu, autant comme par la chevillette de l’impérialisme mondial, autant comme par la bobinette du satanisme éclairé, autant comme pour qu’arde la flamme éternelle du patriotisme orthodoxe, dans le consensus dur et la paix de l’âme cuirassée par l’expertise financière des principes capitalistes, pour la glorieuse histoire de l’État russien ayant pleine et entière jouissance du droit hautement technologique de détruire et de réunir, d’appeler et de convoquer, d’orienter et de faire l’unité de la communauté autant comme de savater les gueules dans les saints lieux de l’universelle holding de la conciliarité, autant comme de la pseudo-science soviétique, sur l’injonction-décision du comité d’immeuble, dans les balbutiements stakhanovistes des nanotechnologies de l’Esprit-Saint, confortés par l’instauration de pratiques démocratiques dans les ermitages et les collectifs de travail, les maisons de tolérance et les institutions pour l’enfance, les planques transportables et les abris jetables, les casernes d’arquebusiers et les coopératives du BTP, les périodiques à gros tirage, les églises des catacombes, les sublimes combats singuliers, les couloirs du pouvoir, les incubateurs génétiques, sur les pageots superposés des colonies pénitentiaires, sur les châlits et les tinettes des camps de notre Patrie sans limites pour l’écrasement du presse-papier informatique, en pointe dans le non-commercial et les fusions-acquisitions non amicales, autant comme dans la capacité à percuter, enfoncer-défoncer, pressurer, tabasser, buter jusque dans les chiottes la gloire et la victoire militaire, à la lumière des installations secrètes du Comité central et du Conseil central panrusse des Unions professionnelles qui ont bouté-bousillé le perfide enchanteur de l’humanité progressiste, autant comme par le vol noir des corbeaux sur nos plaines, par les démons baratineurs des jeunesses communistes, société affiliée aux Justes Mafieux de la banque orthodoxe qui préserve, accroît et multiplie les traditions impérialistes des preux chevaliers du high-tech dans les zones réservées de la confiance populaire, sur les rives du grand fleuve russe, dans les cellules de moines et les éditoriaux des feuilles de chou monarchistes, dans les bafouilles communistes et les boniments liturgiques, les directives sexuelles et les budgets-caisses noires, autant comme au travers des saints innocents lâchement assassinés pour interventions sur le marché des changes, pour le pain et le seul de l’hospitalité, pour les cris et chuchotements, pour le çà et le là autant comme le ci et le ça, pour le cortège présidentiel, l’antisoviétisme zoologique, le bouleau blanc à ma fenêtre, l’internationalisme prolétarien, les bijoux de famille autant comme le service trois pièces, le dollar et l’euro, les smartphones de septième génération, la verticale du pouvoir et la sécurité du crime organisé, afin de barrer la route à la terre et la liberté, autant comme de faire bisquer le partage noir et la fraternité blanche, au nom de l’inlassable exploit spirituel des androïdes, retraités, national-bolcheviks, moissonneurs et tisseuses, explorateurs polaires et gardes du corps, homosexuels et technocrates, médecins et anthropo-généticiens, terroristes, serial killers, travailleurs culturels et employés de la sphère des services, grands maîtres de cérémonies et échansons du Grand Office, strip-teaseurs et strip-teaseuses, prononciateurs et sourds-muets, tailleurs et gabelleurs, jeunes et vieux, autant comme tous les hommes d’honneur portant fièrement les noms de Vassili Bouslaïev, Serge de Radonège et Iouri Gagarine, tous honnissant les ennemis falsificateurs de l’histoire russe, pourfendant inlassablement le communisme, le fondamentalisme orthodoxe, le fascisme, l’athéisme, le globalisme, l’agnosticisme, le néoféodalisme, les maléfices des démons, la sorcellerie virtuelle, le terrorisme verbal, la drogue informatique, le libéralisme invertébré, le national-patriotisme aristocratique, la géopolitique, le manichéisme, le monophysisme et le monothéisme, l’eugénisme, la botanique, les mathématiques appliquées, la théorie des grands et petits nombres, pour la paix et la prospérité dans le monde, l’avènement de Notre-Seigneur parmi nous, autant comme pour le petit gars à la guitare, pour Jésus-Christ, les jeunes mariés, la lumière au bout du tunnel, la journée d’un opritchnik, l’exploit des mères héroïques, ceux partis en mer, les académiciens Sakharov et Lyssenko, l’Arbre de Vie, le BAM, les camions KamAZ, Peroun, dieu du tonnerre et des éclairs, les clous de tellure, les fumées tourguiéniéviennes, le cran et le talent, autant comme l’iconoclasme, les CP-CCP-CCCP, les choux et les poux, les cailloux et les hiboux, sans oublier les genoux, la chaleur du poêle, les bijoux et les bougies à la cire dégoulinante, le verre plein et la brume bleutée du matin, les pros, les écolos et ce bon Barko Makhno, au nom des idéaux prônés par l’humanisme, le néoglobalisme, le nationalisme, l’anti-américanisme, le cléricalisme autant comme le volontarisme, aujourd’hui et à jamais dans les siècles des siècles. Amen.

x

image 1

Avec ce « Telluria », Vladimir Sorokine démontre une fois de plus sa capacité rare à pratiquer, mélangeant force brute et finesse, l’intégration de registres réputés fortement disjoints, voire d’ordinaire mutuellement exclusifs. Si l’on retrouve avec joie une partie de la géopolitique futuriste de l’Extrême-Orient russe qui nous réjouissait, entre autres choses précieuses, dans « Le lard bleu », les folies et ferveurs religieuses argumentées qui hantaient la trilogie composée par « La glace », « La voie de Bro » et « 23 000 », les scènes villageoises pseudo-traditionnelles de « Roman » ou encore les sauvageries rétro de « Journée d’un opritchnik », ce roman-ci se place avant tout, et résolument, sous le triple signe de la farce rabelaisienne familière de l’auteur (qui se permet même une tout à fait directe référence bakhtinienne chez l’un de ses personnages, à la page 297), de la poésie russe classique et moderne qui irrigue le texte jusque dans les lieux les plus improbables – comme si une partie des « Partages » (1 ou 2) d’André Markowicz s’étaient subtilement immiscés, masqués et inexorables, dans la trame narrative, et de la science-fiction cyberpunk machinée par William Gibson ou Bruce Sterling, dont on sait par ailleurs à quel point elle est familière à Vladimir Sorokine, mais bien entendu soigneusement revue, corrigée, rétro-activée et génétiquement altérée.

La monstrueuse catapulte s’orienta lentement au sud-est. Le tocsin sonnait toujours. Un signal retentit, l’allumage se fit et cinquante fulgurantes traînes de feu emportèrent à la file, en un rugissement formidable, les soldats d’acier du Christ dans le ciel bleu du Languedoc. Les chevaliers fusèrent, tels des comètes, vers leur destination lointaine : les rivages de la mer Noire. Au même instant, des centaines de comètes semblables s’arrachaient aux aires de lancement des environs de Liège, de Bréda, des forêts de Siewierz, du Sud des Carpates, des bords du lac de Starnberg et des îles Solovki.
La treizième croisade volante gagnait en force pour porter à l’ennemi un coup prodigieux. Les cris d’une foule retentirent derrière les murailles du château. Des milliers de Languedociens étaient venus, ce matin-là, saluer leurs héros partant pour la guerre sainte. Les havresacs d’acier à l’épaule des robots ne contenaient pas que des munitions. On avait trouvé à y loger aussi de la nourriture, préparée avec soin par la population et apportée des villages environnants : fromages, pain maison encore chaud, beurre de brebis, tomates séchées, artichauts à l’huile, jambon de pays, morue salée, figues et, bien sûr, l’ineffable aligot. Ces marques de chaleur humaine, charmantes, touchantes, symboles de la douceur du foyer, emportées par les impitoyables géants d’acier, avaient vocation, au premier bivouac, à soutenir les forces des chevaliers fatigués après leur premier combat et à leur rappeler les humbles chrétiens d’Europe pour lesquels ils allaient accomplir leur exploit…

Poussant plus que jamais la satire toutes cibles (même si le post-communisme de Vladimir Poutine et les folies religieuses de toute nature en prennent naturellement un peu plus pour leur grade que d’autres cibles, peut-être) et l’inventivité débridée dans des directions encore inexplorées, Vladimir Sorokine réalise ici une œuvre d’une richesse et d’une plénitude qu’il n’avait sans doute encore jamais atteintes, trouvant même la justesse du ton foisonnant dans la forme de mosaïque adoptée pour le récit, déroutante d’abord, mais dont les difficultés d’ajustement des carreaux, leurs chocs et leurs entrechocs, traduisent dans la perception même de la lectrice ou du lecteur la violence de cet univers imaginaire carnavalesque – et pourtant si joyeusement et désespérément proche – dans lequel chacun poursuit avec avidité ses propres rêves et chimères, au mépris le plus total des autres, ou presque.

Ce qu’en dit superbement Gromovar, qui découvrait l’auteur avec ce roman, sur son blog, est ici. L’excellent blog Rocking chair with a view vaut aussi largement le détour, ici.

x

2584698lpw-2584702-article-jpg_3197960_660x281

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Zones de divergence  (John Feffer) | «Charybde 27 : le Blog - 27 mars 2017

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :