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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Gens des confins – Sur la frontière orientale de l’Europe » (Irene van der Linde & Nicole Segers)

En 2001-2004, un parcours humain et politique des 5 000 km de la nouvelle frontière Est de l’Europe.

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Gens des confins

Entre 2001 et 2004, l’historienne et journaliste Irene van der Linde et la photographe documentaire Nicole Segers, toutes deux néeerlandaises, ont, presque littéralement, arpenté les 5 460 kilomètres de ce qui allait devenir, avec les décisions officialisées en 2002, concrétisées en 2004 (pour l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Slovaquie et la Hongrie) et en 2007 (pour la Roumanie et la Bulgarie), la nouvelle frontière orientale de l’Union Européenne, en y ajoutant la Finlande, déjà membre depuis 1995, kilomètres répartis en 2 2257 face à la Russie, 1 050 face à la Biélorussie, 1 257 face à l’Ukraine, 450 face à la Moldavie et 446 face à la Turquie, auxquels elles ajoutèrent, pour faire bonne mesure, une partie des littoraux roumain et bulgare sur la mer Noire. Le résultat réellement fascinant de ce périple, en mots et en images, a été édité en 2004 chez Lemniscaat, et traduit en français en 2010 par Catherine Martin-Gevers chez Noir sur Blanc.

La photographe Nicole Segers et moi-même sommes parties longer toute cette extrémité sauvage et inconnue de la nouvelle Europe, une bagatelle de cinq mille kilomètres, afin de reconnaître l’immensité de notre tout jeune empire. Par étapes, en 2001, 2002 et 2003, nous avons parcouru avec fascination la périphérie de l’Europe, une Europe que l’on réduit trop souvent à ses capitales. Là-bas vivent des gens qui ont vu au cours de leur vie bouger la frontière dans un sens puis dans un autre. Leur maison passait tantôt dans un pays, et puis de nouveau dans l’autre. Ils virent arriver le communisme qui s’en retourna ensuite. Ils voient pointer l’Europe à présent, et leurs plus proches voisins de l’Est disparaître derrière un nouveau mur.
Nous avons découvert l’emprise de la frontière sur la vie de ces frontaliers, comment ils se préparent pour l’arrivée de l’Union européenne, comment ils rêvent leur avenir. Ce livre ne traite donc pas de politique abstraite ni de processus économiques ou culturels. Il parle des gens qui vivent le long de cette frontière orientale flambant neuve. Nous avons acheté une vieille Golf afin d’atteindre toutes les villes et les moindres villages, chaque endroit et chaque chemin en impasse touchant cette frontière. Et nous avons rencontré toute une diversité bariolée de gens : des éleveurs de bétail, des paysans, des Tziganes, des étudiants, des moines, des bourgmestres, des anarchistes, des gardes forestiers, des nationalistes, des contrebandiers, des clandestins. Est-ce que ces personnes applaudissent la frontière ou la maudissent-elles ? Et elles-mêmes, que signifient-elles pour l’Europe ?
Fort-Europe est bien gardé. Des barbelés et des bornes frontières scindent en deux des forêts de résineux, des crêtes, des troupeaux de bisons, des cités et des hommes. Cela ne deviendra jamais un nouveau rideau de fer, les politiciens avec lesquels nous avons finalement parlé à Bruxelles s’y sont engagés, mais un mur flambant neuf est déjà bel et bien en chantier. Et les robustes jeunes gens et jeunes filles de la garde des frontières se désignent fièrement comme les « gardiens de l’Europe ».

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Troupeau de rennes à la frontière russo-finlandaise (® Nicole Segers)

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L’ouvrage nous entraîne ainsi, du Nord au Sud, en commençant par les tensions sociales et économiques chez les Sames, les Lapons et les Finlandais, dont beaucoup, parmi les peuples du Grand Nord, pestent lourdement contre les normes européennes qui détruisent désormais un bon nombre de leurs pratiques ancestrales de chasse ou d’élevage, normes qui ont été acceptées par Helsinki sans réelle prise en compte des spécificités de la Laponie finlandaise.

Depuis que la Finlande fait partie de l’Europe, les plus de quatre mille Sames finlandais reçoivent des aides nombreuses, pour leurs rennes et aussi – les autochtones en conviennent – pour l’enseignement de la langue, les écoles spéciales, les médias, l’artisanat, tout ce qui touche à leur culture. La reconnaissance et la préservation des cultures autochtones constituent l’un des fers de lance de l’Europe. Et pourtant, les éleveurs de rennes sont décimés, avec le concours de cette même Europe, par des règlements rendant leur activité de plus en plus difficile. Seuls quelques éleveurs parviennent à en vivre. Alors que c’est justement la conduite des rennes qui se trouve au cœur des traditions sames, de la culture same. « Voilà pourquoi je veux rester, explique Juha. Si dur que ce soit. Nos lointains ancêtres s’occupaient déjà de rennes, nous ne devons pas laisser cette tradition se perdre. »

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Entre Pologne et Biélorussie, dans les montagnes de Bieszcady (® Nicole Segers)

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Tout le long de ces cinq mille kilomètres, Irene van der Linde et Nicole Segers nous font retrouver, parmi les nombreuses spécificités locales, quelques situations problématiques récurrentes. Si c’était le cas depuis longtemps en Finlande, où d’importants déplacements de population prirent place au lendemain des conflits russo-finlandais du vingtième siècle, la séparation par une « nouvelle » frontière, dure (alors qu’à l’intérieur de l’espace soviétique, elle était paradoxalement souple), de populations habituées à circuler aisément de part et d’autre, est un fait nouveau, intense et parfois désespérant : Russes d’Estonie, de Lettonie ou de Lituanie se préparent ainsi à un réel éloignement de leurs frères et sœurs demeurés de l’autre côté, en Russie ou en Biélorussie. Si cette situation ne se présente guère en Pologne, pour diverses raisons conflictuelles historiques, elle est à nouveau flagrante en Slovaquie et en Hongrie (conjuguée dans ce dernier pays à un impressionnant degré de nationalisme par lequel une large part de la population frontalière semblait d’ores et déjà prête à revendiquer le rattachement à la mère-patrie des territoires habités par des Hongrois, en Ukraine, donc, mais aussi, plus pernicieusement encore, en Roumanie et en Serbie…). Elle est enfin particulièrement prégnante à la frontière entre Moldavie et Roumanie, où le sentiment général est bien celui d’un « même peuple » de part et d’autre du Prut, transférant la frontière idéale avec les Russes sur le Dniestr, plus à l’Est, au grand dam bien entendu des populations russophones de cet espace, comme en témoignent à la fois les rébellions de Transnistrie et les romans poignants et hilarants de Vladimir Lortchenkov, « Des mille et une façons de quitter la Moldavie » (2006) et « Camp de gitans » (2010). La contrebande de cigarettes et d’essence, l’aide à l’immigration clandestine, sont aussi visiblement deux questions essentielles pour ces régions frontalières aux économies fragiles, et dépendant étroitement de leur nature de point de passage, tout particulièrement en Slovaquie et en Hongrie.

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À la frontière entre Lituanie et Biélorussie (® Nicole Segers)

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Les États baltes, connus pour leur relative prospérité, étaient un lieu d’implantation populaire aux yeux des Russes et des autres citoyens soviétiques. Les communistes encouragèrent ce mouvement : « Les Estoniens et les Lettons ont besoin de vous »  – telle était la méthode soviétique pour coloniser les républiques sœurs. L’industrie soviétique est à présent en faillite, les usines ont été démantelées et les Russes, naguère privilégiés, se retrouvent à présent sans travail et même souvent sans nationalité dans un pays dont ils ne parlent pas la langue et où ils ne sont pas particulièrement les bienvenus. Pourtant, la plupart des Russes sont loyaux envers leur nouvelle patrie. Même à Narva.
Anna n’a pas été du nombre des élus pour l’obtention du passeport bleu estonien. Les lois estoniennes, tout comme les lettones, sont très strictes en matière de pratiques linguistiques et de naturalisation. Les Russes qui se sont établis en Estonie à l’époque soviétique doivent tout d’abord se soumettre à un examen de langue. Anna ne parle pas du tout l’estonien. C’est la raison pour laquelle elle a seulement pu choisir entre le passeport rouge et le gris. Le rouge est le russe. « Dans ce cas, tu es officiellement un habitant d’origine russe, explique Anna l’air horrifié. Voilà quelque chose que je refuse. Je ne veux rien avoir à faire avec ce pays. C’est ici que je vis, et je suis une bonne patriote. » Elle a donc opté pour la variante grise : le passeport des étrangers. Du coup, elle n’appartient à aucune communauté, elle ne peut voter que pour les élections municipales, et il ne lui est pas possible d’avoir un poste de fonctionnaire.
« Je suis d’accord sur le fait qu’il faille parler l’estonien dans certaines fonctions, admet-elle. Je compte préparer bientôt mon examen. Mais pourquoi vouloir contraindre le travailleur lambda ? Si tu vis et travailles ici à Narva, où tout le monde parle russe, regarde la télé russe, lit la presse en russe et pense en russe, pourquoi faudrait-il que tu commences par apprendre l’estonien ? »

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En Estonie, regardant la Russie depuis la berge de la Narva (® Nicole Segers)

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On ne peut que noter avec force, tout au long du périple, et peut-être d’autant plus en lisant l’ouvrage en 2016, l’ampleur des crispations nationalistes et racistes, tout particulièrement en Slovaquie et en Hongrie vis-à-vis des Roms, ou en Roumanie vis-à-vis de voisins jugés mieux nantis économiquement après le désastre des dernières années « communistes » du pays. On sera saisi aussi par les puissants parfums de nostalgie qui émanent à l’occasion çà et là, que ce soit dans le delta roumain du Danube, au passé glorieux largement détruit économiquement par les grands canaux mis en service il y a quelques décennies, ou autour des stations balnéaires roumaines et bulgares se prenant à rêver à un renouveau touristique d’ampleur et au flot d’euros qui pourrait l’accompagner. Partout, la conscience de l’écart de niveau de vie vis-à-vis de l’Europe de l’Ouest, mais aussi de celui se creusant désormais à très vive allure avec les laissés-pour-compte que sont ici la Biélorussie et l’Ukraine, est extrêmement présente.

Elle a ouvert sa boutique en 1997, juste après la mise en place du poste-frontière de Nuijamaa. Elle avait tablé dessus : trois millions de personnes traversent chaque année cette frontière. La Russie n’a pas de classe moyenne, il n’existe que des riches, et puis des pauvres. « Il y a une boutique Escada à Moscou, mais elle est hors de prix, faute de concurrence. Par ailleurs Nuijamaa se trouve bien plus près pour les habitants de Saint-Pétersbourg. » Nadja voulait une boutique Escada. « Tout le monde disait que j’étais folle. Et Escada faisait également preuve de méfiance. Les autres enseignes d’Escada sont installées dans les rues les plus chères de Paris, de Londres et de Munich. Mais mon chiffre d’affaires dépasse à présent celui de la boutique Escada sur les Champs-Élysées. » Son rire est triomphant.
Nadja connaît les Russes. « C’est un pays d’extrêmes. Les Russes ont la mentalité suivante : vis au jour le jour, tomorrow you die. S’ils ont quelque chose à fêter, ils achètent un bel objet. Même s’ils n’ont pas l’argent nécessaire. » Elle montre du doigt un petit sac à main rose dans la vitrine, entièrement rebrodé de petits cristaux Swarowski étincelants. La bagatelle de deux mille euros. « Ils achètent ça pour leur petite-fille, pour plus tard. »
Les Finlandais ont manifestement d’autres envies. En route vers Helsinki nous croisons tout un flot de voitures : c’est le week-end, les Finlandais vont retrouver leur résidence secondaire au fond des bois.

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Nicole Segers

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Cet ouvrage propose un captivant écho au « Last & Lost » (2006) de de Katharina Raabe et de Monika Sznajderman publié en français chez le même éditeur, qui explorait toutefois les lieux – et leur charge mythique – davantage que les personnes, et ce sur tous les confins européens, et pas uniquement sur cette frontière orientale nouvelle. Il fournit aussi un parfait complément au magnifique roman d’Emmanuel Ruben, cherchant à élucider les frontières géographiques et historiques d’un pays balte indistinct dans « La ligne des glaces » (2014). Il résonne encore beaucoup avec le périple en Caucase du « Mer Noire » (2015) de Dov Lynch.

Explorant avec une grande finesse et une belle honnêteté ce que la frontière fait aux peuples, « Gens des confins » se conclut par deux vignettes vertigineuses, celle des garde-frontières bulgares responsables d’une démarcation particulièrement « dure », les séparant de la Turquie, jadis ennemie en tant que membre de l’OTAN, désormais origine principale de ce qui vient mettre en danger le limes européen, en attendant une éventuelle intégration, et celle d’un haut fonctionnaire de Bruxelles, ignorant tout de ces myriades de problèmes humains qui ne sont pas de son ressort, développant avec brio une grande vision géopolitique, et renvoyant aux gouvernements locaux tout ce qui est de l’ordre de l’ajustement.

Un livre particulièrement précieux, humainement et politiquement, davantage encore sans doute en 2016 alors que la pression semble s’accroître inexorablement pour rendre toujours plus étanche la Festung Europa.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Irene van der Linde

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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