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Notes de lecture 2010

Note de lecture : « Last & Lost – Atlas d’une Europe fantôme »

Quinze briques de poésie et d’étrangeté des confins, réels ou métaphoriques, de l’Europe.

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last and lost

Publié en 2006 en Allemagne chez Suhrkamp, traduit en français en 2007 chez Noir Sur Blanc, cet ouvrage collectif, réalisé sous la supervision de Katharina Raabe et de Monika Sznajderman représente idéalement le genre d’aventure un peu folle que j’adore : quinze textes, quinze auteurs, quinze photographes pour plonger dans les « confins » abandonnés de l’Europe, réels ou métaphoriques : Vardo (village le plus oriental de Norvège) par Vetle Lid Larssen, Virbalis (en Lituanie, ancienne gare gigantesque de la frontière russo-prussienne) par Marius Ivaškevičius, Glaisin Alainn (théâtre amateur de plein air à la pointe Sud-Ouest de l’Irlande) par Christoph Ransmayr, la côte anglaise du Suffolk qui disparaît peu à peu dans la mer du Nord par Lavinia Greenlaw, Broustoury en Ukraine (la « Transcarpathie » à l’intersection de l’Ukraine, de la Roumanie, de la Hongrie et de la Pologne) par Yuri Andrukhovych, Ada Kaleh (île engloutie par le lac du barrage des Portes de Fer sur le Danube) par Mircea Cărtărescu, Boliqueime (terres désolées de l’Algarve) par Lídia Jorge, Corleone (en Sicile, après les tentatives de réforme agraire) par Carola Susani, Döllersheim (en Autriche, le plus grand champ de tir de la Wehrmacht) par Karl-Markus Gauss, Kapoustine Iar (en Russie, près de l’ancienne capitale de la Horde d’Or) par Svetlana Vasilenko, Hohenlychen (ancien sanatorium nazi) par Dagmar Leupold, Tirana en Albanie par Fatos Lubonja, Rasa en Croatie par Tatjana Gromača, Progradec en Slovaquie par Andrzej Stasiuk, et enfin Amsterdam et ses ports « abandonnés et reconquis » par Geert Mak.

Rencontrer ces quinze briques de poésie et d’étrangeté fut le pur fruit du hasard et de la curiosité, ce qui correspond encore mieux à cet ouvrage résolument inclassable et parfaitement réussi : venu écouter à la Librairie Polonaise de Paris une lecture-rencontre avec un auteur (californien !), je parcourais logiquement les tables de ce bel endroit lorsque je tombai en arrêt sur la couverture montrant cette magnifique photo de la frontière bulgaro-turque, par Vesselina Nikolaeva, me mis à feuilleter l’ouvrage et fut conquis immédiatement.

Capture d’écran 2014-04-20 à 12.54.45

Les deux responsables du projet s’en expliquaient en ouvrant ainsi leur par ailleurs captivante préface :

« C’est au cours d’une promenade dans le Scheunenviertel – un quartier berlinois dont la disparition ne date pas d’aujourd’hui – que Monika Sznajderman m’a confié, au début du mois de mai 2004, son désir de consacrer un livre aux lieux ultimes et perdus d’Europe : des endroits où quelque chose s’achève irrévocablement, se transforme au point d’en être méconnaissable ou tombe purement et simplement en ruine. Un livre qui constituerait un atlas, au sens géographique mais aussi lexical du terme : un compendium des lieux, des régions, des espaces que l’on pourrait qualifier de derniers de leur espèce, arpentés et racontés par des écrivains et des artistes.
Il ne s’agit évidemment pas de dresser un inventaire exhaustif d’une Europe en voie d’anéantissement. Cet ouvrage revendique une exploration subjective et un choix de lieux qui n’a rien de systématique. Tous les pays ne sont pas pris en compte, et c’est délibérément que nous nous attarderons sur les franges extrêmes du continent. Car c’est sur ses marges, là où les côtes s’effritent dans la mer, où les habitants qui ne peuvent plus vivre de la pêche désertent les villages, où les gens regardent les complexes hôteliers auxquels on a sacrifié les vergers de leur enfance, c’est là que se révèle avec le plus de force ce qui unit tous ces lieux, tous ces paysages d’extinction : la collaboration entre la violence de l’homme et celle de la nature. »

Quelques extraits parmi ces quinze lieux hantés de mythologie, ancienne ou contemporaine :

Vardo

« Vardø est la capitale des mythes. Pas seulement du fait de l’entrée des Enfers, qui selon la tradition se trouve aux environs de la ville, ou de la fameuse colline, le fjellet Domen, derrière l’aérodrome, qui pendant des siècles a été le lieu de rencontre préféré de toutes les sorcières d’Occident. Mais encore parce que la ville la plus orientale de Scandinavie a été plusieurs fois le point de convergence des rêves de conquêtes et de l’aspiration des hommes à voyager toujours plus loin. Depuis l’évocation de l’Ultima Thule, en 330 avant Jésus-Christ, dans le manuscrit perdu de Pythéas de Marseille, « De l’océan » – à six jours de traversée, dit-il, de l’Angleterre -, géographes, explorateurs, savants et rois ont l’obsession de ce rivage désolé. (…) Qui n’a pas rêvé du Grand Nord glacé, pur ? Pline, Pope, Shelley, Brontë ? Les Grecs pensaient que dans ces zones arctiques vivait le peuple heureux des Hyperboréens – robustes et insouciants. C’est ici que Nietzsche trouvera le modèle du surhomme. Celui qui se rend à Vardø, au XXIe siècle, chassant de vieux souvenirs, éprouvera sans aucun doute l’impression d’être arrivé à l’ultime frontière. À la frontière des frontières. D’être certes parvenu à la source des mythes les plus puissants, à l’essence même de la frontière. » (« À la recherche des enfers », Vetle Lid Larssen, traduit du norvégien par Nils C. Ahl).

Kybartai

« En 1940, la gare de Virbalis retrouva ses anciens maîtres russes, habillés de la nouvelle idéologie soviétique. Et la guerre éclata un an plus tard. Les Nazis prirent facilement la ville bien que les gardes-frontières russes retranchés dans le poste-frontière de commandement résistèrent durement. Le feu de leur mitraille perturba pendant plusieurs jours l’avancée des colonnes hitlériennes sur la route principale d’Eydtkuhnen à Kybartai. Un train blindé y mit fin en rasant le bâtiment, n’en laissant que les fondations.
Quarante-huit ans plus tard, à l’emplacement de ce poste dynamité, les Lituaniens érigèrent un monument en l’honneur des gardes-frontières russes. Le monument, en forme de borne-frontière à rayures, fut élevé à quelques dizaines de mètres de la Liepona. Aussi les autorités soviétiques comprirent-elles vite qu’il symbolisait le détachement de la Lituanie d’avec l’URSS. Les frontières sont ambiguës. » (Marius Ivaškevičius, « Civilisation Verjbolovo », traduit du lituanien par Liudmila Edel-Matuolis).

skibbereen

« Des rorquals bleus ! Cinq ? Sept ? A Baltimore et dans d’autres villages côtiers de la Roaringwater Bay et de la Dunmanus Bay, on parlait même d’une bonne douzaine de baleines bleues qui, coiffées du jet d’eau de leur évent, passaient devant les falaises noires hautes comme des tours pour se diriger vers le large, vers l’Atlantique. Des nuées de pétrels les suivaient, écrivant dans le ciel l’itinéraire d’une procession marine écumante ; albatros, goélands argentés, fulmars boréals. Et voilà qu’un cotre surchargé, rempli de porcs engraissés, a heurté une baleine en pleine vitesse. Une voie d’eau s’est ouverte. Il a sombré. La mer s’est teintée de rouge. Les marins nageaient pour sauver leur peau dans un déferlement sanglant. Des paquets de mer ont rejeté des cadavres de porcs contre les rochers ; épaves rouge clair sur une côte sombre.
Existe-t-il un public qui ne se détournerait pas immédiatement des tragédies ou comédies, des concerts, opéras ou allocutions que leui proposerait n’importe quelle scène si, à moins de cent mètres de la fosse d’orchestre ou d’un rideau de scène agité par le vent, l’océan Atlantique mugissait, si, pendant la représentation ou le dernier mouvement d’une symphonie, des rorquals bleus et des naufragés nageaient là-bas, au-delà de la ligne de ressac, à la rencontre de leur destin ?
La scène dont je vous parle ici est située bien au-dessus des écueils du littoral atlantique de l’Irlande du Sud, en lisière d’une de ces innombrables routes bordées de murs de pierres, d’ajoncs et de bosquets de fuchsia qui, entre les phares de Galley Head et le cap du sud-ouest de l’Irlande, le Mizen Head, se perdent dans des criques profondément échancrées et des chaînes de collines rocheuses. Une scène si proche du déferlement des flots que les acteurs, chanteurs ou poètes qui s’y produisaient devaient parfois élever la voix pour couvrir le chant de la mer, ou, tout simplement, crier plus fort qu’elle. Mon ami Eamon de Skibbereen, qui m’a aussi appris à ancrer en toute sécurité une barque entre les récifs, à poser des casiers à homards et à en libérer sans se blesser les roussettes hargneuses qui s’y font prendre, mon ami Eamon m’a conduit par une journée de février tempétueuse jusqu’à cette scène, à des kilomètres de toute habitation. Le carrefour près duquel elle se trouve s’appelle en gaélique d’Irlande méridionale Glaisín Álainn. Ce qui veut dire « belle pâture ». » (Christoph Ransmayr, « Le troisième air ou une scène en bord de mer », traduit de l’allemand par Odile Demange).

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Ada-Kaleh_01

« À force de regarder, en sautant sur mon lit, le tableau accroché au mur, je me mis à rêver, la nuit, d’un paysage fabuleux, le plus étonnant peut-être qu’il aura jamais été donné, à mes yeux et à l’œil grand ouvert sous la paupière de mon crâne, de contempler. Le Danube n’était plus le fleuve abstrait des livres d’école mais un vaste courant aux vrilles vertes et bleues, qui s’étendait à perte de vue, sur des kilomètres entiers, et il roulait sa fureur terrifiante dans un corset de pierre. Une cataracte horizontale, pas de début, pas de fin, des tourbillons de cristal liquide et des gouttes massives, immobiles, de verre en fusion, une majesté de fleuve ombilical, de fleuve qui tombe de la lune ou de la sphère fixe de quartz de la voûte céleste. Des eaux gargouillantes et bouillonnantes à la poursuite d’une proie comme autant de milliards de crocodiles transparents, de brochets hyalins, de barbeaux au laitances de vent. Eaux étranglées, pulvérisées entre les falaises en forme d’enfants de pierre au crâne crevant le ciel. C’était le Danube dans le défilé des Cazane, tel que je ne l’avais jamais vu mais que je reconnus dès que je le découvris enfin, depuis le train, vingt ans plus tard. À la différence que dans ce rêve emblématique, au milieu des eaux turbulentes s’élevait, étrange fœtus dans un océan amniotique, une langue de verdure portant mosquée et minaret. » (Mircea Cărtărescu, « Ada Kaleh, Ada Kaleh… », traduit du roumain par Laure Hinckel).

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À propos de charybde2

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