☀︎
Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Terminus Schengen » (Emmanuel Ruben)

Une poésie acérée aux confins de la moderne forteresse Europe.

x

64607

Sur les quais de Novi Sad
le train freine en accordéon dans le brouillard
c’est un vieux train yougoslave
venu de Bucarest ou de Sofia, venu d’Istanbul ou de Salonique
un vieux train rouillé qui tortille vers le nord
à travers les ors vieillis de l’arrière-automne
dans l’air cruel et frisquet d’un matin d’octobre
sur la carrosserie de la locomotive on devine encore les symboles du monde d’hier
le J de la Yougoslavie, le Ж des chemins de fer et l’étoile rouge qui a vaincu la croix gammée
mais aujourd’hui sur les vitres du vieux train fourbu
des écriteaux gravent les lettres noires de son
                      ter-
                      minus
                      WIEN
Et dans le compartiment tu apprendras qu’il faut changer de place
car à la frontière le vieux train se scindera en deux
                    tron/çons
une moitié pour l’Autriche
l’autre moitié pour la Hongrie
la Mitteleuropa n’est pas l’Europe du milieu
c’est une Europe encore coupée en deux
vingt-sept ans après la chute
                                                      DU
                                                         MUR
                         qu’on croyait unique et qui n’en finit pas d’enfanter
                         ces fils de fer barbelés
                         ces fossés moyenâgeux
                         derrière les miradors plantés dans les champs comme des échassiers.

Devenu fort familier, au fil des années, de l’Europe de l’Est (que l’on songe par exemple, à son « Halte à Yalta » de 2010 ou à son « La ligne des glaces » de 2014), Emmanuel Ruben a vécu récemment quelques années à Novi Sad, au nord de la Serbie, là où la Voïvodine séculaire, à l’ombre de la vieille forteresse de Petrovaradin (haut lieu désormais des musiques actuelles et du grand festival Exit) est devenue un glacis de la forteresse Europe, à quelques dizaines de kilomètres de la Hongrie intégrée à l’Union, alors que la Serbie n’en fait pas partie. De ce poste d’observation privilégié, alors qu’il préparait un périple au long du Danube (dont nous parlerons ici prochainement du résultat littéraire), il a tiré la matière textuelle – et les photographies qui l’accompagnent – d’un long et acéré poème, « Terminus Schengen », publié aux éditions Le Réalgar (comme son « Icecolor » de 2014) en avril 2018.

x

vue-aerienne-du-poste-frontiere-entre-la-hongrie-et-la-serbie-pres-de-la-ville-serbe-de-horgos-ou-s-entassent-les-migrants-desormais-bloques-par-les-autorites-de-budapest-le-16-septembre

Regarde là-bas ce grand peuplier couché dont untel a ramassé les branches et tel autre les racines
le premier les a jetées au feu comme on se débarrasse d’un fagot alors qu’il aurait pu faire de ces branches une
torche pour éclairer le monde
le second les a brandies comme on brandit un glaive
racines chrétiennes de l’Europe
racines chrétiennes de l’Europe
Mais où sont-elles ces racines et ces souches que vous avez toujours à la bouche ?
vous ne savez faire qu’une chose : couper, trancher, délimiter
vous avez réduit vos paroles à ce gazouillis d’un homme face à son écran
vous revendiquez tout le temps vos racines mais en réalité vous parlez aujourd’hui la langue de vos machines
et vous n’avez pas plus de racines que nous
et vous n’êtes pas moins nomades que nous, vous qui vivez toujours entre deux trains et deux avions, peuple des pas perdus et des tarmacs, peuple des bretelles des échangeurs et des ronds-points
et de cette grande affaire humaine dont on nous hache la forêt
– le peuple européen, il ne nous reste plus rien
que le tronc décharné
d’un peuplier
et l’écorce lacérée sur laquelle nous pourrons graver
les premières figures
d’un alphabet futur.
Mais regardez par terre toutes ces feuilles mortes en forme de cœur
qui macèrent et pourrissent sous vos pieds
et deviennent l’humus de la mélancolie
vous ne les reconnaissez pas ? Vous ne voyez pas que ce sont là vos bulletins de vote
et vos référendums
ils sont tombés du ciel comme des
tracts
obsolètes
ils s’enfoncent dans la terre grasse et gorgée d’humour noir
cela fait vingt-sept ans que vous les foulez des pieds.

x

Policeman_at_Hungary-Serbia_border_barrier

En 50 pages, incluant 8 planches de photos volées à travers les vitres de ce train qui oscille entre honte et rage, Emmanuel Ruben trouve un souffle exceptionnel pour nous faire ressentir et penser, lui, le demi-juif revendiqué comme incidemment, toujours (que l’on songe à son incroyable « Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu » de 2013), résolument athée et de facto errant, comme il avait su la donner à voir, dans un tout autre registre, avec sa « Jérusalem terrestre » de 2015 et son « Sous les serpents du ciel » de 2017, la tragédie – au sens plein du terme – dont notre sécheresse collective et armée – au-delà d’éventuelles et réelles bonnes volontés individuelles – est bien, consciemment ou inconsciemment, la complice évidente. En prétextant les éclairs entraperçus de ce voyage en train aux confins, en dégageant fugitivement les signes de fraternité qui hantent aussi le « Soleil gasoil » et le « Notre Est lointain » de Sébastien MénardEmmanuel Ruben ne nous propose pas un exercice de compassion, mais bien une poésie enflammée par le combat politique indispensable, un fleuve dont les aspects pensifs ne font oublier à aucun moment la rage urgente qui est ici à l’œuvre. Et c’est bien ainsi qu’un texte poétique, beau et brûlant, est une fois de plus si salutaire.

Nous sommes les vrais juifs d’aujourd’hui
et c’est l’homme-juif que vous haïssez en nous – vous dites Migrants, c’est notre nom d’oiseau, comme vous disiez autrefois Youpin, vous dites ils sont des millions, ils viennent, ils nous envahissent
vous nous appelez « migrants » comme on parle d’oiseaux migrateurs ; mais ce n’est pas la mort des saisons que nous fuyons, ce n’est pas l’approche de l’hiver qui nous jette sur les routes, c’est la destruction de nos villes et la négation de nos vies, c’est cette interminable saison en enfer qu’on appelle la guerre.

x

emmanuel-ruben_5099402

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Terminus Schengen » (Emmanuel Ruben)

  1. vu sur le site de Abe Books (libraire ancien et anglais) cette offre surprenante

    5. Mémoires de Guerre. L’Appel, L’Unité, Le Salut
    Charles de Gaulle env. 2 500 €
    Edition originale de 1862, publiée par Dick & Fitzgerald, à New York. Tous les numéros de l’édition de 1862 précèdant l’édition révisée de 1887 comprennent notamment le manuel Christian Schultz annexé, qui a été retiré de l’édition révisée. Ce livre de cocktails classique de Jerry Thomas (« le père de la mixologie américaine »), est le premier guide complet dédié au mélange des boissons et à la confection de cocktails.

    https://www.abebooks.fr/livres/les-plus-chers-2018/janvier-mars.shtml?cm_mmc=nl-_-nl-_-F180507-MRC-mostq1-AWTRADE-_-b2cta&abersp=1

    Monsieur Cyclopède aurait dit « Etonnant Non ? »

    Publié par jlv.livres | 7 mai 2018, 18:02

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Le cœur de l’Europe  (Emmanuel Ruben) | «Charybde 27 : le Blog - 17 mai 2018

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :