☀︎
Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Le phare, voyage immobile » (Paolo Rumiz)

Entre sentinelle et carrefour, un phare méditerranéen comme emblème intime d’une géopolitique évolutive et d’une humanité qui se cherche mal.

x

Rumiz

C’était ce qu’on appelle une nuit pourrie. Je gravissais le sentier à pic au-dessus de la mer, luttant contre les rafales, et dans l’obscurité il fallait poser les pieds avec circonspection. L’orage arrivait de l’ouest, la foudre mitraillait un promontoire éloigné aux faux airs de tortue. J’avais débarqué in extremis : avec ce temps de chien, allez donc savoir quand l’endroit serait de nouveau accessible. J’étais seul, je ne connaissais pas la route du phare et l’île était déserte. À des milles à la ronde, le reste de l’archipel était englouti dans le noir et la bruine. Pas une lumière en vue, rien.
Je ne me rappelle pas en quelle langue je criai – « Je suis là, je monte, quelqu’un pourrait-il venir à ma rencontre ? » – mais seul le tonnerre des brisants me répondit. Des gardiens du phare, je ne vis pas l’ombre. Il se mit à pleuvoir et alors seulement apparut, cent mètres plus haut, le faisceau lumineux. Je cherchai la lampe des yeux et ce que je vis me laissa coi. Depuis le bord de l’escarpement, la tour s’inclinait vers moi, tordant sa puissante construction de pierre. De son œil unique de cyclope, elle cherchait l’intrus.
Il y avait des éclairs, mais la source de lumière était justement noire comme de la poix, plus noire que la nuit. Toute à sa colère, elle continuait de me chercher, mais elle ne m’avait pas encore repéré. Le faisceau passait et repassait, assénant des coups de sabre de plus en plus proches. Je me blottis dans la bruyère et aussitôt un de mes pieds buta contre une racine, je tentai de m’agripper aux buissons, mais je perdis prise. Je dégringolai. Peut-être voulus-je crier, mais ma voix refusa de sortir.
Un coup de vent me réveilla en sursaut. J’allumai ma lampe de poche, éclairant une chambre nue, blanchie à la chaux, des murs épais, une table de nuit, un livre, un cahier, une valise contenant mes affaires, une vieille fenêtre peinte en vert, aux volets barricadés. Dehors, le vent fraîchissait, passant du sirocco au libeccio. J’étais dans la machine à lumière, dans sa panse, tel Jonas dans le ventre de la baleine. Ce n’était encore que ma première nuit, mais déjà le Cyclope s’était emparé de moi. Il contrôlait mes rêves. J’étais en sûreté dans ma chambre, sous trois couvertures de laine, mais, si je tendais l’oreille, j’entendais cliqueter, tout en haut de la tour, l’engrenage qui régissait la rotation de tout l’appareillage optique. Un arpège métallique, semblable à celui d’un piano désaccordé, mais capable d’entonner un duo avec le vent.

x

51i8MoY8-dL

Longtemps journaliste de guerre pour Il Piccolo puis pour La Repubblica, le Triestin Paolo Rumiz est aussi et peut-être surtout l’un des plus grands écrivains voyageurs italiens contemporains.

Ayant notamment arpenté en long et en large l’Europe centrale et balkanique, et tout particulièrement, en plus de son si central Danube dont témoignent aussi, chacun à leur manière, un autre Triestin, le Claudio Magris de « Danube », et l’Emmanuel Ruben de « Sur la route du Danube », ces zones frontalières de l’Union, ce nouveau limes et ses régions-tampons chères aux Irene Van der Linde et Nicole Segers de « Gens des Confins » ou à l’Andrzej Stasiuk de « Sur la route de Babadag », il était à la fois paradoxal et finalement très logique de pouvoir lire Paolo Rumiz en train de nous raconter sa rencontre avec un phare – car il ne s’agit évidemment pas de n’importe quel phare, même s’il concentre une bonne partie de l’essence de ces lieux hautement particuliers.

Publié en 2015, traduit en français par Béatrice Vierne en 2015 chez Hoëbeke avant d’être repris en poche chez Folio en 2019 avec une nouvelle préface, « Le phare, voyage immobile » (qui atténue, et c’est dommage, la métaphore instantanée contenue dans le titre original italien, « Le cyclope »), bien que ne mettant en jeu que quelques gardiens et leurs familles éventuelles, est bien le récit bref et intense d’une rencontre multiple.

Et maintenant, je devrais vous dire où je suis. Par exemple, que cette île se situe loin de tout et pourtant au centre de tout. Que ce récif, on ne peut pas le rater en dépit de son éloignement. Que l’endroit est microscopique, mais que sur les cartes, personne ne l’oublie, car il occupe une position géographique fondamentale. Il est signalé même sur ma carte de la Méditerranée, à une échelle de 1/2 000 000, et l’inscription qui l’identifie est dix fois plus grande que lui. Je devrais vous donner ses coordonnées, latitude et longitude, mais je n’en ferai rien. Je ne vous dirai même pas à quelle nation il appartient, parce que je déteste les nations et que la mer n’a pas de frontières. Sachez seulement qu’à peu près tout le monde est passé par là. Grecs, Latins, Slaves, Turcs, Vénitiens, des hommes de langue germanique, des Anglais et des pirates sarrasins. Et même des Napolitains.
Je vous livre une unique information : voici quelques millénaires, les Anciens l’ont baptisé du nom de la mer, car à leurs yeux, cette île en représentait la quintessence. Ne me demandez rien d’autre. C’est trop facile, avec les moteurs de recherche. Il suffit de deux, trois noms et même un petit enfant distrait y arrive. Je veux que vous ayez du mal à le trouver, que votre navigation soit ardue, que vous vous perdiez dans les livres avant de vous perdre dans les archipels. La pomme grignotée nous a déjà valu assez de déboires comme ça : d’abord avec Ève et ensuite avec le web. Je vous prie donc, au cas où vous trouveriez l’île, de ne rien dire à personne, si vous avez le moindre goût pour mes écrits et si vous ne voulez pas voir un lieu béni envahi par des hordes d’infidèles. Et si vous deviez rompre ce pacte et prononcer son nom tout haut, je vous maudirai, comme Long John Silver sur l’île au Trésor. Et je ferai tout mon possible pour vous donner le démenti.
Maintenant, je dois fermer les volets, sinon l’air salé va bouffer les châssis. Avec un vent pareil, pour regarder dehors, il n’y a que la fenêtre de la cuisine, du côté ouest. Je vois le grand glaive, lent et régulier, rendu presque solide par la pluie, toucher la grosse tête ronde de la Terre, comme pour l’adoubement d’un chevalier d’antan, traçant une tangente parfaite le long de la courbe de notre planète. Un calcul à base de racine carrée, se fondant sur la hauteur de la source lumineuse me dit que le point de contact entre la droite et le cercle se situe à trente milles, mais le pinceau de lumière va bien au-delà, il transperce la nuit jusqu’à cinquante milles au moins, pour aller se perdre dans le néant.

x

004704387

x

Malgré les efforts de dissimulation de l’auteur, lui-même donne sans doute précocement une information-clé de trop, qui permettra à la curieuse ou au curieux de trouver le phare dont il est question en quelques secondes dans un moteur de recherche. Mais peu importe, en réalité : ce qui est certain ici, c’est que le récit de Paolo Rumiz se démarque nettement de l’introspection poétique et artistique conduite par Jean-Pierre Abraham dans son exceptionnel « Armen » de 1967, et plus encore du dantesque « Un feu s’allume sur la mer » d’Henri Queffélec en 1956. Au phare-sentinelle des confins atlantiques – dont il connaît plusieurs exemples par ailleurs -, incarné certes par Armen, mais aussi par l’irlandais Mizen Head, le cornouaillais Lizard ou le galicien Finisterre, pour n’en citer que très peu, l’écrivain voyageur italien préfère le phare-carrefour (quand bien même ce carrefour parfois trop fréquenté aurait été, en son temps, fort guerrier).

x

Même si le lieu s’y prêterait admirablement, et si les eaux qui le baignent voient surgir à l’occasion les flottilles de pêche italiennes, croates ou monténégrines, voire albanaises ou grecques, nul Aldo et nul Marino ne hantent plus aujourd’hui une éventuelle salle des cartes qui serait située dans la tour de signalisation et de vigie, et la géopolitique intime, à l’image peut-être de celle du « Bréviaire méditerranéen » de Prédrag Matvejevitch, vient se dissoudre doucement, entre histoire, nostalgie et sens aigu du présent, dans la petite barque de pêche indispensable et dans le jardin potager savamment entretenu, par des gardiens de phare dont la course de relais perpétuelle est au contraire comme un beau pied de nez aux conflits encore si récents – alors que désormais, une solidarité totale devrait s’exprimer : comme le rappelaient encore tout récemment Erri de Luca (« Le dernier voyage de Sindbad », 2003) ou Davide Enia (« La loi de la mer », 2017), la mer Ionienne, comme la mer de Sicile ou la mer Adriatique du canal d’Otrante, est aujourd’hui avant tout le terrible cimetière marin des réfugiés aux abois en mal d’Europe. Et c’est bien ce qui hante à son tour, sous son faux air bucolique et songeur, le voyage immobile de Paolo Rumiz.

L’île est un capteur dans l’univers qui l’entoure. Je veux dire par là qu’on n’a pas besoin de savoir, parce qu’on perçoit. De là-haut, par exemple, je les vois, les officiers des navires qui repèrent ma lumière. Je touche les radars qui signalent ma présence aux navigateurs. J’entends les cris des hirondelles qui mettent le cap sur ce rocher pour y passer la nuit pendant leur migration. Je parviens à capter parfaitement Radio Malte, qui diffuse le bulletin des déplacements de bateaux transportant des désespérés d’Afrique du Nord. Avoir la vision d’ensemble  : voilà ce que signifie pour moi la perception pélagique du monde. À Berlin, on ne peut pas le comprendre, ni même à Rome ou à Paris, parce que la culture y est une culture de terre ferme. On n’y a pas de visionnaires, on n’y a que des analystes dans leurs fichus bureaux d’étude.

x

1280x680_paolo_rumiz043_aur_aurimages_0032865_161

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :