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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture bis : « Mer noire » (Dov Lynch)

Un homme ne fuyant pas l’annonce, mais cherchant peut-être à la saisir aux confins de l’Europe.

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Mer Noire

Publié en 2015 chez Anacharsis, le premier roman de l’Irlandais, diplomate et spécialiste des questions internationales de défense, Dov Lynch, écrit directement en français, propose un bien curieux voyage, de l’Irlande à l’Abkhazie, aux côtés de Dimitris, fuyant son pays en catastrophe à la mort de son père, figure historique de l’IRA dont l’aura le protégeait jusque là, fils cadet, de la vindicte de l’organisation à l’égard de son frère aîné, disparu après le meurtre d’un dignitaire plus ou moins marron.

Dimitris pensa que cela faisait huit ans qu’il n’y avait plus de guerre et qu’une vie entière d’engagement et d’action finissait comme ça, dans des mots creux.

Lancé sur les traces fugaces et largement refroidies de son aîné, officiellement pour l’informer de la mort du père, Dimitris parcourt l’Europe au rythme des trains de nuit, largement aveugle à ce qui l’entoure et tendu tout entier vers l’avant, disposant tout de même d’un certain « sens de la rue » qui le préserve dans ce périple légèrement halluciné d’une frontière nord-ouest à une frontière sud-est du continent.

Son oncle avait raison, il n’allait pas s’occuper de la ferme. Il ne l’avait jamais fait et il n’allait pas commencer maintenant. Cela faisait huit ans que les nuits étaient calmes. Huit ans de cessez-le-feu avec les Anglais, huit ans de pourparlers. Fausse guerre, paix factice, la différence n’est pas claire. Les milices et l’armée anglaise restaient en place, le conflit s’était figé, les hommes politiques avaient pris le dessus, avec le crime, le trafic sur la frontière où tout le monde trouvait son compte.

Résonnant aussi bien avec le somptueux « Last & Lost – Atlas d’une Europe fantôme » (2006) ,et sa poétique exploration des confins européens, qu’avec le redoutable « La ligne des glaces » (2014) d’Emmanuel Ruben, et son questionnement obstiné de la notion même de frontière, aux yeux de l’histoire et de sa dissimulation organisée, « Mer noire » et ses 130 pages de quête apparemment parfaitement individuelle nous donnent en réalité à voir, en leurs interstices, une mosaïque émotionnelle et intellectuelle plus instable qu’il n’y paraît.

Mer Noire

Au guichet d’information, il apprit qu’un train partait en début de soirée pour la ville de Bourgas sur la mer Noire. Au port de Bourgas, il pensait pouvoir trouver une place sur un bateau pour traverser la mer et rejoindre la Turquie. De là, il espérait trouver un autre passage par bateau vers Soukhoumi.
Il attendit sur un banc dans le hall central de la gare à côté de trois femmes, entourées par un tas de sacs emplis de commissions. Elles portaient des fichus sur la tête et parlaient une langue qu’il ne connaissait pas.
Il traversait le continent comme s’il connaissait déjà le chemin, voyageant au rythme du train, entraîné dans son mouvement, calfeutré dans le bruit des moteurs. Au fil des kilomètres, il avait l’impression de découvrir une nouvelle géographie du continent, une géographie mobile, comme si la terre n’était plus fixe, qu’elle évoluait au fur et à mesure qu’il avançait.

Soukhoumi

Les vestiges de l’ancien Parlement abkhaze à Soukhoumi incendié en 1993 pendant le conflit avec la Géorgie. © Arnaud Finistre

 

Sous son anorak de Candide contemporain peu au fait des subtilités, immémoriales, de la géographie, ou de celles, diablement contemporaines, de la géopolitique, Dimitris dissimule peut-être un regard beaucoup plus acéré et un questionnement beaucoup moins innocent qu’il n’y semblerait de prime abord. Fuyard, presque désorienté, voyageur au but ténu, bourlingueur par défaut et apprenti clochard céleste, il casse pourtant, l’air de rien – même si, au-delà de la nationalité de l’auteur, il n’est peut-être pas Irlandais en vain – la notion même de frontière intangible héritée du passé des vainqueurs, la légitimité des gouvernements proclamés ou élus dans des conditions toujours à questionner, la validité des soutiens internationaux et des reconnaissances de tous bords, aux objectifs pas toujours avouables. Faux naïf, ne renvoie-t-il pas in fine les constructions institutionnelles à leur vanité ou à leur vacuité face aux histoires individuelles ? La souffrance et le manque, dans les décombres, y perdent tout à coup leur faux air de dommage collatéral du « Grand Jeu », pour redevenir un simple fardeau humain, terriblement humain.

Mer Noire

L’homme échangea quelques mots avec la femme et quitta la salle. La femme expliqua qu’il allait essayer de trouver une trace de son frère.
Ils attendirent en silence. La nuit tombait par la fenêtre. La ville semblait diminuée, recroquevillée devant l’étendue de la mer. L’horizon était sombre, strié de lignes orange.
– Il est docteur en sciences, dit la femme après un moment. C’est un spécialiste de la biologie marine. Avant la guerre, il était le plus jeune professeur nommé à la Faculté.
Elle parlait de l’homme qui venait de quitter la salle.
– Il connaît cette mer par cœur. Avant la guerre, les dauphins venaient jusque dans la baie. C’était une ville tranquille, ouverte à tous. Juifs, Grecs, Géorgiens, nous avons toujours vécu ensemble. La guerre a tout changé, c’est normal avec ce qu’ils font. Ils disent qu’ils veulent nous jeter à la mer.
Elle s’arrêta, surprise d’avoir autant parlé.
– Il n’y a presque plus de Grecs dans la région.
Elle examina son visage avant de continuer.
– Beaucoup sont partis en 1975 comme ta mère, c’était pendant un moment de répit de la guerre froide. Puis au début de cette guerre, la Grèce a envoyé trois navires de la marine pour rapatrier toutes les personnes d’origine grecque qui le souhaitaient. Beaucoup sont partis, c’est normal, tout le monde voulait fuir la guerre. En même temps, cela n’avait aucun sens, car cette terre leur appartient aussi. Soukhoumi a été fondée par les Grecs il y a vingt-cinq siècles. Ils sont ici depuis toujours, depuis Jason et les Argonautes. Toute cette histoire commence ici, avec eux.

Ma collègue et amie Charybde 7 (également présente sur ce blog) en parle superbement ici – c’est elle qui m’a donné envie de le lire. Dov Lynch était à la Librairie Charybde le 27 mai 2015, et on peut écouter l’enregistrement de la soirée ici. Et pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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