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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « La ligne des glaces » (Emmanuel Ruben)

Chercher le sens, peut-être illusoire, de la frontière et de l’identité, aux confins de l’Union Européenne, de la Russie et du Grand Nord.

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la ligne des glaces

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Publié en avril 2014 chez Rivages, le troisième texte d’Emmanuel Ruben, un an après son remarquable « Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu » au Sonneur, propose un dépaysement apparent et un voyage intérieur fort différents, précieux à l’heure où mondialisation / uniformisation et virulentes identités « nationales » s’entrechoquent sans doute plus fortement que jamais.

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Le narrateur, volontaire international des affaires étrangères, après des séjours aux États-Unis, au Canada, en Italie et en Turquie, est affecté dans un petit pays balte non spécifié, qui se révèlera avoir toutes les caractéristiques de la Lettonie, avec peut-être quelques éléments empruntés à ses voisines Estonie et Lituanie.

Flottant autour d’une mission à la fois curieuse et banale – documenter le tracé d’une frontière maritime, dans le golfe de Finlande, qui pourrait devenir stratégique, maintenant que le petit pays balte est devenu un avant-poste de l’Union Européenne face à la « grande puissance voisine », la Russie – qui pourrait par moments faire de lui un improbable Aldo errant à Maremma, il goûte à la fois au « tourisme d’expatrié », mélange habituel de passages obligés et de quêtes du « sortant de l’ordinaire », noue des relations amicales ou vaguement amoureuses avec quelques autochtones, déchirés eux-mêmes entre leur ennui provincial (la capitale oscillant sans doute ici entre les 400 000 habitants de Tallinn et les 700 000 de Riga), leurs espoirs mondiaux (touchant du doigt cette jet set sans frontières qui attire tant les alouettes), leur histoire chaotique ou sordide, et la présence lancinante de la haute latitude, de l’hiver déjà boréal et de la glace s’emparant des eaux, douces comme salées, présence qui produit aussi ses effets non clairement identifiés sur le narrateur.

Avec cette lente dérive hivernale d’une quête de sens insatisfaite, paisible et vaine, Emmanuel Ruben nous donne un très poétique et passionnant questionnement sur l’histoire (dans ce pays où le souvenir du Reichskommissariat Ostland n’est pas si enfoui que cela, et où le sort actuel des minorités ethniques ou linguistiques donne matière à bien désolante enquête), sur la notion même de frontière et sur celle d’identité. Ou comme le dit si joliment Claro, une bien particulière saison en enfer.

Barclay de Tolly

« C’est alors que se reflète sur les murs vitrés d’un grand magasin l’image diffractée d’un clocher baroque, haut, très haut, torve ou vrillé. je pousse la porte d’un café, me dirige vers le comptoir, me renseigne en anglais, on me répond d’abord que nobody speaks english here, mais un homme taillé comme un bûcheron, cheveux hirsutes et grande barbe blonde, nez de boxeur, se détache de la foule, s’approche et m’apprend, en brandissant son grand index noueux et velu qu’il s’agit du clocher de la cathédrale Saint-Pierre, Saint-Peter, dit-il, like in Rome, like the Vatican, clocher reconnaissable entre tous – la vieille ville en est tout hérissée, de clochers ! – justement parce qu’il est vrillé, because of the war, you know, because they bombed the bell-tower during the war… Mais c’était il y a plus de soixante ans ! Songeur, les bras ballands, j’erre au hasard. Cette petite capitale européenne, avec ses vitrines où l’on peut entre deux absolutions – et en toute transparence – déguisé moitié en tchékiste, moitié en SS -, lâcher un peu de lest contre une poignée d’euros, ce serait un musée des horreurs du siècle dernier ? Et le murmure étranglé des gens dans cette ville ! Silence, marmonnements, chuchotis – leur idiome ? Et cette manière ensommeillée, mécanique, de leurs gestes ! »

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« D’un pas décidé, j’entre dans le premier hôtel qu’éclaire une lanterne et demande un lit. On veut d’abord me refuser, il est trop tard, j’insiste, on me tend, avec un soupir, une clé lestée d’une croix en plomb. En allant me coucher, je ne cesse de penser à l’Italie. Dès mon réveil, j’apprends de la bouche de l’hôtelier que j’ai débarqué dans une vieille ville danoise, que ce sont les Danois – oui, les Danois, mister, qui l’ont fondée, c’est ici même que leur serait apparu, lors d’un combat contre les tribus locales, le Danebrog, qui flotte là-haut, look mister, sur la plus haute tour des remparts. Le Danebrog ! La croix blanche sur pavillon de viande tartare ! Et dire que j’ai pensé hier soir à l’Italie ! Mais le Danemark, l’Italie, peu importe, n’est-ce pas la vieille Europe, l’Europe de Shakespeare, que je retrouve ici davantage que sur les îles, hier, qui avaient un air de Sibérie, d’Alaska, de Groenland ? Est-ce parce que j’ai débarqué dans cette ville en venant de la mer, comme ailleurs à Gênes, à Livourne, à Venise, à Portoferraio ? Est-ce parce que j’ai marché à pied depuis le port, qui se trouve assez loin du centre ? Oui, pour saisir quelque chose de cette vieille cité, pour saisir un brin du génie du lieu, il fallait refaire les pas des marchands varègues. Il fallait traverser le port, la nuit, dans le blizzard, pour éprouver devant les tourelles de la porte médiévale un sentiment dont je croyais que seules de très vieilles pierres de quelques cités reculées de Toscane, d’Ombrie, des Marches, détenaient la clé. Peu importe en fin de compte la nature, l’architecture, les paysages : l’Europe se reconnaît et se mesure à sa cadence – et cette cadence c’est la marche, la marche à pied, qui a permis à toutes ces armées de l’envahir, à tous ces réfugiés de la fuir. On ne dira jamais assez qu’il n’y a pas de meilleur moyen d’aborder un lieu donné que la marche. »

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« Mais Lothar et moi-même, étions-nous vraiment en droit de jouer les donneurs de leçons ? N’avions-nous pas rêvé, nous aussi, des blondeurs ingénues, des minois angéliques, des pâleurs secrètes que vantaient tant d’auteurs du XIXe siècle ? Laissons de côté la question de l’entraînement à un besoin très grégaire que n’auraient pas dédaigné ces barbichus d’autrefois : le très fort soupçon qu’aujourd’hui ces filles-là n’y mettaient, et n’offraient en retour plus guère de joie nous défendait d’y goûter. Seulement le racolage était ici généralisé, et les lieux ne manquaient pas d’où l’on pouvait revenir agréablement escorté sans avoir mis la main au portefeuille. Non, nous le sentions bien, Lothar et moi, mais ne savions comment l’exprimer : l’espèce d’aventure qui se perdait ici avec le temps n’était pas de celles qui se jouaient jadis, à quatre pattes ou à deux dos, dans une alcôve, sous un vieux néon rose. Non, ce que nous regrettions à la terrasse des cafés, dans les bars, dans les venelles de la vieille ville en voyant passer les filles au bras des touristes, ce que Lothar, surtout, regrettait, c’était une forme de transgression plus quotidienne, plus candide et bien plus poétique : ce qui se perdait avec la disparition de toute idée d’ailleurs, c’était le petit frisson du franchissement. Tu peux la chercher sur toute l’étendue de la Terre, ta ligne rouge, Samuel, disait Lothar : il n’y a plus, nulle part, de frontières. Et ce petit frisson, ce petit effroi de la frontière, pour chacun de nous, était d’abord affaire de langue. Car tout le monde ici, déplorait-il, parlait la même langue. Celle qui s’entendait partout à la ronde, que beuglaient les glottes allemandes, les glottes espagnoles, les glottes italiennes, danoises, chiliennes, canadiennes, britanniques, américaines : le global english. »

Ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 est ici, ce qu’elle dit de « Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu » est . Ce qu’en dit Claro dans son Clavier Cannibale est là-bas.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

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