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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Le créateur de poupées » (Nina Allan)

Travaillée par une densité surnaturelle, avec ses coutures devenant invisibles, la fable contemporaine extrême et tendre des préjugés délétères sous toutes leurs formes.

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Mon père ne voulait pas que je l’aie, mais il finit par céder. Ma mère réussit à le persuader que sa réaction était exagérée. Un soir, longtemps après que je fus censé être au lit, je m’assis dans le noir en haut de l’escalier et les écoutai se disputer à son sujet.
« Je ne veux pas avoir ça à la maison, dit mon père. Tu ne veux pas l’encourager, quand même ? C’est exactement comme ça que ce genre de choses commencent.
– Ne sois pas ridicule, répliqua ma mère. Il n’a que sept ans. Il l’aura complètement oubliée au bout d’une semaine. »
Je compris que mon père était en colère, seulement je ne savais pas pourquoi. Je n’avais encore jamais entendu ma mère accuser mon père d’être ridicule, et l’idée que je puisse être la source de ce conflit entre mes parents était à la fois déconcertante et étrangement excitante. Non que je me sois attardé trop longtemps sur ce sujet. Ce qui comptait pour moi n’était pas la querelle, mais qui aurait le dernier mot.
Elle s’appelait Marina Blue et je l’ai aimée au moment où je l’ai vue. Dans un monde complexe jusqu’à la confusion et occasionnellement effrayant, elle offrit à mon cœur un point d’aimantation. Dans une boutique pleine de mannequins à la tête en biscuit, c’était elle qui donnait vie aux autres.
En réalité, elle n’avait rien d’extraordinaire. Des poupées comme Marina Blue déboulent par milliers des chaînes de production et n’ont guère de valeur aux yeux du collectionneur. Il n’empêche qu’elle avait un je-ne-sais-quoi qui la mettait à part de telles généralités. Elle attirait le regard, de même que toutes les choses nées de la créativité intelligente attirent inévitablement le regard. Elle avait de la présence. En plus, elle avait de la dignité. Je sus dès que je posai les yeux sur elle qu’elle allait changer ma vie.

Avant de devenir un créateur de poupées estimé, reconnu de ses pairs, de ses clients et des collectionneurs artistiques, Andrew, aimé de ses parents, fut souvent seul, coincé de plus d’une manière sociale par sa très petite taille. C’est la passion partagée pour les poupées, naturellement, qui lui fait entamer une correspondance, née d’une petite annonce passée dans une revue hautement spécialisée, correspondance de plus en plus intime malgré le solide corpus de non-dits que l’on y devine de part et d’autre, avec Bramber, employée d’une clinique psychiatrique (qui n’en est peut-être pas une) dans un coin isolé de Cornouaille britannique, jeune femme qui se consacre aussi par ailleurs à rassembler le maximum d’éléments biographiques concernant Ewa Chaplin, une très célèbre créatrice de poupées qui fut aussi l’autrice de nouvelles à caractère fantastique, profondes, métaphoriques et parfois quelque peu inquiétantes… En planifiant de rendre visite à Bramber, sans s’être annoncé, Andrew aurait-il plus ou moins consciemment mis en route une forme rare de machine infernale ?

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On a beaucoup écrit sur les poupées. Il existe une kyrielle d’ouvrages sur l’histoire des poupées, la provenance des poupées, la valeur des poupées, d’épais catalogues regorgeant d’illustrations somptueuses – images qui accélèrent le rythme cardiaque et stimulent le désir. J’ai lu que la poupée est un substitut, qui remplace les amis ou la famille, ou l’amour. En grandissant, la plupart des enfants finissent par se désintéresser des poupées, mais pas le collectionneur. Le vrai collectionneur, comme le poète ou l’idiot, demeure la proie des sensibilités intensifiées de son enfance jusqu’au jour de sa mort.
Dans l’introduction de son mémoire, Brève Histoire du Pays des Merveilles, Doris Schaefer, collectionneuse réputée de poupées et conservatrice du musée de l’Enfance à Bad Homburg, décrit le moment où elle a vu pour la première fois une poupée « Gabi » d’Ernst Siegler lors d’une vente aux enchères à Francfort. Elle avait trente ans à l’époque, elle était avocate dans un cabinet juridique florissant, mais sa rencontre avec la poupée fut une épiphanie. Elle abandonna le droit l’année suivante pour consacrer sa vie à la création du musée.

Sous la toise, je mesure cent quarante-quatre centimètres. La plupart des adiposités adolescentes avait disparu avec l’âge, mais ma stature réduite me conférait encore une silhouette arrondie. Par-dessus le marché, je portais de lourdes lunettes basiques de la Sécu, qui accentuaient à la fois ma petite taille et mon physique dodu. Pour mon seizième anniversaire, mes parents m’offrirent une paire de lunettes avec des verres teintés rectangulaires et une fine monture noire. Ces nouvelles lunettes atténuaient mon faciès lunaire, du moins un peu, mais ne m’empêchaient pas de ressembler à un petit maître d’école, ce que tout le monde supposait que j’allais devenir.
La plupart des autres élèves m’appelaient le Nain, et d’autres choses encore. Je savais depuis un âge précoce qu’il était inutile ne serait-ce que d’essayer de m’intégrer, qu’aspirer à être comme eux ne ferait, pour une mystérieuse raison, qu’augmenter leur mépris. Au lieu de quoi je considérais mes camarades de classe comme les membres d’une autre tribu, dont les coutumes énigmatiques étaient empreintes de sauvagerie.
Quant à mon intelligence, je la trouvais normale. À l’école, j’aimais toutes les matières, mais mes vraies passions se situaient déjà ailleurs. La bibliothèque n’avait pas grand-chose à m’offrir, au contraire de la bibliothèque municipale de Welton, étonnamment bien fournie. Il y avait aussi Ponchinella, revue mensuelle pour collectionneurs, regorgeant d’articles sur tout ce qui a trait aux poupées. J’économisais mon argent de poche afin de pouvoir l’acheter le jour où elle paraissait. Je lisais chaque nouveau numéro de la première à la dernière page, puis je le relisais.
Même mon père se fit progressivement à l’idée que ma passion pour les poupées n’était pas une lubie qui me passerait avec l’âge. À la fin, il cessa de se faire du souci pour moi. Je crois qu’il avait réussi à s’accommoder de mon obsession en se persuadant que mon violon d’Ingres finirait par être rentable. Toute une vie dans les affaires lui avait enseigné que n’importe quel objet peut acquérir de la valeur, si l’époque et les circonstances y sont favorables, que ce soit des tirelires en forme de petit cochon, des dessous victoriens ou des canettes de bière vides. Lors d’un Noël mémorable, il me fit cadeau du Guide-tarif Merrick des poupées du monde, manuel indispensable qui était jusque-là très au-dessus de mes moyens.
« Parti comme tu es, dit-il, tu finiras par bosser chez Christie’s. » Il me sourit, et c’était un bon sourire, ouvert, amical et détendu. Je ne pense pas avoir jamais été le fils qu’il s’était imaginé, mais nous nous trouvions toujours des tas de sujets de conversation, et de toute façon j’aimais mon père. Je ne voyais pas la moindre raison de semer le trouble dans son esprit en lui expliquant que l’objectif du vrai collectionneur n’est pas l’accumulation des richesses, mais la consommation d’une passion.

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Depuis « Complications » (2011), et de manière éclatante avec « La course » (2014) ou « La fracture » (2017), Nina Allan nous a désormais habitués à nous plonger avec bonheur dans ses déroutantes mécaniques horlogères, chaque fois sur des terrains différents, mêlant avec une grande habileté langagière les éléments très concrets d’une contemporanéité britannique aux éléments tout aussi réels de diverses contrées imaginaires empruntées à la science-fiction, au thriller d’anticipation ou à des genres littéraires encore moins directement identifiables. Avec « Le créateur de poupées », publié en 2019 et traduit en août 2021 par Bernard Sigaud chez Tristram, elle pousse certainement un grand cran plus loin cette capacité presque magique à déjouer les attentes de la lectrice ou du lecteur, en inscrivant mine de rien la question de l’altérité, des préjugés et donc des attentes, justement, au centre de sa fable à tiroirs multiples.

En mobilisant avec une savante tendresse la figure du nain, tout d’abord, que ce soit dans le récit dit principal ou dans les nouvelles d’Ewa Chaplin qui entrelacent « Le créateur de poupées », Nina Allan pose avec force un cadre dans lequel les réactions sociales, historiques et contemporaines, à la différence – même bien faiblement radicale – vont pouvoir nous être contées ou être exprimées directement sous nos yeux. En travaillant expressément dans le corps du texte les détails signifiants de la célèbre toile de Vélasquez, « Les ménines », ou le lied de Schubert intitulé « Le nain », un sous-texte rampant se constitue, dans lequel nos propres réflexes rencontrent davantage qu’à l’occasion les préconceptions héritées pour laisser rôder en limite de perception (surgissant en pleine lumière, naturellement, lorsque l’un des personnages, aux divers niveaux de récit, y fera directement allusion) un univers de fêtes foraines et d’exhibitions qui lorgnent du côté du Maurice Richardson des « Exploits d’Engelbrecht », du Claro de « CosmoZ », voire de la Katherine Dunn de « Amour monstre » ou du Jean-Luc André d’Asciano de « Souviens-toi des monstres » : « Ewa Chaplin a écrit une histoire sur une fête foraine ambulante. Les exhibitions de phénomènes et les fêtes foraines étaient très populaires en Europe de l’Est ».

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Jennifer Rockleaze est ma meilleure amie ici. Des fois, elle vient me voir dans ma chambre, elle met la bouilloire en marche et me parle de l’affaire d’informatique qu’elle et Paul vont monter une fois qu’ils auront fini d’aider le Dr Leslie à faire ses recherches.
Jennie a dit de ne pas tenir compte de ce qu’a dit le Dr Leslie, et que si je voulais aller au carnaval, je devais y aller, c’est tout. Quand je lui ai dit que j’avais changé d’idée, elle a eu l’air déçue.
« Mais on a besoin de toi, Ba, a-t-elle dit. Pour nous empêcher de nous faire embringuer dans la galerie des monstres. »
Je sais qu’elle ne veut pas dire qu’elle et Paul sont des monstres, mais ça me trouble quand même quand elle dit des trucs comme ça et je suppose que ça a dû se voir sur mon visage parce qu’elle a éclaté de rire.
« Sincèrement, Ba, tu sais bien que c’est ce qu’on aurait probablement fait il y a cent ans, pas vrai ? Danser et faire des pirouettes et puis ramasser la monnaie. » Elle m’a enlacée, les bras autour de ma taille. « Un bon boulot si on peut l’avoir. Je me demande si ça paye bien. »
Une fois, j’ai entendu le facteur dire « les nains » en parlant de Paul et de Jennie. « Nain », j’ai horreur de ce mot. Il y a de la laideur et du handicap là-dedans. Paul est atteint d’achondroplasie. Ses bras et ses jambes sont plus courts que la normale, mais il a un torse large et puissant et de beaux yeux d’un brun de velours. Il fait tous ses vêtements lui-même. Il dit qu’il pourrait acheter des vêtements d’enfant, comme pas mal d’autres personnes de petite taille, mais il n’aime pas vraiment ce qu’on trouve dans les magasins. Les bras et les jambes de Jennie sont parfaits, seulement elle est minuscule, un peu en-dessous de un mètre vingt-cinq. Quand elle boit son thé, elle tient la tasse à deux mains, comme si c’était un bol. Elle rend tout moche autour d’elle – surdimensionné et caricatural. C’est peut-être ça que les gens normaux craignent le plus quand ils voient des gens comme Jennie et Paul : perdre leur place dans la hiérarchie des choses.

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En inscrivant l’ensemble du récit sous le motif de la collection de poupées et de leur création, ensuite, Nina Allan a non seulement réalisé le formidable exercice d’imagination d’extrapoler un univers entier de passionnés encore plus touffu et documenté que celui de la véritable plangonophilie (on se souviendra avec émotion du travail d’Antoine Bello, dans « Éloge de la pièce manquante », pour donner chair littéraire à l’univers du puzzle de vitesse et de la haute compétition qui s’y rattachait), mais a surtout orchestré un bain diabolique dans lequel, à côté du complexe et tenace préjugé « officiel », mentionné ab initio, vis-à-vis des amatrices et amateurs de poupées (lorsqu’il ne s’agit plus d’enfance et de jouets), nagent entre deux eaux divers éléments bien présents pour la lectrice ou le lecteur, fût-ce à leur esprit défendant : sans aller nécessairement jusqu’à la série « Chucky » de films d’horreur, et une fois désamorcée la tentation un peu plus lénifiante de Carlo Collodi avec son Pinocchio et son Gepetto, on sent largement planer les ombres inquiétantes, derrière les frères Grimm, d’Angela Carter (et sans doute plus encore de son « Magasin de jouets magique » que de sa « Compagnie des loups ») et d’E.T.A. Hoffmann (auquel les allusions directes ou indirectes, entre noms de lieux et noms de personnages, semblent trop nombreuses pour être fortuites). Et c’est pourtant bien par le truchement de ces poupées, comme par les marionnettes chez l’A.S. Byatt du « Livre des enfants » ou chez le Russell Hoban de « Enig Marcheur », que l’art – artisanat – contribue souterrainement à surmonter les conditionnements sociaux délétères.

J’eus du mal à dormir après avoir lu « Coïncidence ». Une fois de plus, je notai d’étranges similitudes entre l’histoire et la réalité – la manière dont Wil dans la nouvelle avait trahi Sonia, par exemple, n’était-elle pas une version plus sombre, plus fantasmée, de la trahison de Bramber par Edwin ? Et ça, c’était encore avant que j’envisage une coïncidence plus prégnante et plus dérangeante : le prénom Wil. Wilson Krajewski le scénariste, Wilson Crosse le collectionneur d’automates, le pédéraste ? J’étais saturé de coïncidences, j’en tremblais même, comme si j’étais d’une façon ou d’une autre manipulé à mon insu. Comme si – et je sais que c’est un cliché – j’étais moi-même un personnage dans l’une des nouvelles d’Ewa Chaplin.

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C’est la fictionnelle autrice et créatrice Ewa Chaplin, avec les cinq nouvelles complètes proposées parmi celles de ses « Neuf contes de fées modernes » (« La Duchesse », « Amber Furness », « L’Éléphante », « Coïncidence » et « La fenêtre d’en haut »), morceaux de bravoure à part entière, qui offre certainement les clés permettant de saisir certains fils conducteurs dans la trame serrée de l’enchevêtrement de préjugés que met en scène « Le créateur de poupées ». Juive polonaise ayant fui le nazisme (qui condamnait aussi aux camps et à la mort plus ou moins rapide les handicapés et les homosexuels), elle connaît de toute première main la rage destructrice qui peut enflammer les essentialismes et les préconceptions, et ses personnages ambivalents sont les guides parfaits pour inciter lectrice et lecteur, comme Andrew et Bramber, victimes de préjugés eux-mêmes tous deux gonflés d’autres préjugés, à surmonter les leurs et à regarder la différence dans les yeux pour l’oublier ensuite. Comme le dit fort joliment Paraic O’Donnell dans The Guardian (ici), « le roman joue avec nous quasiment dès le départ, (…) mais nous parle bien de ce que nous choisissons de voir autour de nous ». Maîtrisant plus que jamais les délicats mécanismes de construction romanesque (comme les « Complications » horlogères de son premier recueil) permettant d’atteindre toujours plus de profondeurs insoupçonnées, Nina Allan, dans cette véritable danse des miroirs (selon le mot de Gary K. Wolfe dans Locus, ici) nous offre un exceptionnel roman d’éveil à la vie – qui n’est pas celle, rêvée ou non, des marionnettes, mais bien celle d’humains libres aux yeux enfin dessillés de ce qui les polluait encore et encore.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Le créateur de poupées | Déjouer les attentes – Le dragon galactique - 26 août 2021

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