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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « La patience du lichen » (Noémie Pomerleau-Cloutier)

Sur la rive nord québécoise du golfe du Saint-Laurent, où la route ne va pas et où même le bateau ravitailleur s’arrête en hiver, une complice poésie anthropologique d’une rare puissance, en trois langues.

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Toute mon enfance, j’ai été ballotée d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre. Adolescente et adulte, il semble que j’aie fait mien cet itinéraire : affronter la houle par la distance, chercher l’ancrage dans diverses migrations.
Mon corps a été lâché sur les rives de granit de la Côte-Nord à presque douze ans. Depuis, la route inachevée et son grand golfe ont exercé une fascination sur mon être, faisant écho au roulis secret que je portais et que je porte encore.
À ‘époque, la fin de cette route, c’était Havre-Saint-Pierre. Puis l’asphalte a atteint Natashquan. Quand la gravelle a touché Kegaska, il y avait longtemps que je ne vivais plus le long de la 138. Par contre, l’enracinement et ce qui ancre au territoire ont continué de m’habiter. L’errance aussi. Comment vit-on quand on voit large, quand on voit toujours plus loin devant soi, jusqu’à ne plus voir d’humains ? Où se trouve cet espace personnel dans lequel l’humain sait vivre intimement avec le lieu qu’il tient pour sien ? Doit-on se fixer en un point ou doit-on toujours se mouvoir ? Le voyage est-il une demeure ?
Un jour, ma fascination pour l’extrémité de la route a pu prendre bouche, yeux, visage, cœur, bras et corps. À plusieurs reprises, je suis allée au-delà de la 138 dans les villages de la Basse-Côte-Nord, de Kegaska à Blanc-Sablon, accessibles uniquement par le navire qui ravitaille chaque localité d’avril à février, le Bella Desgagnés, et par la motoneige et l’avion en hiver. Je me suis rendue là où le golfe Saint-Laurent est chemin, là où la route de neige sauve de l’isolement, là où l’immensité et l’intimité maillent le territoire, j’ai séjourné dans chacune de ces communautés, j’ai emprunté le chemin de la mémoire des Coasters francophones, anglophones et innus. Je me suis assise là, sur leur sol, au creux de leurs vagues, dans leurs cuisines, pour écouter ces gens me raconter leurs vies plus saisissantes encore que les paysages de leur côte.
Là où le temps est large, je me suis ancrée, le temps d’une conversation, une enregistreuse captant toute la grandeur du territoire de l’intime. Aux confins du système routier, ces personnes découvertes, côtoyées, aimées, avec la valse de leurs ondoiements et de leurs amarrages, m’ont guidée vers cette côte intérieure que je chercherai toute ma vie.

Sur la rive nord du golfe québécois du Saint-Laurent, la route 138, l’une des plus anciennes du pays pourtant, venant des États-Unis et traversant aussi bien Montréal que la capitale de l’État, demeure interrompue sur 400 km de côte, entre Kegaska et Vieux-Fort. Dans les villages de La Romaine, de Chevery, de Harrington Harbour, de Aylmer Sound, de Tête-à-la-Baleine, de Mutton Bay, de La Tabatière, de Pakua Shipi, de Saint-Augustin, jusqu’à la fin du trajet à Blanc-Sablon, à la frontière avec le Terre-Neuve-et-Labrador, une population entière, parlant français, anglais, innu ou un mélange des deux ou des trois langues, vit d’une manière rare aujourd’hui, sans liaison automobile, dépendant des rotations du bateau ravitailleur lorsque la glace ne bloque pas le golfe, des aéronefs et des véhicules neige tout-terrain sinon. Originaire de ce coin vraiment pas comme les autres, Noémie Pomerleau-Cloutier y est revenue après une longue absence et a passé plusieurs années à rencontrer, écouter et finalement transmuter par ses mots un échantillon varié et ô combien attachant de ses 5 000 habitants, passant du pêcheur en mer au trappeur, de la coiffeuse à l’institutrice, ou de la mairesse au guide de pêche au saumon, pour transformer leurs confidences ou leurs anecdotes en une poésie d’une belle puissance.

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ici

se dénouent toujours
le langage du vent
les arcanes des nuages
les stratagèmes des marées
les filets du ravitaillement

il faut déployer
la patience du lichen
pour attendre
au bord d’une route
qui n’existe pas

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Lorsqu’il enquêtait en d’autres confins nord-américains, là où l’habitat disparaît peu à peu dans un delta du Mississippi rendu plus vagabond que jamais par les phénomènes climatiques (« Katrina – Isle de Jean Charles, Louisiane », 2015), Frank Smith avait saisi plusieurs essences de cette vie du bout, insulaire sur la terre ferme, atypique et plus que jamais menacée. Avec ce miracle de poésie anthropologique, de transmutation de l’enquête et de la confidence qu’est « La patience du lichen », publié en 2021 à La Peuplade, Noémie Pomerleau-Cloutier a pu, en investissant elle aussi de la patience et du temps auprès des individus et des familles, pénétrer en beauté des caractéristiques fondamentales d’une existence, des secrets de peuplement, des solidarités profondes, des souvent non-dits qui jaillissent, inattendus, et des fondamentaux acérés de la manière dont la Géographie et l’Histoire, ici bien plus qu’ailleurs, sont têtues.

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vos parents
pris au piège

si  personne d’ici va au pensionnat
y aura pas d’allocation familiale
pas de bien-être social
pas de pension de vieillesse

vous quatre
une dime
pour toute la communauté

on a coupé
tous les reflets bleus de vos têtes
on a rasé
nutem tshi maneinan
tout ce qui était libre
ka takuak tshekuan eka miakunakan

Il y eut bien ici, comme ailleurs au Canada et aux États-Unis, souvenirs terribles qui émergent enfin dans ce qui reste des familles, chez le William T. Vollmann des « Fusils », chez l’Éric Plamondon de « Taqawan », ou chez le Michael Wasson de « Autoportrait aux siècles souillés », l’odieuse politique des pensionnats obligatoires pour officiellement « éduquer » et officieusement éradiquer les bases culturelles historiques des Amérindiens, politique poursuivie jusque tard dans les années 1960 et 1970, en toute bonne conscience et en tout cynisme de colonisateur fort peu repenti.

L’environnement si difficile, les rituels brutaux de la pêche côtière et de la pèche hauturière, tout particulièrement sous ces latitudes (on se souviendra certainement aussi bien du « Grand marin » de Catherine Poulain que du « En pleine tempête » de Sebastian Junger), qui créent tant de liens indéfectibles, n’avaient pas besoin de surcroît des sujétions et des mensonges subrepticement (ou plus visiblement, parfois) conduits par les autorités, administratives ou spirituelles – contre toute raison. À sa manière aussi, Noémie Pomerleau-Cloutier véhicule et partage les doutes à étouffer et les solides humours taciturnes, toujours nécessaires, qui hantaient aussi pour partie la poésie singulière de Marie-Andrée Gill, dans « Frayer » ou dans « Béante ».

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des chapelets de familles
au beau milieu des îles et de la côte
ça se prend mal entre les doigts

l’homme de Dieu
le bras qui a forcé
de Musquaro à Pakua Shipi
l’agenouillement à La Romaine

l’histoire le montre
rassembler le ploiement des têtes
n’est pas une solution

Poésie d’une grande beauté, contant mine de rien, dans le détail des mi-voix et des sourires, la transformation continue d’une survie en vie véritable, la fusion douce d’individus austères en une collectivité sans pareille, là-bas, au bout de la route, cette « Patience du lichen » nous offre sans doute l’une des plus attachantes et des plus intelligentes percées anthropologiques, sociologiques et politiques, par le pouvoir travaillé de la poésie, qu’il nous ait été donné de lire depuis un certain temps.

Les journées s’allongent au bout des grues. J’admire la danse assourdissante des conteneurs qui, avec celle des vents, donne le rythme à la côte. Il y a la vie de tant de gens entre les métacarpes de la machinerie. Sur le plus haut pont de Bella, des touristes ont tout leur temps pour commenter une réalité qui n’est pas la leur. Le ravitaillement est un art complexe.
À chaque passage, j’embrasse l’amplitude de ce qui nourrit.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « La patience du lichen » (Noémie Pomerleau-Cloutier)

  1. C’est cette ouverture sur des nouvelles choses, des lieux, que j’aime dans ces lectures…

    Publié par Mélie et les Livres | 20 août 2021, 12:50

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