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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « La course » (Nina Allan)

Un très fort roman d’échos subtils, fractionné hydrauliquement, autour de lévriers génétiquement modifiés, de science de l’empathie et de nature de l’écriture.

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La course

Il y a des Hoolman établis à Sapphire depuis des centaines d’années. Comme tant des vieilles familles de la ville, nous sommes dispersés et divisés, l’instinct aussi égoïste et l’esprit aussi âprement rongé que la terre malade sur laquelle nous vivons. Mais nous n’avons pas la mémoire courte – loin de là ! – et notre allégeance reste farouche. Nous ne pouvons donner l’impression d’être affranchis les uns des autres, que nous le voulions ou pas.
Ma mère, Anne Allerton, a quitté la ville et abandonné notre famille quand j’avais quinze ans. Après son départ, mon frère Del, surnommé Jaune-Jaune, a un peu perdu la tête. Il était déjà cinglé, très vraisemblablement – le départ de notre mère a simplement rendu sa folie plus évidente. À l’époque, j’ai eu peur de Del pendant un moment, pas précisément à cause de ce qu’il faisait mais à cause des pensées qu’il avait. Je percevais ces pensées en lui, comme des vers venimeux qui fouissaient sous la surface de son esprit. Je jure que Del songeait parfois à me tuer, non qu’il ait voulu ma mort, mais parce qu’il voulait désespérément savoir l’effet que ça fait de tuer quelqu’un.
Je crois que s’il n’a jamais mis cette idée à exécution, c’est uniquement parce qu’il savait, au tréfonds de lui-même, que s’il me tuait, il ne resterait plus personne sur cette planète pour se soucier vraiment d’une petite merde comme lui.

En 2014, trois ans après son deuxième recueil de nouvelles, « Complications », à l’architecture déjà extrêmement précise, et un an après son quatrième, « Stardust », pour n’évoquer que ses ouvrages déjà traduits en français, Nina Allan publiait son premier roman, dont la traduction française par Bernard Sigaud est parue ces jours-ci de septembre 2017, chez Tristram. Comme le faisait judicieusement remarquer Gary K. Wolfe dans sa recension élogieuse de la deuxième édition pour Locus en 2016, il n’y a pas nécessairement une immense différence entre la manière dont les nouvelles des deux recueils évoqués conversaient entre elles, et celle dont les quatre chapitres du roman, « La course », établissent leur correspondance mystérieuse – si ce n’est sans doute la belle puissance que donnent les 360 pages (hors Annexe, ajoutée à la deuxième édition anglaise, et fournie dans cette édition française, annexe sur laquelle je reviendrai bien entendu) sur lesquelles se développe cet intense jeu secret d’échos. L’autrice elle-même avait d’ailleurs utilisé le terme de roman fracturé à propos de « Stardust », dans sa postface.

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J’ai vu des photos de Sapphire quand c’était une station balnéaire, avant qu’on ait asséché les marais, avant le fracking. Les couleurs sont plus vives sur ces vieilles photos, alors qu’on s’attendrait normalement au contraire.
Dans le temps, Sapphire était une sorte d’île, coupée de Londres et du reste du pays par la zone humide des marais du Romney. Si vous regardez les vieilles cartes, vous verrez que la majeure partie du territoire entre Folkestone et Tonbridge était plus ou moins déserte : quelques villages dispersés au milieu des marécages et du réseau de voies navigables appelé les Settles. Les gens qui habitaient les Settles se déplaçaient principalement en bateau sur les canaux : de massifs chalands au ventre d’acier, les sleds, qui avançaient pesamment à cinq kilomètres à l’heure maximum si vous aviez de la chance. Des familles entières vivaient à leur bord et se transmettaient la péniche de génération en génération comme les terriens ordinaires; Quand les marais furent asséchés, le Parlement élabora un plan de relogement pour les sledders, ce qui signifiait en gros qu’ils seraient forcés d’abandonner leurs péniches et d’aller dans des HLM.

1. Sinistrée par les ruines industrielles mortifères de l’industrie du gaz de schiste, la ville de Sapphire prospère néanmoins autour de l’activité hautement illégale – mais plus que tolérée en réalité – des courses de smartdogs, lévriers génétiquement modifiés, pilotés par leurs pisteurs et pisteuses, au moyen d’un implant cérébral. Jenna y vit en fabriquant des gants sur mesure pour les stars du circuit, tout en craignant en silence les colères de son frère Del, solidement installé comme éleveur de champions canins modifiés.

2. À Hastings, sur la côte de la Manche, Christy, la fille d’un brocanteur, vivant dans la peur souterraine de la violence de son propre frère, parvient à s’émanciper par l’Université d’abord, puis par l’écriture de nouvelles, non sans quelques traumatismes implacables au passage.

3. Alex, immigré nigérian, apprend lentement à vivre avec le racisme latent du pays. Devenu journaliste à relatif succès, il est contacté par une nouvelliste elle-même en plein début de gloire, vivant à Hastings, qui souhaite l’interroger à propos de l’une de ses petites amies de jeunesse.

4. Maree, orpheline intégrée à un programme de recherches jadis ultra-secret à propos d’empathie et de télépathie, doit maintenant traverser l’Atlantique en paquebot pour rejoindre son nouveau centre d’activités, sous la menace des convois de baleines qui provoquent régulièrement de tragiques naufrages.

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J’écoute de la musique quand je travaille, et ce soir, je passe un CD de Paula Komedia, le même CD que j’ai entendu pour la première fois chez Brit et Tash là-bas sur la route des marais : de longues chansons sinueuses racontent la guerre sur les riffs de guitare imbriqués et les rythmes entraînants qu’elle écrivit pour accompagner les paroles de l’Odyssée patagonienne de Saffrane Valparaiso.
Brit et Tash se sont séparées peu après le Delawarr. Del dit qu’elles avaient des problèmes depuis quelque temps.
L’Argentine est à plus de trois mille kilomètres de l’autre côté de l’Atlantique. Je n’y suis jamais allée, et je n’y irai très probablement jamais. J’ai entendu dire qu’il y a là-bas des chevaux sauvages, de grandioses métropoles au milieu d’une plains herbeuse, et qui n’ont jamais été bombardées. Je ferme les yeux un instant et essaie de les imaginer, comprimant mes paupières très fort comme on le fait en sortant d’un rêve.
On essaie d’en retrouver la magie, mais on n’y arrive jamais.

Je ne dirai rien de plus à propos de ces quatre récits formant bien roman, et laisserai à la lectrice ou au lecteur l’intégralité de l’énorme plaisir que provoque, à chaque instant, la découverte des liens, vite apparents ou machiavéliquement dissimulés, qui les unissent et en font un formidable labyrinthe tapissé de miroirs au tain équivoque. Irrigué de touches littéraires qui ne sont jamais gratuites, des récits d’épouvante de James Herbert aux fictions féministes de Doris Lessing, résonnant par sa structure avec l’incroyable « Lanark » d’Alasdair Gray et par le rôle de ses secrets familiaux avec les plus « écossais » des romans de Iain Banks, semant méticuleusement les détails qui ne sont jamais anodins, des noms propres de personnes aux incises paysagères, chacune pouvant se révéler lourde plus tard d’ombres portées et de présages, « La course » est sans doute l’un des plus beaux romans que je connaisse pour investir les interstices mystérieux, les rouages complexes et les décalages par lesquels se produit la création imaginaire.

Ajoutons pour le plaisir du mystère peut-être en voie de résolution, à l’issue de ce parcours que vous adorerez certainement, que l’annexe propose, en 70 pages, une nouvelle écrite par Christy, la narratrice du deuxième chapitre, ainsi qu’une coupure de journal, un extrait de catalogue d’exposition – et un texte rédigé spécialement pour ce catalogue -, un extrait de pièce radiophonique et un extrait de carnet intime.

Nina Allan viendra déployer ses volutes captivantes mardi 10 octobre prochain à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris), à partir de 19 h 30, en compagnie de Carola Dibbell et de ses « Only Ones ».

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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