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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Souviens-toi des monstres » (Jean-Luc André D’Asciano)

Deux frères siamois au pouvoir étonnant au sein d’une famille à surprises, deux îles siciliennes pas exactement jumelles à l’identité à tiroirs, intrigues fantastiques, cape et épée débridées, pour créer un roman d’aventures aux formidables résonances intimes et mythiques.

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Nous sommes nés monstrueux et notre vie fut belle. Nous sommes nés au plein milieu d’un été admirablement chaud. Nul signe mystérieux – pluie de crapauds, migration de rats, passage de comète à la ponctualité détériorée, naissance d’agnelle à six pattes ou tournée de saltimbanques à grelots – n’annonça notre venue. Simplement le ventre anormalement rond de notre mère, son cri de douleur lorsqu’elle accoucha, son silence obstiné lorsqu’elle nous vit. La sage-femme qui avait présidé à notre enfantement, elle, parla. On raconte qu’elle ne put s’empêcher de vomir en nous voyant, non pas tant à cause de notre difformité qu’en raison de notre vitalité : alors qu’elle songeait à écourter notre existence, elle croisa notre double regard. Nous étions exceptionnellement vivants, indubitablement humains, elle vécut cela comme une extrême menace. L’impossibilité pour elle de décider quoi faire, le haut-le-cœur qui s’ensuivit, la manière dont notre mère l’observait conduisirent l’accoucheuse à sortir précipitamment de la maison, à vomir donc puis à s’enfuir en direction du village. Là étaient le monde, les hommes, la vie simple et le prêtre. Elle arriva haletante, et parla. Une horreur, un miracle, quelque chose. Nous.

Deux frères siamois sur une île italienne étrange, à la fois banal port de pêche et de contrebande, et théâtre extraordinaire d’un entrelacement de légendes plus ou moins farfelues et de personnages déjà largement hors normes. Férocement protégés par leur grande sœur face à l’animosité et à la crainte superstitieuse de certains villageois, détestés et craints par leur mère et sans doute par leur frère aîné, héritier putatif d’un joli réseau de trafics en tous genres, ils grandissent presque innocents avant de réaliser qu’ils disposent, par leur chant conjoint, d’un véritable pouvoir de franchissement des frontières, entre la vie et la mort, entre le réel et l’imaginaire. Devenant plus ou moins malgré eux acteurs autant que spectateurs d’un spectaculaire réseau d’intrigues à tiroirs et à rebondissements, digne des plus grands romans d’aventure auxquels « Souviens-toi des monstres » constitue d’abord un hommage primordial, Raphaël et Gabriel devront accomplir, à leurs corps défendants étroitement associés, une destinée sans pareille, qui éclaire de son jour sulfureux jusqu’à l’évolution du monde et du rapport entre le réalisme et le fantastique, dieux et diables soigneusement inclus.

Hélas pour eux, notre soeur Sofia était là. Elle avait douze ans, savait cuire le pain et n’aimait pas manger. Souvent, elle disparaissait des journées entières. Nul, dans le village, ne savait alors ce qu’elle fabriquait. Pourtant, sachant qu’il y avait toujours de la viande à la maison, bien que nos frères soient pêcheurs, l’on pouvait facilement comprendre la teneur de ses activités. Par exemple le lundi, souvent, la famille mangeait du lapin, alors que le mercredi, c’était plutôt du sanglier. « Mosca, pour une mouche, tu ressembles beaucoup à un sanglier », lui lança-t-elle lorsqu’arrivèrent les villageois. Sofia, toujours maigre et pâle, passait pour un peu sorcière. Evidemment, ce jour-là, tout le monde s’en souvenait, aussi Mosca eut peur d’être transformé en cochon sauvage. Plus tard, avec mon frère, nous avons joué à Sofia et Mosca, puis à Sofia et Roberto, à Sofia et Enza, enfin à Sofia et Domenico, l’oncle de Mosca. Nous aimions particulièrement ce moment du jeu. D’un seul coup de feu, elle brisa net la faux de Mosca. « Finalement, tu es plutôt un lapin », dit-elle. Un temps, la foule s’arrêta, admirative : un si gros fusil dans de si minuscules mains.

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Îles Égades

Si l’on connaît surtout Jean-Luc André D’Asciano comme l’infatigable animateur des éditions L’Œil d’Or, à qui l’on doit déjà tant de textes vitaux, il nous avait offert il y a quelques années un superbe premier recueil de nouvelles, « Cigogne », où l’on pouvait déjà lire l’amorce (« Siamois ») de ce qui est devenu ensuite ce fabuleux premier roman, publié début 2019 chez Aux Forges de Vulcain.

La naissance et l’enfance de saint Zéphyrion, tout comme son véritable nom, demeurent obscures. La Corporation des Négociants le décrit comme fils d’un marchand de draps. Après avoir ruiné son père au jeu et fui le courroux de ses créanciers, il rencontra le Christ en s’abreuvant à la fontaine de notre village. La Confrérie des Pêcheurs, quant à elle, déclare qu’une nuit de tempête une barque s’échoua sur nos rivages : Zéphyrion était un marin égaré qui, priant pour son salut, vit soudain le Christ marchant les eaux. Ce dernier guida sa barque jusqu’au port du village, lui révélant au passage les chemins migratoires des poissons de haute mer. La Congrégation des Mendiants & Brigands attribue au saint des origines fort différentes mais, au XVIe siècle, sous la direction du très redouté Prince Bigarré, cet ordre fut entièrement détruit, ses membres pendus, brûlés ou écartelés : outre nombre savoir-faire dans l’art de la piraterie, du larcin et du braconnage, leur version quant à la vie de saint Zéphyrion fut fort regrettablement perdue. Néanmoins, en l’honneur de ces trois ordres fondateurs de la cité, lors de l’annuelle procession, la statue-ossuaire de Zéphyrion est placée sur une étoile à trois branches et portée par trois hommes : un marin, un marchand, un brigand, ce dernier masqué.

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Le triomphe de la mort, Anonyme, Palazzo Abatellis, Palerme

Jean-Luc André d’Asciano a ici parfaitement réussi un mélange assez rare, sans que ses deux composantes explosives ne se nuisent à aucun moment, bien au contraire. Il  y a ici un authentique roman d’aventures fantastique, enlevé, débridé, riche en péripéties, véritable hommage en soi à toute une tradition du roman-feuilleton à charge socio-politique, à la cape et à l’épée embrassant plus ou moins discrètement certaines causes de leur époque (on comprendra souvent à demi-mot que la révérence éventuelle s’adresse sans doute davantage ici au Luigi Natoli du « Bâtard de Palerme », par exemple, qu’à l’Alexandre Dumas des grands romans historiques, évidemment magnifiques mais bien neutres du point de vue du manche et du fer, que l’on retrouve, fort peu à son avantage, lorsqu’un certain Alessandro Dumasi est mentionné). Il y a ici une galerie souterraine puissamment référencée (et en partie explicitée dans un mot de remerciements en fin d’ouvrage qui pourrait quasiment à lui seul évoquer le facétieux Alasdair Gray de « Lanark »), appelant aussi bien certains classiques connus et reconnus que, de manière parfois plus discrète et plus fugace, une part non négligeable du corpus éclectique édité par L’Œil d’Or, du Bertrand Hell de « Bière et alchimie » à l’Alessi Dell’Umbria de « Tarantella », ou même, malgré les éventuelles dénégations de l’auteur, de la danse des baïonnettes de Julien Garry jusqu’aux balles lentes et aux usines de guêpes de Iain M. Banks. Parmi bon nombre de figures et d’échos qui jamais ne viennent perturber le déroulement des opérations, mais y ajoutent discrètement notes de basse et clins d’œil adroits, on notera certainement un Maître sans Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, l’un des « Chants du cauchemar et de la nuit » de Thomas Ligotti, la voix interrogative du Gilbert Sorrentino de « La folie de l’or », le théâtre de marionnettes indispensable du Russell Hoban d’ « Enig Marcheur », le cirque et les monstres, naturellement, de la Katherine Dunn de « Amour monstre », le Jorge Luis Borges du « Livre des êtres imaginaires » et le Jack Vance de « Lyonesse »  associés pour évoquer une sirène galloise sanctifiée sous le nom de Murgen, les explosifs et les machines infernales du « Livre XIX » de Claro, et bien d’autres encore, pour notre joie de lectrice ou de lecteur.

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Carrières à Favignana (îles Égades)

La barque venait d’être projetée sur une plage.
Les chiens flairaient les alentours, inquiets. Ça puait le soufre. Nous tirâmes l’embarcation sur la plage, puis la retournâmes au cas où il faudrait partir vite. Assez loin de l’eau pour qu’elle ne soit pas emportée. Assez près pour que l’on puisse la pousser facilement. C’est Giovannito qui insista à ce sujet : un des conseils que son père lui donnait souvent, au cas où. Comment fuir rapidement à travers les rochers. Comment défaire un nœud coulant avec une seule main. Comment ouvrir une serrure avec un caillou. Il était étrange, le prêtre.

Désamorçant en permanence les figures et les clichés qu’il suscite joyeusement, créant devant nous, au fur et à mesure, de nouvelles boutiques obscures dès que la lumière semble se faire sur certaines d’entre elles, jouant – avec une verve rusée qui force l’admiration – du pouvoir d’évocation des noms propres et des palimpsestes éventuels surgissant de ces îles historiques et mythiques, Jean-Luc André D’Asciano transforme pour nous une foisonnante histoire familiale et un tissu dense de superstitions catholiques, italiennes et syncrétiques en un formidable roman d’aventures fantastiques, qui prend au fil des pages la stature potentielle du véritable mythe fondateur d’un contemporain – tristement ou sagement – débarrassé « officiellement » du bizarre, l’usage quasiment parfait des deux narrateurs siamois à qui, longtemps, l’on ne dit pas tout  et d’un langage savamment anachronique lorsque nécessaire accentuant à merveille le caractère résolument incongru (au sens de Pierre Jourde) de cette belle réussite.

Nos frères n’avaient pas envie de pleurer : la mort de leur mère éveillait en eux cette colère si particulière, née du regret. Tous comprenaient être des esprits déviants, à faible teneur en humanité, à grande capacité au meurtre et à la solitude, et tous soupçonnaient mère d’y être pour quelque chose.

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