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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Amour monstre » (Katherine Dunn)

Venez rencontrer la vie et le destin de la famille Binewski, propriétaire et conceptrice du cirque qui développe ses propres monstres de foire ! Rires et frissons garantis – et une curieuse sensation songeuse en prime.

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– Du temps où votre maman était le phénomène, mes jolis rêves à moi, elle faisait du croquage de petites têtes un mystère si cristallin que les poules elles-mêmes se languissaient d’envie pour elle, dansaient la valse autour d’elle, médusées de désir. « Ouvre tes lèvres, douce Lil, caquetaient-elles, et montre-nous tes crocs ! »
Cette même Crystal Lil, notre Maman à la chevelure stellaire, bien assise sur la banquette encastrée qui servait de lit à Arty la nuit, gloussait et secouait la tête au-dessus de son ouvrage de couture calé entre ses cuisses.
– Ne raconte pas de bêtises aux enfants, Al. Les poules fuyaient comme des lapins.

Al et Lil sont les heureux propriétaires et dirigeants du Binewski’s Carnival Fabulon, un cirque itinérant qui parcourt inlassablement les États-Unis. Al l’a hérité soudainement de son père, mort alors qu’il n’avait que vingt-quatre ans, Lil l’a rejoint lorsque, jeune stagiaire à la billetterie, elle a remplacé au débotté le « phénomène », héros d’un numéro de décapitation de poules à pleines dents. Lorsqu’après quelques années, le spectacle s’essouffle et que le public commence à se raréfier peu à peu, il leur vient une idée naturelle, évidente et géniale : produire et élever leurs propre famille de monstres de foire.

Ma mère, Lillian Hinchcliff, était une calme aristocrate originaire du versant snob de Beacon Hill, à Boston, qui avait délaissé son héritage pour rejoindre la foire et devenir voltigeuse. Dix-neuf ans, c’est vieux pour apprendre à voler, et Lillian chut, brisant son petit nez élégant et ses vertèbres cervicales. Elle y perdit ses nerfs mais pas son goût démesuré pour le strass, les projecteurs et la sciure de l’arène. C’est cette passion qui fit d’elle une associée pleine de vigueur dans le grand projet d’Al. Elle était prête à tout pour donner de sa personne afin de raviver l’engouement pour la foire. Et elle avait en elle, depuis l’enfance, un sentiment de sécurité aussi indéfectible que s’il eût été inscrit dans ses gènes. Comme elle disait souvent : Quel plus beau cadeau peut-on faire à ses enfants que la capacité intrinsèque à gagner leur vie en étant simplement eux-mêmes ?
L’ingénieux couple commença alors à faire des expériences avec des drogues illicites ou prescrites sur ordonnance, des insecticides et, finalement, deux ou trois isotopes radioactifs. Au cours de ce processus, ma mère développa une dépendance complexe à l’égard de certains cocktails de drogues, mais cela ne la gênait pas. Possédant une confiance absolue dans les capacités de Papa à la fournir sans faillir, Lily semblait considérer ses addictions comme un effet secondaire bénin de leur coopération créative.

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Dès les toutes premières pages, le ton de cet « Amour monstre » est donné : ici, tout ce qui semblerait ailleurs monstrueux est normal, tout à fait normal. Et le monstrueux se nichera donc dans tout ce qui est humain, trop humain. Mais n’anticipons pas… et évitons les spoilers, les nombreuses surprises ayant ici vocation à surgir depuis des angles fort inattendus.

Après Arturo, doté de nageoires en lieu et place de bras et jambes, le persévérant couple Binewski mettra au monde, sans compter quelques ratages occasionnels (qui seront précieusement conservés pour constituer eux aussi une attraction digne des bocaux de formol des musées d’histoire naturelle du monde entier), Iphigenia et Electra, sœurs siamoises au corps unique en-dessous des hanches, puis Olympia, « seulement » naine, bossue et albinos, et enfin Fortunato.

Malgré les onéreuses cures de radium qui faisaient partie intégrante de sa conception, mon jeune frère Fortunato était un bébé parfaitement bien formé, et il s’en est fallu de peu qu’on ne l’abandonne. Cette morne banalité déprima tant mes entreprenants parents qu’ils prirent immédiatement leurs dispositions pour l’abandonner sur les marches d’une station-service fermée, alors que nous étions en train de traverser nuitamment la ville de Green River, dans le Wyoming. Mon père avait même déjà garé le camping-car pour procéder à une dépose rapide, et il était descendu aider ma mère à placer le carton contenant le bébé sur le trottoir, à un endroit où il ne se ferait pas écraser. À cet instant précis, le nourrisson âgé de quinze jours fixa vaguement ma mère dans les yeux et, en l’espace de quelques secondes, se révéla être non pas du tout un raté, mais en réalité le véritable chef-d’œuvre des mes parents. C’était un coup de chance, alors ils l’appelèrent Fortunato. Pour diverses raisons, nous l’appelions toujours Chick.

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C’est Olympia, dite Oly, qui est la narratrice de l’ensemble, menant en parallèle deux récits, l’un reprenant toute l’histoire de la famille, telle qu’elle l’a vécue – ou élucidée par la suite -, l’autre au présent, alors que, nettement plus âgée, elle surveille discrètement sa fille Miranda (à qui est destiné le premier récit), sculpturalement jolie, affligée d’une bizarrerie corporelle relativement mineure, fort douée pour le dessin anatomique et se croyant orpheline, tout en veillant sur sa mère Lil. Les liens entre les deux trames, les tenants et aboutissants qui relient le passé au présent, font partie intrinsèque des surprises du roman, et je me garderai donc bien de vous en dire davantage ici.

Ses longues mains tapotent le sexe d’encre pendouillant, le pénis presque invisible du vendeur de journaux.
– Comme presque toujours chez les humains de sexe masculin qui font de la rétention de graisse, dit-elle, le ventre semble avaler le pénis depuis sa base, le réduisant considérablement en taille.
– C’est dégoûtant ! claque une voix dans mon dos.
– Allez vous faire foutre, hurle Miranda.
Le critique s’éloigne vers le carrefour d’un air pincé. Ce n’était qu’un passant. Miranda pose son bras sur ma bosse pour me protéger. Un doigt pointé sur la ligne qui trace une fesse fripée ballant du tabouret, elle glousse.
– Un de mes professeurs m’a dit que je dessinais comme une tueuse en série. Pourtant, j’ai horreur de ce genre de merde inepte. De ces petites lignes minables comme des hésitations d’estafilades sur le poignet d’un suicidaire.

Publié en 1989, le troisième roman de l’Américaine Katherine Dunn, qui fit d’elle une véritable célébrité underground, avait déjà été traduit en français en 1994 par Simone Hilling chez Pocket. C’est une toute nouvelle traduction de Jacques Mailhos que nous proposent les éditions Gallmeister à partir du 18 août 2016.

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Cet hiver-là, la foire ronronnait doucement. Nous avions du travail, mais à un rythme qui nous donnait à tous beaucoup de temps pour réfléchir ou somnoler. Donner à Papa du temps pour réfléchir, comme le dit un jour Arty, c’était comme d’arroser de rafales de balles traçantes un entrepôt de feux d’artifice les yeux fermés. Les probabilités étaient aux résultats spectaculaires.

La lectrice ou le lecteur comprendront aisément, au fil de ce torrent d’amour bizarre, remettant soigneusement et vicieusement en cause nos certitudes à propos des sentiments et de leur confusion, mélangeant et dépassant à l’envi les repères éventuels hérités du Tod Browning de « Freaks / La monstrueuse parade » (1932) ou du Theodore Sturgeon de « Cristal qui songe » (1950) pour y instiller, contre toutes attentes, un suspense presque insoutenable, que cet « Amour monstre » figure parmi les textes préférés de Harlan Ellison, qui l’évoque comme l’une des très rares fictions transformatives qu’il connaisse, que Terry Gilliam en fasse « le plus romantique de tous les romans traitant de famille et d’amour, qui me rend honteux d’être normal », que Tim Burton le place sur un authentique piédestal, que Kurt Cobain et Courtney Love en aient été de véritables fans, que les Red Hot Chili Peppers le considèrent comme l’une des œuvres les plus imaginatives de la littérature, que Karen Russell ait été « mise K.O. » par la famille Binewski, et que cette dernière insiste sur l’écriture pyrotechnique de Katherine Dunn, qui a su créer un langage très spécial, à la fois « d’une énorme assurance, totalement tordu, et absolument scandaleux ».

Peut-on en vouloir à l’enfant de haïr l’attrait trompeur des choses grandes ? Des grands bras doux et des voix graves dans le noir qui disent : « Raconte à Papa, raconte à Maman, et tout va s’arranger. » L’enfant, qui ne cesse de hurler sa demande de refuge, sent bien l’extrême fragilité de la hutte de brindilles que la conscience adulte lui offre en guise d’abri. La terre en larmes elle-même sait l’impérieux besoin qu’a l’enfant de trouver ce sanctuaire. Elle n’ignore rien de la profondeur et de la poisse des ténèbres de l’enfance. Elle l’ignore rien du tranchant des dagues du mal enfantin, non encore altéré, non encore réprimé par les coussins commodes de l’âge et de son civilisateur pouvoir anesthésiant.
Les adultes peuvent faire face aux genoux éraflés, aux cornets de glace qui tombent, aux poupées que l’on perd, mais s’ils soupçonnaient les vraies causes de nos pleurs ils nous expulseraient de leurs bras en un violent geste de dégoût horrifié. Pourtant nous sommes petits et aussi terrifiés que terrifiants dans la férocité de nos appétits.
Cette chaleureuse stupidité qu’ont les adultes, nous en avons besoin. Conscients que ce n’est qu’une illusion, nous pleurons et nous nous réfugions tout de même sur leurs genoux, ne parlant que de sucettes souillées et d’ours en peluche perdus, prenant en réconfort ni plus, ni moins, que la valeur d’une sucette ou d’un ours en peluche. Nous nous accommodons de cela plutôt que d’affronter tout seuls les recoins caverneux de nos crânes pour lesquels il n’y a pas de remède, pas d’abri, pas le moindre réconfort. Nous survivons jusqu’à ce que, par la seule grâce de l’énergie vitale, nous disparaissions à notre tour dans la trouble innocence et dans l’oubli de notre propre âge adulte.

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À propos de charybde2

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