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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Chino au jardin » (Christian Prigent)

Christian Prigent en formidable poinçonneur des camélias, mobilisant les jardins de la mémoire pour y percer ses trous de première classe, dans une langue française toujours réinventée.

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Chino

La sueur de mon père émane du jardin et réciproquement. De quoi sont faites nos sueurs ? Du pipi aigre que par les pores lâche d’en avoir marre qu’on ne le laisse pas peinard s’avachir le corps. Chino dit : le jardin quand j’y entre a l’odeur de la sueur de mon père qui y a biné, bêché ou sarclé toute la matinée. La sueur de mon père quand j’y pense a l’odeur du jardin où je suis un jour entré dans la fièvre et dont plus jamais je ne sortirai. Je ne sortirai jamais non plus de l’odeur de la sueur de mon père. De quoi est faite, je ne sais où mais quelque part entre l’énervement de ma pensée, mon cardiogramme précipité et ce qui me pend comme menace au nez, cette odeur ? Pas que d’un surcroît d’urate de perf à bécane : aussi d’un âcre sans doute de misères dues à ci ou ça qu’il ne dira pas puisque jamais il ne l’a dit et peut-être de fureurs on n’aime autant pas savoir contre qui ou quoi. Mais elle est également et je ne sais pas d’où me vient ce mot à la con capiteuse du sucre un peu doucereux de pas n’importe quelles fleurs. Surtout dans l’ordre la reine-des-prés, le seringat et le chèvrefeuille des talus.

Si après tant d’année j’y pense comme on distille sauvagement sans rien au fond en savoir les gouttelettes de sa vie secrète, je sens que la sueur jardinière de mon père a primo l’odeur mauvaise des pensées à qui il a dit : foutez-moi la paix et laissez-moi vivre obscur et chagrin mais en douceur. Qu’elle a deuzio celle de son dedans de viandes irriguées jusqu’aux tréfonds par des rus au goût d’écrevisse depuis qu’en son premier âge ils sont dans du poil versatile de près comme des doigts caressants entre menthes et boutons d’or en sinuant passés. S’il est venu ce matin au jardin c’est qu’il a d’abord voulu que de 8 h 30 à 11 h45 au moins sa pensée vouée par profession, sens de la morale et épée civique dans les reins à participer voire à commander aux actions fatigantes du monde cesse de lui pomper l’air. Ensuite que dans ce même créneau de repli tactique dans le temps transpirent seulement pour lui, du fond de sa chair massée de silence, oxygénée de non-pensée et chauffée au rythme des han ! sur la bêche, tous ces souvenirs goutte à goutte par les petits trous dans sa peau spécialement pour ça aménagés pour délicieusement dégouliner de nuque à talons jusqu’à ses sabots. Enfin que ces gouttes descendues, qui en pluies des hauteurs de son front penché sur les salades, qui en lavis le long de ses doigts amoureux du plantoir, soient sur les carrés potagers comme une bénédiction d’abord pour les petits légumes manifestement heureux d’y pousser sans mégoter, ensuite pour lui momentanément ne pensant qu’à faire qu’ils y poussent à l’aise et tressuant d’émoi de voir que c’est le cas vu la feuille pétante de vert, la tige qui biche raide des avantages et la racine comestible obèse.

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Depuis 2013 et l’apparition de l’enfant Chino, version autobiographique hautement travaillée du gamin de Saint-Brieuc que fut jadis Christian Prigent, dans le titre de certains de ses ouvrages, à commencer par le fort essentiel « Les enfances Chino », les rendez-vous plus ou moins occasionnels avec le galapiat des Côtes d’Armor (qui ne s’appelaient pas encore ainsi à l’époque de là où il nous cause) sont devenus des moments fort attendus et extrêmement privilégiés pour déguster la saveur bien particulière de l’écriture de celui qui sait trou(v)er sa langue comme personne, pour reprendre cet heureux intitulé du colloque de Cerisy qui lui était consacré en 2014 – et des superbes actes dudit colloque, supervisés par Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel (à voir ici sur ce même blog).

Il fut une fois mon père qui n’était pas dans le jardin ni à prier ni à pisser ni à souffler ni à suer de bêcher. Ni même à tenir dans la sienne ma main pour que le sang y bouille. Mais qui était pourtant bien là. Ou qui comme on dit s’y posait un peu. Car l’odeur de sa transpiration rampait encore à hauteur de nez d’enfant. Au moins, se dit Chino, le nez de l’enfant distrait en l’air à rien faire que j’étais alors. S’il n’était pas ce jour-là dans le jardin, dans son bureau je ne dis pas. Allons-y voir. Il n’y est pas. S’il n’est pas dans son bureau, en haut au fricot je ne dis pas. Car ma mère à l’étage a frappé au mur avec son sabot : Monsieur est servi alias à la soupe ! Donc il est monté. À cette époque-là, sans moi. À celle-ci, je ne dis pas. Mais je n’irai pas. Qu’on me laisse fouiner en bas incognito dans le terrier de ce bureau une fois. Et le voilà où son père ce jour-là en vrai n’était pas, dans son souvenir je ne dis pas.

Dans son souvenir son père était là parce que l’odeur de sa sueur est entrée en douce planquée sous une autre comme dans l’autre sens s’évacua Ulysse de chez le Cyclope en brebis. Cette odeur est celle de pourpre et de fumée du cassis-fleur du seuil. Voilà qu’ont pénétré collés serré l’odeur de sueur et le parfum des fleurs mine de rien, tu les sens ? Fais vite ! Car hop là tout ça va sans aucune pudeur se frotter à une âcreté plus sèche qui renfrogne. Voici le tabac qui râlait dans la cendre saupoudrée autour de la soucoupe et Chino a toussé. Ce qu’il a toussé c’est d’abord le sang craché du cassis, on pourrait dire genre opéra. Ne le dis pas. Je n’ai toussé qu’un peu de cendre tombé d’une Gauloise nerveusement écrasée qui m’a fait monter sa moutarde au nez. Mais après comment respirer ? La pipe a fait parler ses poudres. Les papiers froissés ont des bouffées de chaleur que j’y fouille. Les moisissures soupirent dans les reliures si je les ouvre. Les moutons bêlent bêtement la poussière sous le radiateur. Oui. Mais ce que tu ne dis pas c’est que tu crachotes des salivations de goûter à tout ce qui se cache là que tu ne connais pas. Voire les postillons de ton effroi que tout ce que tu sais déjà n’étouffe en toi l’envie de tu ne sais pas quoi qui t’enjolivera de troubles la vie ou la noiera d’odeurs d’autres sueurs prêtes à monter des coins où sont sur des étagères des mondes entiers à respirer dans l’ombre.

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La chronologie de l’enfance telle qu’elle fut importe peu chez Christian Prigent. Que ce soient le fondateur « Les enfances Chino » (avec sa formidable réécriture de la buée chère aussi à Françoise Morvan) ou les deux romans en vers qui l’ont suivi, « Les amours Chino » en 2016 et « Chino aime le sport » en 2017, les mémoires d’enfance et leurs reconstructions ex post, leurs enchevêtrements et leurs télescopages peuvent évoluer librement en fonction de la thématique plus ou moins secrète qui guide chaque volume proposé jusqu’à présent. Dans ce « Chino au jardin », publié chez P.O.L. en 2021, on trouvera ainsi huit moments différents, mettant en scène huit jardins différents (bien réels ou davantage métaphoriques) de l’enfance de Chino – ou de tout autre chose que son enfance, comme désormais à l’accoutumée, bien sûr : jardin de son père (1963), jardin des postiers (1954), où une magnifique innocence de garçonnet imaginatif est confrontée à une méfiance rationalisée d’adultes bien-pensants, tandis que tout peut se retourner d’un instant à l’autre en chantant un gwerz de l’enfant mangé, jardin Courtay (1956), où Diên Biên Phu se rejoue en trois actes, trois versions ma foi bien différentes et un épilogue (avec une pensée émue pour certaine interprétation d’un combat dans le djebel par le grand Jean-Christophe Bouvet dans un film pourtant peu soucieux de qualité littéraire par ailleurs), jardin de Côte-aux-Maris (1957), et son si troublant « pays des maraîchers » (« Le maraîcher est une extension pro du jardinier »), jardin des muses (1965-1993), où le « jardin de Guillaume » en bord de falaise, retoqué par la loi littorale, devient progressivement support et catalyseur de tout autre chose (la puissance de la digression y appellera d’ailleurs, une fois n’est pas tant coutume, un cinglant : « Mais mollo la spécule. Retour au motif »), puisqu’on y croise sous prétexte de drone aussi bien Buck Danny qu’André Breton, et qu’un vent de poésie (« Et on s’accorda à l’unanimité sur ce point crucial que faire poésie c’est pas que moucher son nez de larmois et dire en montrant le mouchoir mouillé : voici mon poème ») s’y lève résolument, jardin délicieux (2005), avec son singulier moment de beauté et d’érotisme, jardins ouvriers (1955), où les usages multiples des parcelles en formes de droits sociaux informels sont à la lutte avec la propension juvénile au saccage plus ou moins ordonné, et jardins massacrés (2005-2019), en forme déjà de presque-épilogue (« Long temps a passé. Tout le monde est mort. Jardiniers, postiers, même la maisonnée »).

Les presque morts en dépôt préretraite à l’entrepôt désaffecté des Postes qui croupit contigu au clos de la maisonnée se dit au lever Chino le naseau collé sur la solfatare du café au lait n’expirent comme elle que du très peu fumigéneux mais ce peu les montre encore vivants, ouf ! Ainsi parle à lui-même l’enfant compatissant pour l’humanité car attendri au beurre. La nuit, ils sont morts ? Oui, c’est tout comme nous : on s’absente. Mais le jour je l’ai vu ils vivent. La vie qu’ils vivent est abreuvée dès à matin au 12° qu’abrutit gai. Par cette vérité de premier degré l’enfançon naïf est consolé. Mais au seconde degré Madame Mère assise en face a dit à sa biscotte : c’est bon par où ça passe, la vinasse. Puis la rouscaille entre les miettes dans les dents : c’est pas du monde à fréquenter.

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Chacun de ces jardins, les réels comme les métaphoriques, est naturellement prétexte à de fausses digressions essentielles chez Christian Prigent, dont le gamin Chino, précoce ou déjà grandi, nous rappelle avec sa fougue langagière toujours renouvelée que le récit en prose poétique mis en œuvre ici reste, contre vents, marées et risques d’assagissement, un travail critique, aux sens pleins et multiples du terme, de la résonance hilarante et néanmoins tragique avec « L’art français de la guerre » d’Alexis Jenni dans le jardin Courtay au passage en revue de détail par formules vengeresses et drôlatiques interposées de presque toute la poésie française de 1950-1970, en formidable contrepied au Philippe Jaccottet de « L’entretien des muses », dans le jardin des muses précisément, pour ne citer que deux exemples particulièrement saillants du phénomène toujours induit.

Dans le jardin de Jean Courtay, ci-devant para, ex d’Indo, la terre est comme la France à Diên Biên Phu : battue.
Cadrons.
En haut, mais bas : stratus incontinents. Le monde, c’est-à-dire les gens, il fourmille dessous. Chaque un mouille du dos : ça crachine. En sort le mot In-do-chine. Surimpression : cumulus plomb-suie. Extérieur nuit à perpète bouchonné avec éclairs Z : menace de tempête 10 Beaufort tropicale sévère. Fondu : tentures de crachin armoricain + gouttes d’huile du coude de Typhon tombant des suspensions prêt à péter la trombe. Tomber, trombe > tombe : ça menace. Au mur du fond dans les parpaings : trou. L’œil vide d’expression fait son cyclone dedans. Par là fulgure du temps mauvais de chien. Zoom sur ces lointains en plan plein la gueule car qui ne se sentirait concerné ?
Voici sur des collines, après du bambou local en canisses, les boyaux d’caca alias catacombes. On sait à quoi ça sert ces tunnels de merde. Ossements en boîtes, piles d’urnes bourrées de martyrisés. Aie peur pour la suite : le barouf et la rogne, civets de viandes au sang, draches de larmes du près dans les actualités au loin qui menace de vous pendre au nez. Va pas réclamer si après à moins de seize ans t’es choqué. Suite de la bobine. Contre-plongée. Travelingue avant à donf les roulettes : les batteries de Vo Nguyên Giap prêtes à lâcher l’orage d’acier. Sur qui ? commandos Castor mis à barboter dans la vasque après que chus des DC3 Dakota en grappes comme sur nos carrés de choix se parachute la pluie.
Au mitan : non buissons, tiges, troncs ou ramures, le pinson dsus / la fourmi dsous, courtilière au pied / merlette au cimier en version guillerette ; ni ronciers + sureaux sur lit de pissenlits pour lâcher bride à la vacherie. Rien de tout ça : zéro végétau à la hauteur des yeux du fils en culotte courte de l’homme à futal long. Mais des pendaisons ornementales de pneus par des ficelles à du grillage. Ces compositions de couronnes d’avis aux trompe-la-mort font entre les pôles rouillés du bornage signe à qui entrerait sans sonner dans la propriété qu’il devrait renoncer à ses espérances voire aux éternelles douleurs du fait du chien goûter.
Décor en pneus : pas par hasard. Pas que dans l’idée d’élever sur couches un futur moulin avec la frise de nains qui lui souffleraient du vent dans les voiles pour du beurre. Non. Le pneumatique en feston fait allusion à ces baves de l’hévéa qu’on voyait passant en battle-dress par là produire de l’utile à Bien Hoa pour les échanges automobiles ailleurs. Merci qui ? Merci Monsieur Michelin ! Qui, de Vintimille à l’Aa et de Lauterbourg à la Bidassoa, ne sait que le bonhomme jovial s’usait tout l’an le tempérament de la chambre à air pour qu’engraisse du budget le coolie en pagne la peau torse à poil sur l’os ? Du haut du Puy-de-Dôme selon La Montagne ruisselait de celui-là en casque colonial le piastre d’après L’Aube de Saïgon jusqu’aux rizières sur celui-ci en chapeau pointu selon la une avec photo d’Indochine Info.

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Comme le rappelait si joliment en d’autres termes Bertrand Leclair dans Le Monde (à lire ici), comme le détectait à nouveau avec pénétration Christophe Kantcheff dans AOC (à lire ici), l’autobiographie poétique selon Christian Prigent est et demeure un sport de combat et un art martial, même (surtout) si ses airs joueurs sont omniprésents. Maniant à la perfection les tropes des enfances bretonnes, comme – sur des vecteurs ô combien différents – Patrik Ewen ou Françoise Morvan, et comme eux sans revendication régionaliste prompte à faisander, pour au contraire viser une portée critique et poétique universelle, portant haut et loin la métaphore mémorielle jardinière, là où même le Teodor Cerić de « Jardins en temps de guerre » et son alter ego Marco Martella de « Fleurs » n’avaient osé la conduire, il s’affirme surtout ici plus que jamais comme le plus formidable poinçonneur de la langue française, y perçant ses trous de première classe pour nous permettre d’accéder aux dimensions cachées qui nous y attendent.

Salut ici aux jardins massacrés ! Autour de Chino assis dans l’oeil calme du cyclone que fait sa pensée quand elle tourne comme souvent en rond, s’écartent par cercles de gémissements des bras désormais ballants. Ceux du bout de courtil sous ciel étoilé du temps des postiers avant que ne croule en tas de briques et ferrailles tordues l’entrepôt. Ceux des jardins ouvriers de rue des Ondines à cabanes de quincailles après les groseilliers sous les poiriers puis les pommiers sur Avalon. Ceux du jardin Courtay avec ses pneus et son baquet sous l’if plein d’enfants tout nus dans la mare de savon. Ceux du jardin en friche de choux à la Côte-aux-Maris au haut du sentier derrière les roulottes. Tous furent arrachés aux draps de talus, haies, barrières et palissades où ils paressaient. Tous furent dévêtus de leurs chemises de noisetiers, de framboisiers, de pois de senteur, de fanes de carottes et d’herbes folles. Alors surgit la horde des bulldozers et des pelleteuses. Tout fut éventré, excavé, retourné, écrabouillé, plat. Tout fut loti. Apparut, puis crût et multiplia le pavillon moulé à la louche en matériaux vils dans du tout pareil à force de miser sur la touche perso. Place à la moquette d’agrément nette du gazon des oreilles qui gratte au derrière la feuille vernie du camélia. Vive le toboggan plastique en technicolor et l’enfant comme la laitue sous cloche propre sur lui qu’on garde à vue.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Chino au jardin » (Christian Prigent)

  1. Belle lecture !

    Publié par Bruno Fern | 17 août 2021, 17:43

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Le Fils du professeur  (Luc Chomarat) | «Charybde 27 : le Blog - 24 août 2021

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