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Notes de lecture 2021, Photographie & Littérature

Note de lecture : « L’ABC de la guerre » (Bertolt Brecht)

88 photo-épigrammes, associant chacun une image et un quatrain, pour dire en puissance poétique et politique l’abîme de la guerre.

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Brecht

Publié pour la première fois en 1955 en Allemagne de l’Est, sans imprimatur officielle car jugé alors « trop pacifiste », « L’ABC de la guerre » de Bertolt Brecht rassemble 69 photo-épigrammes, juxtapositions fulgurantes d’une photographie (le plus souvent issue de la grande presse internationale, mais pas uniquement) et d’un quatrain composé par l’immense homme de théâtre qui était aussi, comme il l’a prouvé à maintes reprises, un grand poète.

Après une première édition universitaire en français en 1985, aux Presses Universitaires de Grenoble, L’Arche, éditeur global de Bertolt Brecht en France, nous offrait en 2015 cette somptueuse mise à jour, tenant compte des plus récentes publications allemandes, en associant à la lumineuse traduction de Philippe Ivernel (à qui l’on doit aussi, en guise de postface ici, un superbe « Apprendre à lire les images ») des extraits de la préface de Ruth Berlau pour l’édition de 1955, les commentaires relatifs aux photogrammes établis par les premiers éditeurs, Heinz Seydel et Günter Kunert, en 1955, les commentaires extraits de l’édition complète dite « Grosse kommentierte Berliner und Frankfurter Ausgabe » et enfin 19 photo-épigrammes supplémentaires que l’auteur avait écartés pour diverses raisons de l’édition d’origine.

Il est particulièrement délicat de rendre compte ici avec justesse de la singulière beauté de cet ouvrage, de la puissance et de la ruse avec laquelle il cingle et décortique la guerre en général et celle conduite par la folie du IIIème Reich en particulier. Rarement les composantes de la célèbre formule « Le poids des mots / Le choc des photos » auront été aussi étroitement fusionnées pour aboutir à 69 (+ 19) actes poétiques et politiques, uniques et tranchants.

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Bertolt-BRECHT-KRIEGSFIBEL-1st-Edition-1955

Sans pouvoir émuler ici la puissance de l’association image/texte, on mentionnera néanmoins, en guise de symbole et d’amuse-bouche (oui, l’expression est ici particulièrement osée) avant une confrontation directe à l’objet admirable, ces quelques exemples :

Wie einer, der ihn schon im Schlafe ritt
Weiẞ ich den Weg, vom Schicksal auserkürt
Den schmalen Weg, der in den Abgrund führt:
Ich finde ihn im Schlafe. Kommt ihr mit?

Comme qui en rêve chevaucha de telles cimes,
Élu par le destin, je connais le chemin
L’étroit chemin qui conduit à l’abîme
En dormant je le trouve. Vous suivrez bien ?

associé à une photographie de Hitler, en vareuse, debout de profil à une tribune dont on distingue les deux micros, levant les yeux au ciel avec un air inspiré et halluciné, photographie extraite d’un numéro de 1935 de l’Arbeiter Illustrierte Zeitung.

« Was macht ihr, Brüder? » – « Einen Eisenwagen. »
« Und was aus diesen Platten dicht daneben? »
« Geschosse, die durch Eisenwände schlagen. »
« Und warum all das, Brüder? » – « Um zu leben. »

« Que faites-vous, frères ? » – « Une voiture blindée. »
« Et avec ces plaques juste à côté ici ? »
« Des obus qui percent les parois blindées. »
« Et pourquoi tout cela, frères ? » – « Pour vivre. »

associé à une photographie tirée d’un numéro de Life de 1940, montrant une unité de découpage-emboutissage d’une aciérie américaine.

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Nach einem Feind seh ich euch Ausschau halten
Bevor ihr absprangt in die Panzerschlacht:
War’s der Franzos, dem eure Blicke galten?
War’s euer Hauptmann nur, der euch bewacht?

Je vous vois des yeux chercher un ennemi
Avant de bondir dans la bataille de chars :
Était-ce le Français que visaient vos regards ?
Ou votre capitaine seulement, qui vous épie ?

associé à une autre photographie de Life, datant de 1940, sur laquelle une escouade de fantassins allemands aux aguets se prépare à surgir de sous le wagon de chemin de fer où ils se dissimulaient.

Daẞ er verrecke, ist mein letzter Wille.
Er ist der Erzfeind, hört ihr, das ist wahr.
Und ich kann’s sagen: denn nur die Loire
Weiẞ, wo ich nunmehr bin und eine Grille.

Qu’il crève, voilà donc mon dernier vouloir.
C’est l’ennemi héréditaire, sans contestation.
Je puis le dire : car seule l’eau de la Loire
Sait encore où je suis, et peut-être un grillon.

associé à une photographie issue d’une revue américaine non identifiée, présentant une croix de bois portant le mot « YNCONNU » (voir ci-dessus).

C’est peut-être du côté de Pierre Bergounioux, de sa manière si rare d’extraire un roman entier de la caméra de suivi de tir d’une mitrailleuse de forteresse volante (« B-17G », 2001) ou de l’impact de la charge creuse d’un Panzerfaust sur l’épais blindage d’un T-34 (« Le baiser de sorcière », 2010), ou bien d’Olivier Benyahya malaxant les images désolantes de presse contemporaine pour y écrire ce qui est en train de se produire (« Trigger warning », 2020), que l’on trouvera peut-être paradoxalement les résonances les plus fortes avec cette poésie acérée, irréductible, subtile et rageusement pacifiste, sous sa forme condensée extrême et d’autant plus explosive.

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