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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Christian Prigent : trou(v)er sa langue » (Bénédicte Gorrillot & Fabrice Thumerel)

Accepter le défi joueur de Christian Prigent : les actes d’un colloque de Cerisy pas tout à fait comme les autres.

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Publiés en 2017 chez Hermann, voici donc les actes du colloque de Cerisy consacré à Christian Prigent en 2014, avec le soutien notable de l’IMEC. Autant dire qu’avec ses 480 pages (hors bibliographie et annexes diverses), l’ouvrage a fière allure, et de quoi satisfaire la curiosité des lectrices et lecteurs, qu’ils soient familiers du polygraphe auteur briochin ou non. Dirigé par Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel, incluant également un certain nombre d’inédits de Christian Prigent, il comprend 26 contributions, regroupées en quatre grandes parties, coordonnées avec vivacité et passion, toutes visant à éclairer le rapport singulier de l’auteur à la langue ou aux langues, approche résumée par le titre, d’emblée joueur et clignotant : « Trou(v)er sa langue ».

Nul n’écrit directement confronté au monde « extérieur » (la société, l’histoire, la nature) ou « intérieur » (l’inconscient, l’imaginaire, la « sensibilité »). On écrit devant un mur de textes et d’images levé entre soi et la pure expérience (le monde sans langue, la vie nue). De cette expérience, les nouvelles ne nous parviennent que filtrées par le bâti des langues, médiatisées par des paroles, des écrits, des images. (Christian Prigent, « L’Archive e(s)t l’oeuvre e(s)t l’archive », 2012)

Première partie, « Chanter en charabias (ou trou-vailler « la faiblesse des formes » s’attache d’abord à décortiquer l’invention verbale et scripturale qui caractérise l’écriture de Christian Prigent depuis ses débuts, et ce en n’hésitant pas à aller travailler au niveau moléculaire de la syllabe et de ses assemblages boitillant le cas échéant avec une ruse infinie. On y approche ainsi les racines cachées et intimes du recours à certains calembours atomiques (Laurent Fourcaut, « Dum pendet filius : peloter la langue pour se la farcir maternelle »), la densité de matière au niveau le plus infinitésimal du travail (Jean Renaud, « La matière syllabique »), l’usage matois des mondes renversés (Tristan Hordé, « Christian Prigent et le vers sens dessus dessous »), la quête de l’obscénité joyeuse dans une traduction latine (Bénédicte Gorrillot, « Prigent / Martial : trou(v)er le traduire »), le détour insidieux par le rétro-éclairage de la traduction de l’auteur lui-même (Marcelo Jacques de Moraes, « Trou(v)er sa langue par la langue de l’autre : en traduisant Christian Prigent en brésilien »), ou enfin le jeu subtil, accrocheur et provocateur de la parenthèse et de la lecture multiple si souvent proposée au niveau du mot même (Jean-Pierre Bobillot, « La « voix-de-l’écrit » : une spécificité médiopoétique ou Comment (de) la langu’ se colletant à/avec du réel trou(v)e à se manifester dans un mo(t)ment de réalité »). Ayant ainsi affronté les briques fondamentales, le matériau primordial à son échelle la plus simple, la plus humble et paradoxalement la plus enchevêtrée, le colloque peut se diriger vers la construction d’une langue proprement dite.

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Au sujet de ces syllabes que fait apparaître l’écriture versifiée, il est possible de reprendre l’analyse que Barthes propose, en 1971, d’un texte de Jean Ristat (L’Entrée dans la baie et la prise de la ville de Rio de Janeiro en 1711) : « Cette opération de dépeçage syllabique […] ressemble assez à ce qu’on appelle, dans certaines formes de publicité cinématographique, des images subliminales. » Il précise : les mots nouveaux ainsi créés « ne veulent rien dire ». Ce sont « des physionomies verbales, des mots asémantiques. » Il ajoute : « Ils n’ont pas de sens, mais jouent avec un sens possible. C’est une opération très riche et très justifiée. » On dirait aussi bien, avec Christian Prigent, et pour citer une formule de Météo des plages, que ce sont des « appeaux de signification ». Mais on est tenté de souligner – avant tout effet de « sens possible » de ces mots « asémantiques » – la pure (si l’on ose dire) matérialité de ces syllabes libérées, la présence sensible, éphémère, bizarre, troublante, délicieuse, d’étroits morceaux de langue, retirés de toute continuité et (sauf exception) de toute signification. En quoi on peut éprouver la fragilité même de cette langue, ce qu’elle a, hors de son usage ordinaire, de concret et friable à la fois. (Jean Renaud, « La matière syllabique »)

C’est ainsi que la deuxième partie, « L’affrontement au réel « des-langues-en-corps » », peut à présent s’attaquer au lien complexe et néanmoins à nouveau joueur entre la langue et le « réel » dans le travail de Christian Prigent. C’est l’article de Fabrice Thumerel (« Réel : point Prigent (Le réalisme critique dans la « matière de Bretagne ») ») qui ouvre le bal et pose à la fois les questions de fond et les pistes prometteuses de l’analyse, avant d’être relayé par les quêtes de la vision du corps caché et de sa chair apparente (Philippe Boutibonnes, « Et hop ! Une, deux, trois, d’autres et toutes »), du corps intensément pornographié si nécessaire (Philippe Met, « Porno-Prigent, ou la langue à la chatte »), du contenu érotique à la Italo Calvino – donc mêlant toujours inextricablement amour physique et humour charnel (Jean-Claude Pinson, « Éros cosmicomique »), ou encore de la mort, bien entendu – les deux directeurs d’ouvrage rappelaient à bon droit dans leur avant -propos que, chez Christian Prigent, Éros et Thanatos ne peuvent guère s’éloigner l’un de l’autre (Éric Clémens, « La danse des morts du conteur »).

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Dans la première version de L’incontenable (P.O.L., 2004) intitulée Réel : point zéro, Christian Prigent formule cette définition qui a fait date : « J’appelle « poésie » la symbolisation paradoxale d’un trou. Ce trou, je le nomme « réel ». Réel s’entend ici au sens lacanien : ce qui commence « là où le sens s’arrête ». La « poésie » tâche à désigner le réel comme trou dans le corps constitué des langues. » Et de compléter cette conception négative du travail poétique entendu au sens large du terme, c’est-à-dire par-delà les frontières entre les genres institués : « La poésie vise le réel en tant qu’absent de tout bouquin. Ou : le réel en tant que point zéro du calcul formel qui fait texte. »
Ce retour au réel s’explique d’abord en un temps où, justement, comme l’analyse Alain Badiou, le « réel » a disparu au profit des « réalités » du Marché, c’est-à-dire d’un réalisme ultralibéral consubstantiel à un « monde qui est constamment en train de jouer une pièce dont le titre est « La démocratie imaginaire »  » ; dans ces conditions, faire surgir le réel, c’est faire tomber le masque démocratique dont se pare cette puissance totalitaire. Atteint-on pour autant le Réel ? Pas vraiment, puisque le réel est inatteignable : comme Prigent, entre autres, le philosophe marxiste reprend à son compte la célèbre formule de Lacan : « Le réel c’est le point d’impossible de la formalisation. » Si « le réel surgit quand le divertissement est à bout de souffle », l’espoir semble de mise. À défaut d’être immédiatement politique, la trouée dans le Semblant peut être poétique : « tout grand poème est le lieu langagier d’une confrontation radicale avec le réel. »  (Fabrice Thumerel,  « Réel : point Prigent (Le réalisme critique dans la « matière de Bretagne ») »)

La troisième partie,  » « Le bâti des langues » traversées », peut alors déployer ses confrontations potentiellement cataclysmiques – mais, une fois de plus, tenant compte de la part de jeu nécessairement intégrée dans le travail de l’œuvre, comme l’aurait peut-être dit jadis Claude Lefort, cherchant la dynamique d’un rapport à la farce sérieuse (Dominique Brancher, « Dégeler Rabelais »), au geste incongru et subtilement malhabile (Chantal Lapeyre-Desmaison, « Ratages et merveilles : le geste baroque de Christian Prigent »), à l’anthropogenèse d’un savoir authentifié – on songera ici sans doute aussi aux échappées concoctées récemment par P.N.A. Handschin (Hugues Marchal, « Une sente sinueuse et ardue : les sciences dans Les Enfances Chino »), à la mine creusée sous le politique (Éric Avocat, « La démocratie poétique de Christian Prigent »), à l’archéologie d’un savoir du corps érotisé et actualisé (Nathalie Quintane, « Prigent/Bataille et la « génération de 90 » « ), à la littérature comme corpus à totaliser ou non (Olivier Penot-Lacassagne, « La fiction de la littérature« ), ou enfin à un statut toujours renouvelé du kitsch, bien différent de ceux d’Abraham Moles ou de Milan Kundera (David Christoffel, « Les popottes à Cricri »).

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Cette frénésie inventive est hantée par un manque dont le parler cochon n’est jamais que l’expression. Prigent voit dans l’obsession de la littérature (et de la sienne incidemment) pour le sexe le signe de l’ « échange métaphorique symétrique entre d’une part le rêve de fusion amoureuse […] et d’autre part le fantasme poétique de pallier par certaines opérations rhétoriques (cratyliennes, mimologiques, métaphoriques…) l’inadéquation des signes aux choses. » Or la « Tentative d’idylle », pour reprendre le titre rimbaldien d’un de ses poèmes, s’accompagne toujours de sa « mise à distance cruelle » dans la « grande littérature », et c’est dans cette perspective que l’on aimerait relire le passage jugé le plus infréquentable de l’œuvre de Rabelais. (Dominique Brancher, « Dégeler Rabelais – Mouches à viande, mouches à langue« )

La quatrième et dernière partie, « De TXT à l’Archive : l’interlocution contemporaine des langues-Prigent », rappelle avec un brio de bouquet final l’une des missions centrales des colloques dits « de Cerisy », à savoir un besoin de faire le point, de sortir de leur tiroir précieux compas et astrolabes pour déterminer où on en est de la réception et de la portée d’un auteur donné. C’est donc le moment de creuser et de questionner plusieurs rapports singuliers établis avec du contemporain, particulier ou général, et c’est ce à quoi s’emploient avec chaleur et intelligence Jean-Pierre Verheggen (« Le bien touillé – Extraits de lettres de Christian Prigent à Jean-Pierre Verheggen, 1969-1989« ), Jacques Demarcq (« Prigentation d’Œuf-glotte« ), Alain Frontier (« Comment j’ai connu Christian Prigent »), Christophe Kantcheff (« Le trou de la critique – Sur la réception de l’œuvre de Christian Prigent dans la presse« ), Typhaine Garnier (« L’écrivain aux archives ou le souci des traces »), Jean-Marc Bourg et Éric Clémens (« Comment parler le Prigent ? »), Vanda Benes et Éric Clémens (« Pierrot mutin »), et enfin Élisabeth Cardonne-Arlyck et Ginette Lavigne (« Sur La Belle Journée »).

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Commencement

On sait que, avec Commencement (1989) et les fictions longues qui se succèderont pendant près d’un demi-siècle (jusqu’à Les Enfances Chino en 2013), naît une écriture qui, bien qu’elle ait été rendue possible par tout ce qui l’a précédée, est radicalement nouvelle. Nouvelle en ceci qu’elle s’installe cette fois-ci dans la durée, c’est-à-dire dans la prose, dans le continu, dans la copia et dans la prolifération. Elle est portée par ce que Christian lui-même appelle un « phrasé », c’est-à-dire par un rythme, voire une cadence (il suffit de les avoir entendus une fois pour ne plus jamais les oublier), qui rend possible et conditionne l’enchaînement des événements linguistiques (grammaticaux et lexicaux) en quoi consiste la phrase. Grâce à ce phrasé, l’écrivain connaît l’euphorie de parler enfin sa langue (une langue qui a cessé d’être étrangère à celui qui la profère), faite de l’imbrication et du choc, souvent dans la même phrase, des tonalités émotionnelles et des niveaux de langage (du sophistiqué au trivial, du comique au sérieux, etc.), voire de plusieurs langues (breton, gallo, français médiéval, latin…). D’où cette écriture à la fois très dense (où le moindre mot est un événement considérable) et entraînée dans un mouvement rapide (qui emporte tout sur son passage) et ininterrompu (que rien ne pourrait arrêter sinon l’épuisement du désir). Ce que l’austérité et le raidissement rhétorique de l’écriture militante avaient dû écarter (quand l’urgence était d’abord de déconstruire la littérature pour pouvoir un jour la réinventer) redevient désormais possible : récits, descriptions, personnages, allégories façon Roman de la Rose, lais façon Marie de France, complaintes et chansons paillardes, histoire et sociologies (« C’est quoi qu’on a été, qu’on est, qu’on sera, j’écris pour savoir ça »), tout, non plus presque tout, peut être dit – qui était déjà là, à disposition en quelque sorte, mais déréalisé et confisqué par le symbolique, tout peut enfin surgir et être nommé, dans sa fraîcheur, c’est-à-dire (pourquoi ne pas oser le mot ?) dans sa vérité. (Alain Frontier, « Comment j’ai connu Christian Prigent »)

Il reste à signaler trois caractéristiques essentielles de cet ouvrage savant et précieux par son contenu puissamment roboratif à l’heure des doutes incessants quant aux possibilités respectives de la littérature et de la politique : tout d’abord, la richesse et la variété des sources, y compris iconographiques (les fac-similés de manuscrits ou de dessins sont saisissants), impose le respect ; ensuite, le travail d’avant-propos et de conclusion de l’ensemble, de Bénédicte Gorrillot et de Fabrice Thumerel, en directeurs d’ouvrage, dépasse de fort loin ce qui est couramment admis en la matière, pour prendre les tonalités de véritables essais critiques incisifs et joliment synthétiques à propos du travail de Christian Prigent ; enfin, et c’est peut-être la plus belle surprise à la lecture de cette somme d’abord imposante, un curieux effet de contamination dans l’écriture (à moins que tout cela n’ait procédé du style naturel de chaque contributrice ou contributeur, ce qui serait curieux et magnifique) a conduit le travail critique et le sérieux universitaire ici indéniablement à l’œuvre à une véritable transmutation, la poésie et le sens de la formule joueuse venant largement irriguer l’analyse, rappelant la puissance et la joie que l’on croyait quasiment réservées dans le domaine du commentaire au Claro du « Cannibale lecteur ».

Bénédicte Gorrillot, Fabrice Thumerel et Christian Prigent seront à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) ce mercredi 31 janvier 2018 à partir de 19 h 30 pour discuter de tout cela, lire, échanger, dédicacer, et passer un bon moment avec celles et ceux qui seront là, de manière générale.

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