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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « L’entretien des muses » (Philippe Jaccottet)

Vingt-huit poètes modernes de langue française lus avec exigence et empathie par Philippe Jaccottet. Un exercice de fulgurance, de divination secrète et de bonheur presque pur.

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Muses

Jamais un livre de poèmes n’aura été pour moi objet de connaissance pure : plutôt une porte ouverte, ou entrouverte, quelquefois trop vite refermée, sur plus de réalité. Tout simplement, je n’ai commencé d’écrire ces chroniques que pour avoir été attiré, éclairé, nourri par certaines oeuvres, pour m’être attristé ou indigné de les voir méconnues, pour avoir espéré leur gagner quelques lecteurs. Aussi s’agissait-il moins, pour moi, de bâtir une œuvre critique à leur propos que d’essayer d’ouvrir un chemin dans leur direction, en soouhaitant que ce chemin, une fois l’œuvre atteinte, fût oublié.
Il se trouve néanmoins qu’à partir de là j’ai aussi été amené, tout naturellement, à m’interroger sur ce qui, dans telle ou telle de ces œuvres (qui m’avaient toutes, à divers degrés et pour diverses raisons, attiré), me tenait à distance. De sorte que, des lacunes du choix comme du rapport des éloges et des réserves, de l’adhésion et du refus, finit par s’ébaucher une figure (entre plusieurs) de la poésie, figure dont les remarques finales dégagent quelques traits.

Quel plus enthousiasmant programme, pour toute chroniqueuse ou tout blogueur, en toute humilité, mais tentant de faire exister quelque chose, que ces quelques lignes tracées par Philippe Jaccottet en introduction de son « L’entretien des muses » (simplement sous-titré « Chroniques de poésie »), publication en volume en 1968 de vingt-huit petits essais écrits entre 1955 et 1966, principalement pour les colonnes de La Nouvelle Revue française et de La Gazette de Lausanne, assortis de quelques notes alors inédites en complément.

Plus précieuses encore dans ce qu’elles dessinent dans leurs pleins comme dans leurs creux, de tentative volontariste, même si effectuée sans emphase, de rendre compte de ce que signifie lire de la poésie, tâche déjà ô combien difficile, de son aveu même, pour le poète accompli et extrêmement fin lecteur et connaisseur que fut l’habitant de Grignan, décédé en février 2021, accompagné plus que jamais par les éloges unanimes de la communauté littéraire, tâche qui semble parfois insurmontable pour la lectrice ou le lecteur qui découvre depuis peu la poésie moderne et contemporaine, et qui y cherche des repères ou des marques de familiarisation dans la défamiliarisation.

Il est particulièrement intéressant, avant de se plonger dans les plus audacieuses des tentatives de transmission et d’éclairage opérées ici par Philippe Jaccottet, de saisir certaines de ses réserves, de ses incertitudes ou même de ses rejets (relatifs – comme il l’indiquait lui-même en ouverture) vis-à-vis de certains très grands noms, dont il traque avec respect certaines limites dans la lecture que lui-même peut en faire : à propos de Saint-John Perse (1887-1975), dont il admire maintes facettes mais dont il soupçonne le souci trop prononcé de fabrication à vide, à partir d’un certain moment dans son œuvre, à propos de René Char (1907-1988), pour lequel on sent aussi une vaste empathie pourtant, mais qui suscite pourtant une réserve complexe (« Trop de beauté – un trop à peine pondérable – ne chasse-t-elle pas la beauté ? »), mais aussi sur des tonalités parfois subtiles et contrastées tenant compte d’un tempo de l’œuvre, à propos de Paul Claudel (1868-1955),  de Pierre Jean Jouve (1887-1976), de Francis Ponge (1899-1988), ou encore de Jean Tardieu (1903-1995),

Ces pages, comme je l’ai précisé d’emblée, sont moins des essais critiques proprement dits que, presque toujours, des invitations à aborder une poésie, des approches qui ne dérivent qu’involontairement vers une ébauche de poétique. De véritables critiques ont commencé à inventorier, beaucoup mieux que je ne saurais le faire, les richesses formelles de quelques-unes de ces œuvres. Mon goût n’est pas de les suivre sur ce chemin. Que la poésie française moderne (et pourquoi pas la poésie suisse de langue française à laquelle j’ai été heureux de rendre ici sa place ?), à ce haut niveau où je l’ai considérée, loin d’être l’empire du désordre et de la facilité, apporte mille preuves évidentes de maîtrise, dans l’ampleur comme dans la concentration, il suffit d’une lecture un peu attentive de Saint-John Perse, de Ponge, de Char ou de Michaux pour s’en assurer (au poins qu’il nous arriverait plutôt de lui reprocher, si absurde que cela paraisse), trop d’art…).

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Il y a aussi, bien entendu dans semblable ouvrage, la magie de la découverte, en ce qui me concerne, de l’inconnu (même s’il est en réalité plus que célèbre), inconnu que le texte de Philippe Jaccottet dévoile et rend désirable – et ils sont ici nombreux, tant est menue ma culture personnelle de la poésie moderne et contemporaine : Edmond-Henri Crisinel (1897-1948), chez qui « la poésie ne s’est nullement développée organiquement avec les années, mais a été un affleurement d’ombres et de trésors profonds que recouvraient d’ordinaire les eaux du quotidien le plus monotone, le plus quotidien »Gustave Roud (1897-1976), dont la voix n’est jamais « plus saisissante que lorsqu’elle monte, assourdie, durcie même, de ces confins où il est le plus mal, où il se croit, peut-être, le plus éloigné de la poésie, attendant en vain, mais attendant malgré tout, immobile, effrayé, digne comme savent le rester peu de poètes, entouré de ses quelques signes familiers qui se détournent et se taisent »Armen Lubin (1903-1974), où « ce qui frappe d’abord, c’est que l’harmonie est malmenée, brisée, réduite en loques même quelquefois » et où la « poésie est de l’ordre de la ruse : il n’a que cette arme contre l’anéantissement dans l’immobilité, écartelée ou souffreteuse »Jean Tortel (1904-1993), Pierre Delisle (1908-2000), Jean Grosjean (1912-2006), et « ces campagnes, où il rôde, ou attend, [dans lesquelles] souvent on entend grincer et cahoter des chars »Henri Thomas (1912-1993), Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957), avec « ce qui [y] est si poignant […] : les moments où il se refuse à la fuite (dans le brillant, le cocasse, la verve, la grandiloquence), où le regard est absolument nu, l’âme nue, le langage nu »Alain Borne (1915-1962), Maurice Chappaz (1916-2009), Michel Deguy (1930-), et enfin Pierre Oster (1933-2020). Autant de voix désormais à découvrir à leur tour, depuis cette table d’orientation exigeante ainsi révélée.

Les mots à propos d’auteurs que j’aime tels que Jules Supervielle (1884-1960), Pierre Reverdy (1889-1960), Paul Éluard (1895-1952), André Breton (1896-1966), Henri Michaux (1899-1984) ou Guillevic (1907-1997), ou que ne connais encore que fort peu, tels Jean Follain (1903-1971), Yves Bonnefoy (1923-2016), André du Bouchet (1924-2001) ou Jacques Dupin (1927-2012), sont de ces mots qui confortent des ressentis, précisent des imaginations, ouvrent des perspectives, confrontent et sensibilisent, reformulent des catalyses non envisagées et inventent des géométries moins euclidiennes. Ici aussi, la lectrice ou le lecteur sortira plus enchanté, plus aiguisé, plus soucieux encore du pouvoir – qui n’a pourtant rien de magique en soi – de la lecture en général, de la poésie pénétrante en particulier.

Ce qui m’a intéressé davantage, on l’a vu, dans la poésie contemporaine, c’est ce que j’appellerai, pour simplifier, la richesse de sa matière. Jamais la poésie n’avait accueilli dans la parole une ampleur, une diversité, une intensité, une profondeur pareilles de réalité. Échappant à la fois à certaine abstraction de la poésie classique et à l’éloquence du romantisme (ce qui ne revient pas à nier que ces périodes aient eu d’autres mérites), jamais peut-être elle n’aura été moins extérieure, moins décorative. (De l’Orient de Leconte de Lisle à celui de Perse, pour ne citer qu’un seul exemple, quel progrès quant à la vérité du dire !) Qu’il me suffise de rappeler quelques-unes de ces réalités que la poésie avait depuis longtemps cessé de voir : non seulement les grands paysages (avec tous leurs détails précis de faune, de flore, d’habitat, de climat) de Perse ou de Claudel, mais les « espaces du dedans » de Michaux (dont l’exploration devait prendre assez naturellement un tour de plus en plus scientifique), les « choses » de Ponge (de la lessiveuse au cageot, de l’huître à l’hirondelle), les conflits souterrains de Jouve, les parcours entre réel et surréel de Breton, et ces provinces profondes (Bretagne, Provence, Normandie sans trace de « couleur locale ») qu’on découvre chez Guillevic, chez Char, chez Follain, et les jardins de Tortel, et le Paris de Tardieu…
Qui voudrait se convaincre que la poésie n’est ni cet enjolivement du réel, ni cette évasion hors du monde avec quoi on veut trop souvent la confondre, n’aurait qu’à ouvrir l’un ou l’autre de ces livres pour constater avec étonnement, avec admiration, qu’en fait, le regard des poètes modernes est l’un des plus attentifs et des plus aigus qui soient (qu’il se porte sur les objets proches ou sur les lointains, sur l’espace intérieur ou extérieur, pôles qu’il tend d’ailleurs à échanger ou à confondre).

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