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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Promenades avec chiens » & « Tout près » (Olivier Hervy)

Construire un court roman mystérieux et huit nouvelles affolantes en n’usant que d’aphorismes brefs, faussement indépendants, minutieusement construits et agencés : le nouveau défi relevé par Olivier Hervy pour notre bonheur.

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Bien sûr, parfois un vieil homme vit une histoire tragique avec un espadon, un capitaine parcourt les océans à la recherche d’une baleine blanche. Parfois une petite fille aime un lion, une servante dévouée s’éprend d’un perroquet mort ou un employé partage sa vie avec un python de plusieurs mètres. Il serait alors dommage de ne pas raconter ces histoires fascinantes. Mais la plupart du temps un homme promène son chien dans la forêt… c’est tout et c’est très bien. (« Promenades avec chiens »)

« Expertise », « Agacement mécanique », « Formulaire » : depuis 2007, Olivier Hervy nous enchante régulièrement par ses recueils d’exploration patiente, déterminée et hilarante de l’art de l’aphorisme, avec toutes ses possibilités de variation et d’imagination. Situé un temps dans un continuum assez voisin de celui de la facette « L’autofictif » d’Éric Chevillard, cultivant le paradoxe et l’incongru (au sens de Pierre Jourde dans son « Empailler le toréador ») saisis dans le quotidien à peine modifié ou travaillé, son art prend depuis « En bataille » (2016) mais surtout depuis « La chauve-souris se cogne un mètre avant le mur » (2019) et « L’obstination du liseron » (2020), une tournure légèrement différente, creusant une direction de plus en plus spécifique de cette forme courte parmi les formes courtes, en s’attachant à créer une forme unique de galerie mobile de personnages plus ou moins récurrents, capables de créer au fil des recueils un étonnant effet de continuité et ainsi de réel accentué.

Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui le chien-loup de C. se déplace lentement, à un rythme régulier, sans accélérations. Assis dans la barque que son maître a louée pour deux heures. (« Promenades avec chiens »)

« Promenades avec chiens » et « Tout près », petits recueils parus presque simultanément en février 2021 aux éditions Denis et aux éditions Gros Textes, vont tous les deux, chacun à leur manière, encore plus loin dans cette voie très personnelle travaillée par Olivier Hervy depuis maintenant cinq ans, dirait-on, en inventant une surprenante forme de narration aphoristique au long cours. Dans « Promenades avec chiens », autour du voisin C. et de son chien-loup, dont l’environnement s’étoffe peu à peu – introduisant judicieusement le petit bâtard frisé de la vieille voisine, le berger allemand de P., le terre-neuve de M. ou le dogue allemand de la nouvelle voisine V. -, par touches rusées, sous les yeux du « narrateur » puis du lecteur, une véritable mini-série se crée, se permettant même le luxe de quelques crossovers avec des univers issus, à l’état de traces, de recueils différents (tels que la vieille misanthrope, devenue l’une des principales héroïnes, car on peut désormais, me semble-t-il, employer ce terme ici, de « Tout près »)

« Il a besoin de beaucoup courir ! », dit épuisé C. à son ami M., qui lui répond « Ne te plains pas ! », puis il part en direction du lac avec son terre-neuve, son sac de plage à l’épaule. (« Promenades avec chiens »)

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Hervy

Bien sûr, parfois le navire s’échoue et le survivant doit se débrouiller seul sur une île hostile, où il faut tailler son cure-dents dans le chêne ! Parfois un bossu habite un clocher d’où il contemple la ville où un ancien forçat soulève une charrette pour sauver une vie, un employé traverse les murs ! Parfois trois mousquetaires sauvent un roi ou un déséquilibré débite une vieille usurière à la hache comme du bois de chauffage. Alors pourquoi se priver de raconter ces histoires étonnantes ? Mais le plus souvent on se promène dans un petit bois, on loge une nuit dans une chambre d’hôtel peu confortable avec sa fille, ou bien on croise trois sœurs dans la rue… c’est tout et c’est très bien. (« Tout près »)

En huit vignettes « de situation », chacune développée par une quinzaine ou une trentaine d’aphorismes différents mais à la fois magiquement et logiquement reliés, Olivier Hervy développe dans « Tout près » le pendant de « Promenades avec chiens ». Si les aventures construites autour du chien-loup de C. formaient un court roman, voici donc huit nouvelles : la petite route sinueuse de campagne (David Vincent n’est pas si loin), la vieille misanthrope, l’hôtel George Sand, la petite maison de tisserand de la mère et de son fils, l’ami unijambiste F., le petit bois, le Parisien, les trois sœurs.

Des bruits courent qu’après avoir tué son mari, la vieille misanthrope l’aurait enterré dans sa cave. Mais je pense qu’il s’agit de rumeurs et qu’elle s’est plutôt débarrassée du corps dans le lac.
(…)
Evidemment, tout le monde critique cette vieille asociale. Elle aurait gagné à être gardienne de phare ou bergère, l’un des métiers dont on admire ceux qui les exercent et assument la solitude. Une misanthropie rémunérée.
(…)
Je me demande comment la vieille misanthrope occupe ses journées. Elle semble ne rien faire du tout, pensais-je en somnolant sur mon canapé.
(« Tout près »)

Jouant avec une intensité obsédante de l’observation, de l’inquisition, de l’humour, du paradoxe et de l’auto-dérision, chacun de ces aphorismes et leur association très construite désormais constituent aussi autant de leçons d’écriture, comme le furent à une époque, à leur manière, les « Nouvelles en trois lignes » de Félix Fénéon : comment raconter une histoire drôle, poignante, mystérieuse ou vertigineuse en une, deux ou trois phrases – et échafauder ainsi, page après page, une saga bien particulière. Et c’est ainsi que la littérature sait se faire minuscule pour être encore plus grande.

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