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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Le soleil noir du paroxysme : nazisme, violence de guerre, temps présent » (Christian Ingrao)

Une formidable leçon d’Histoire, et d’intellection du temps présent par l’imagination en matière de mécanismes scientifiques historiques. À la fois audacieux, humble et passionnant : un texte essentiel.

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Publié chez Odile Jacob en mars 2021, voici un ouvrage de réflexion sur la production de l’histoire contemporaine, sur son inscription dans le temps présent et sur la construction des parcours de recherche en la matière. Associant étroitement la quête personnelle de l’auteur, Christian Ingrao, à la limite utile de l’intime, et la forge collective des outils de compréhension de ce qui advient, « Le soleil noir du paroxysme », joliment et lapidairement sous-titré « Nazisme, violence de guerre, temps présent », est, disons-le tout net, un ouvrage majeur, majeur pour chacune de ses quatre parties et pour sa conclusion, conclusion nettement mais humblement programmatique, et majeur bien au-delà des cercles des amatrices et amateurs d’Histoire proprement dite.

Dans les faits, les ouvrages qu’on avait jusqu’alors proposés au lecteur restituaient des enquêtes relativement bien délimitées, avec un objet, un système d’interprétation, une empirie, une constellation documentaire. Des intellectuels SS meurtriers et leur itinéraire en nazisme et en génocide ; des braconniers chasseurs de partisans ; des rêveurs racialistes de la Volksgemeinschaft et leurs plans de réorganisation de l’empire nazi en devenir… En trois minutes, l’affaire était dans le sac : l’horizon, dégagé, l’intrigue, expliquée.

La première partie, tout d’abord, réussit à synthétiser les trois grandes recherches menées jusqu’ici par l’auteur, et à donner un sens lumineux à leur agencement et à leur enchaînement. En empruntant directement certains de ses mots, on voit ainsi la belle logique d’investigation qui conduit de « Croire et détruire – Les intellectuels dans la machine de guerre SS » (2010 pour sa publication en ouvrage, la thèse-mère étant de 2001), qui focalisait l’attention sur « un groupe d’individus s’étant, d’une part, adonné à une activité intense de formulation idéologique et, de l’autre, s’étant investi dans les pratiques spécifiques de l’État nazi et notamment dans les politiques d’extermination des communautés juives d’URSS occupée » (les Einsatzgruppen et Sonderkommandos de la SS sous toutes leurs formes et leurs modalités),  au « Les chasseurs noirs – Essai sur la Sondereinheit Dirlewanger » (2006), qui se penchait « sur une unité de SS dont le recrutement se fondait initialement uniquement sur des braconniers et des criminels cynégétiques », « pour travailler sur l’imaginaire nazi de la chasse, du sauvage et de la domestication », puis à « La promesse de l’Est » (2016), et aux quelques « 40 000 personnes qui se sont investies dans les politiques du faire advenir« , cette « armée de l’espérance nazie, mixte, composée de conscrits et de volontaires, (…) petit monde en soi qui faisait l’expérience fondamentale du sentiment de participer à la fondation de quelque chose qui devait durer mille ans et bouleverser l’histoire de l’Europe, expérience de ferveur qui transparaît dans bien des égo-documents que rédigent certains de ces individus ».

Cette synthèse incisive et salutaire des trois grandes recherches menées jusqu’à présent par l’auteur, et de leur logique interne, est aussi l’occasion de se confronter d’emblée aux nécessités, apparues au fur et à mesure de l’avancement des travaux, d’intégrer progressivement une nouvelle manière d’aborder les archives, avec la masse de documents est-allemands, est-européens et soviétiques sur la deuxième guerre mondiale devenus soudainement disponibles avec la chute du Mur, incluant aussi bien des monceaux de pièces administratives (dont on sait la bureaucratie nazie avoir été particulièrement friande) que des milliers de témoignages personnels, et notamment de courriers privés – et, déjà, de ne pas être saisi d’effroi devant la difficulté qui s’annonce pour « réconcilier » ces sources disparates. C’est aussi le moment de réaliser des emprunts de plus en plus féconds auprès des anthropologues, particulièrement bien équipés pour saisir les structures de l’imaginaire qui entraînent certaines actions, en matière de violence comme de bien d’autres sujets, et Christian Ingrao ne se prive pas de signaler l’apport précieux à ce type de travail historien des recherches de Françoise Héritier, de Philippe Descola ou de Bertrand Hell, pour ne citer qu’eux.

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Croire et détruire

Ce livre, ainsi, n’a pas un unique objet. Il n’est pas un ouvrage de recherche. Il tente, en opérant le bilan de trois enquêtes concernant le nazisme et la violence de guerre au XXe et au XXIe siècle, d’esquisser un avenir désirable à l’histoire du temps présent. Il s’agit d’une part de prendre acte d’un certain nombre de faiblesses dans les positions et les démarchés opérées jusqu’ici, de les affronter en cherchant des outils à l’extérieur du champ historique mais aussi de tenter d’examiner l’évolution de la réflexion sur l’histoire sociale contemporaine dans laquelle on voudrait s’insérer. Il ne s’agit cependant pas d’un ouvrage de théorie de l’histoire, d’historiographie ou d’épistémologie. Entre empirie, réflexivité, bilan, inventaire et critique, il évolue, louvoie, hésite.

La deuxième partie, en rendant compte d’abord des difficultés, des incertitudes et des doutes rencontrés au cours des trois grandes recherches précédemment résumées, en termes d’approche des données et de confrontation des faits et des ressentis selon les sources, se lance, avec un troublant et gratifiant mélange d’audace et d’humilité, dans une véritable exploration épistémologique (même si l’auteur s’en défend par modestie et rigueur scientifique) : pour chercher des possibilités de surmonter l’écart apparent entre deux observations distinctes, en élaborant une fructueuse analogie avec la mécanique quantique. Loin de se contenter d’un travail superficiel sur la métaphore ou sur l’image, et en se gardant habilement des pièges cognitifs signalés notamment, en son temps, par Jacques Bouveresse dans son « Prodiges et vertiges de l’analogie » (1999), Christian Ingrao accomplit une percée authentique, productive et ouverte, digne des recommandations de Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander, et de leur « L’analogie, cœur de la pensée » (2013). Sur une terre ardue au défrichage, il nous propose une lecture à la fois audacieuse et pédagogique des rapprochements et des heuristiques qu’il va tenter de mettre en œuvre, à titre de banc d’essai en quelque sorte, dans la suite de l’ouvrage.

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Dirlewanger

Ce qui se dévoilait au long de ces témoignages était une immense chasse à l’homme nauséeuse et sanglante, faite de hurlements et de massacres, de corps éclatés et d’insondable violence, de viols, d’incendies des êtres, des troupeaux, des récoltes et du bâti, de commerce de femmes et d’alcools, de supplications ignorées, d’enfants aux crânes fracassés. Cette réalité-là ne pouvait être appréhendée avec les outils d’études des politiques publiques chers à cette génération d’historiens allemands dont fait partie Christian Gerlach. Pour étudier cette dimension-là, les outils de l’anthropologie structurale de la violence, pratiquement inopérants pour saisir les méandres des logiques des hiérarchies nazies, me parurent indispensables. L’anthropologie de la chasse, de l’élevage, de la domestication, celle, enfin, de la cruauté comme projet politique, rendaient compte de ce qui se dévoilait dans les éprouvants interrogatoires des tueurs, des survivants et des témoins, bien loin de la documentation institutionnelle nazie.
Politique publique rationnelle de mobilisation des ressources en guerre et de prédation des êtres et des biens ; chasse à l’homme effrénée et impitoyable abattage des populations : l’un, au fond, serait l’équivalent historien de l’ondulatoire et l’autre, du corpusculaire, aut vice versa. Et la transposition de l’univers quantique sur l’histoire facto-culturelle des politiques nazies de lutte contre les partisans rendait bien compte tout à la fois de ce qui était donné à voir, de l’irrémédiable clivage qui structure ce champ et, partant, des difficultés à l’appréhender.

Même avec le secours d’un arsenal anthropologique proche de ceux utilisés par le Bertrand Hell de « Sang noir » ou par le Grégoire Chamayou des « Chasses à l’homme », même en disposant (on le verra) avec aisance des outils imaginés dans les années 1980 par divers praticiens européens au rang desquels se distinguait peut-être le Carlo Ginzburg de la microstoria, Christian Ingrao s’est senti buter, au fil de ses recherches, sur le même talus d’indicible et d’incompréhensible que le journaliste-écrivain Jean Hatzfeld tentant, sans le même impératif scientifique qui plus est, de rendre compte des victimes et des bourreaux du génocide rwandais, dans sa trilogie que concluait en 2007 « La stratégie des antilopes ». Il lui a donc fallu tenter de proposer un contournement inventif, avec intelligence et humilité, par le biais de ce travail déjà détaillé sur la richesse opératoire en histoire du temps présent de certains concepts issus de la mécanique quantique. On se souviendra d’ailleurs ici du brio avec lequel un Ken Liu, par un tout autre angle, celui de la littérature spéculative de science-fiction, avait fait fructifier certaines modalités de cette analogie possible dans son « L’homme qui mit fin à l’histoire » en 2011.

Il est évident que de chacune des sources – équivalentes de la mesure, dans notre essai – que nous, historiens, mobilisons, peuvent être extraits un ensemble d’informations (très souvent non quantifiable) et une information de probabilité et/ou de diffusion – laquelle est généralement fournie par la critique externe opérée par l’historien -, et que chacune d’elles, tout en étant souvent datable de manière variablement précise et ponctuelle, est dotée d’une « vie » postérieure qui lui confère, si l’on veut, une dimension vectorielle. En ce sens, la mesure historienne a bien quelque chose de comparable à un caractère quantique. L’historien, ici, n’est guère désorienté par le statut de la mesure. Dans certains cas bien précis, même, le caractère sériel de l’information confère à la mesure historienne et aux types d’histoires qui se pratiquent à partir d’elle une similitude intéressante qui inverse le rapport entre les deux disciplines et fait de la mesure l’un des points de convergence entre mécanique quantique et histoire.

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La troisième partie semble d’abord bien différente. Tranche d’histoire récente de la science historique (dont le titre et le sous-titre du chapitre III, « La citadelle et l’isolat – L’innovation européenne en histoire sociale contemporaine, 1974-1996 », font foi), elle se penche avec précision et avec un beau sens des proportions sur l’émergence presque simultanée, peut-être pas contre mais nettement à côté des « écoles » alors dominantes en histoire sociale et politique, de travaux gravitant autour du History Workshop au Royaume-Uni, avec Raphael Samuel et en invoquant alors la puissance des travaux d’E.P. Thompson, autour de l’Alltagsgeschichte en Allemagne, avec par exemple Alf Lüdtke ou Hans Medick, et autour de la microstoria en Italie, avec les Quaderni Storici, Carlo Ginzburg, Edoardo Grendi, Giovanni Levi ou Carlo Poni.

Thompson trouve donc en tous ces jeunes historiens se posant en alternatives à l’histoire sociale des grands agrégats, des lecteurs attentifs, que ce soit en Grande-Bretagne, en République fédérale ou en Italie. Sans doute la réception n’est-elle pas univoque, comme l’a montré le cas britannique, ou comme pourrait l’illustrer la réserve d’Alf Lüdtke face au concept d’agency, réserve qui le conduit à développer celui d’Eigensinn. Il n’en reste pas moins que la réception de Thompson – dont la France est restée longtemps à l’écart, on y reviendra… – met au jour un mouvement européen de rénovation de l’histoire sociale qui passe par l’appropriation d’une histoire attentive à l’expérience des protagonistes et notamment des subalternes.

Le détour ici, outre qu’il est résolument passionnant, n’est en réalité qu’apparent, vis-à-vis du propos central que développe Christian Ingrao : en s’interrogeant à la fois sur les aspects réputés les plus irréconciliables de ces grands mouvements successifs que seraient l’histoire par les grands agrégats et celle par les micro-discours (en caricaturant totalement, bien entendu), et en questionnant aussi le curieux point aveugle observable en France à la même époque – où, à l’exception peut-être, précisément, de l’Institut d’Histoire du Temps Présent au sein duquel officiera l’auteur, ce sont bien davantage les sociologues, et notamment ceux rassemblés à l’EHESS autour de Luc Boltanski et de Laurent Thévenot, qui semblent faire leur miel des innovations méthodologiques et des changements de focale alors massivement en cours en Europe -, il pointe du doigt avec une grande netteté le fait que les difficultés épistémologiques rencontrées successivement au sein de ses trois grandes recherches personnelles participent d’une situation plus générale, plus fondamentale, qui justifie d’autant plus la tentative analogique désormais amorcée, et explicitée dans la partie précédente (avec son recours rusé à la mécanique quantique).

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Promesse

La quatrième partie, conçue en forme d’intermède, propose néanmoins un banc-test immédiat de certains des concepts analogiques et confluents en cours de forge ici, en se consacrant à deux objets historiques singuliers, envisagés justement aussi bien à travers leurs discours régulateurs du haut qu’à travers leurs pratiques ressenties du bas (pour résumer leur finesse indéniable à gros traits, à nouveau) : le suicide comme sortie de guerre paroxystique (en Allemagne et au Japon, en 1945) et les visages de l’urgentisme, au filtre du 13 novembre 2015 à Paris. Pour encore rapide qu’elle soit, de l’aveu même de l’auteur qui n’en parle logiquement qu’en termes d’esquisses, la double analyse est impressionnante, déjà.

C’est alors, et alors seulement, que Christian Ingrao tente, en beauté, une conclusion de l’ouvrage, dont il sait naturellement qu’elle ne saurait être que provisoire. Rappelant que sa formation historienne d’origine avait d’abord à voir avec la Réforme et la Contre-Réforme (en un beau clin d’œil, de facto, aux Wu Ming de « L’œil de Carafa »), il nous permet de réfléchir avec lui à la manière à la fois construite et instinctive dont se forgent certains outils d’investigation scientifique en la matière, pour pouvoir découvrir « l’intensité et la profondeur des univers émotionnels à l’œuvre dans l’expérience nazie du croire », « délimiter et mettre à jour les dynamiques de violence engendrées par des appareils étatiques ou militants » ou encore apprendre à « jeter un regard sur les séquences de violence en soutenant l’éprouvante étude des modalités concrètes de leur opération », bref à « étudier gestes, corps, atteintes, souffrances et cruauté en restituant les langages symboliques qui en émanent, en nous tenant au plus près de ceux qui les opèrent, les subissent, les traversent. » Vantant avec solidité le mérite scientifique des détours et des pas de côté, il trace avec intelligence et empathie les contours d’une histoire du temps présent qui se nourrit à chaque instant d’une connaissance fine du passé, proche ou un peu plus éloigné, et se permet quelques mots de pure beauté, après nous avoir guidés pas à pas, aussi, avec René Char – rappelant ainsi, après d’autres grands scientifiques, qu’ici aussi la poésie peut avoir son mot prudent et décisif à signifier.

Affaire de témoins, d’acteurs, de demande sociale, d’émotion, de mémoire et de débats, l’histoire du temps présent et ses praticiens regardent bien en face le réel des siècles de métal que l’humanité traverse depuis la Grande Guerre. Ce métal – nous espérons l’avoir montré ici comme en passant, en quelque sorte – n’est pas fait seulement de guerres et de massacres, il l’est aussi de bien-être, de solidarité, de chaleurs de l’entre-soi, d’arts et d’émotions. Tout cela, nous pouvons le contempler avec les mêmes outils, le même regard. Et c’est sur ce regard-là, sans doute, que se fonde le socle d’un Nous historien, un Nous qui naît aussi de ce refus de répondre, élevé au rang de règle fondatrice de notre pratique, et qui se dit ainsi : « Ne demandez pas qui nous sommes, ni d’où nous venons ; nous sommes la Cohorte de ceux qui fixent sans ciller le soleil noir du paroxysme. »

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