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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Sabre » (Emmanuel Ruben)

Un sabre familial mythique, environné de brouillards, de bobards et de canulars, comme clé nouvelle d’une mythologie centre-européenne entre intime et politique, entre Aventure et Histoire.

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Parution : 19  août 2020

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Hier encore, j’ai rêvé que je maniais un sabre, en courant à reculons, dans la nuit. C’est un rêve fugitif qui me hante depuis des années, qui revient tous les mois, dont je ne vois jamais la fin. Je ne vois jamais le visage de l’ennemi contre lequel je me bats, j’ignore s’il s’agit d’une bataille ou d’un duel – parfois, je vois tomber d’un arbre des feuilles mortes, je tente en vain de les trancher, mais mon geste n’est jamais assez rapide et je ne fais que tracer dans l’obscurité les cicatrices d’une signature incertaine. J’ai longtemps cherché à interpréter ce rêve, je l’ai raconté à des amis, des médecins, des psychanalystes. Et puis un jour j’ai compris l’origine de mes hantises et toute cette histoire m’est revenue en mémoire.
Il y avait autrefois, dans la salle à manger des grands-parents, un sabre de modèle inconnu, que je n’ai jamais manié, jamais soupesé, pas même caressé. Des soirées entières, je m’étais contenté de le décrocher du regard, de le brandir en rêve, jusqu’au jour où j’ai cherché des yeux le reflet de sa lame et constaté sa disparition. Suspendu jadis au-dessus d’un vieux poêle en fonte, le sabre veillait sur nos repas, veillait sur nos soirées. L’entouraient, à droite, une copie naïve de L’Angélus de Millet, à gauche, la photo agrandie d’une falaise effrayante – le Pan Ferré – qui surplombe la ville, masque le soleil, barre l’horizon et menace de s’effondrer à la moindre secousse sismique. L’Angélus et le poêle en fonte sont restés fidèles au poste. La falaise aussi, quoique un peu bancale sous son verre, apparaît dans l’encadrement de la porte dès que l’on se dirige vers la salle à manger. Sous cette falaise se trouverait une grotte surnommée la Belle Judith – on raconte qu’elle aurait servi de refuge aux camisards pendant les guerres de Religion, et durant la dernière guerre mondiale, aux maquisards.
Selon la saison, l’heure ou le point d’observation, certains voient dans cette falaise la tête encastrée d’un cachalot, l’échine perchée d’un stégosaure ou le visage bouffi du dernier Napoléon rapetissant sous son bicorne – le Napoléon ventru, boudeur, ténébreux, assailli de mélancolie qui se laisse embarquer pour Sainte-Hélène à bord du Northumberland et dicte bientôt à Las Cases ses mémoires. Je n’ai jamais vu le visage de Napoléon dans cette falaise. Ni le gros bicorne noir. Ni la tête de cachalot. Ni l’échine de stégosaure. Mais son nom de Pan Ferré, encore lisible aujourd’hui sur les cartes, m’a toujours porté à rêver. Que suggérait ce pan ? L’idée d’un bouc ailé, d’une bête sacrée, d’une sorte de divinité gauloise, pétrifiée par quelque sort énigmatique ? Et pourquoi ferré ? À cause de l’éclat glacé de tout ce calcaire jurassique, qui le hissait à plus de 2 000 m d’altitude ? À cause de la nudité étincelante, au soleil, de son sommet ? À cause des neiges, des nuages, des glaces ou des éclairs que magnétisait cette cime perchée dans le ciel comme un immense aimant tellurique ?
De la copie naïve de L’Angélus, ce tableau morbide et glaçant qui glorifiait la vieille éthique protestante du travail, je revois les sombres couleurs pastel, le trident d’une fourche plantée dans les entrailles de la terre, son manche dressé vers le ciel, la roue d’une brouette, un panier d’osier rempli de patates, les gros sabots de bois, les mains jointes, les visages recueillis, le chapeau bas, les sillons de la terre labourée, les meules de foin, le petit clocher perdu dans les lointains, les nuées de corbeaux dans le ciel, l’atmosphère d’attente et de piété triste et paysanne – j’ignore pourquoi, j’ai toujours cru que cette peinture crépusculaire ne célébrait pas le début ou la fin d’une journée, ni l’annonciation de l’enfant Jésus ou le Saint-Esprit mais la fin d’une vie, la fin d’une ère, la fin d’un monde, un enterrement.
À la place du sabre, on peut apercevoir aujourd’hui, sur le mur jauni de la salle à manger, la trace plus pâle des deux crochets qui le soutenaient naguère. Où était-il passé, ce sabre ?

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Emmanuel Ruben : Le Pan Ferré (en couleurs), aquarelle au couteau, 2014

Une vie entière peut-elle s’organiser, bon gré mal gré, voire presque à son corps défendant, autour d’un mythique sabre familial, aux tenants et aux aboutissants incertains, dont la présence puis l’absence sert de déclencheur à une formidable enquête à propos d’enquêtes, où l’Histoire et les histoires s’entrechoquent au milieu des rumeurs, des ragots, des bobards, des pures inventions et des mensonges éventuels ? C’est ce qu’Emmanuel Ruben nous emmène explorer, filant le train de très près à son personnage fétiche, Samuel Vidouble, à nouveau remis en selle (de hussard ou de dragon – nécessairement, on le verra en temps utile), dans ce roman, son sixième, à paraître le 19 août 2020 dans la collection Bleue de Stock.

Oui, une seule chose était certaine : Auguste Vidouble n’avait jamais brandi ce sabre au front. Avant que la grande lame de la faucheuse ne l’emporte à son tour, les seules lames qu’il avait brandies, c’étaient celles des faux et des faucilles, des couteaux, des haches et des sécateurs. Placé comme ouvrier agricole dès l’âge de quatorze ans, il mania quantité d’outils jusqu’à la veille de sa mort, faucha manuellement l’herbe de son potager, n’opta jamais pour la traditionnelle tondeuse à gazon ou pour ces petits tracteurs que s’offraient ses voisins, qui sautillent sur la moindre motte, disait-il, et vous donnent l’air de faire du rodéo ou d’avoir transformé votre pré carré en Paris-Dakar. Pas assez de terre, disait-il, juste un lopin de rien du tout, alors, une tondeuse à gazon qui coûte la peau des fesses, à quoi bon ? Mais je crois surtout qu’il aimait ce geste antique et chorégraphique, de faucher le foin et les mauvaises herbes, et dans les dernières années de sa vie, en revenant de la rivière, on pouvait l’apercevoir de loin – petite silhouette engoncée dans le bleu de sa salopette, petite silhouette arc-boutée sur sa faux, petite silhouette qui se balançait derrière la haie de trembles.

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Sabre de hussard modèle 1786

Lancé en compagnie de sa tante Esther, ancienne libraire dont la profession n’est évidemment pas neutre ici, à la recherche du fort hypothétique roi des Lives, en une démonstration de littérature indiciaire joyeusement fantasmatique et tragiquement historique, entre Révolution et Empire, l’écrivain Samuel Vidouble parviendra-t-il à se dépêtrer des différentes versions de ce point particulier de l’histoire familiale, insérée en divers endroits stratégiques de la grande Histoire, proposées par ses oncles facétieux ou mythomanes, sur la piste du roi des Lives ?

J’inventerai, donc : on invente toujours en racontant, et il faut imaginer beaucoup, mentir énormément, pour qu’elle nous revienne, la prétendue, la sacro-sainte vérité. J’ai dit que nombre de légendes circulaient en ce temps-là. Mais il y avait des choses dont on ne parlait pas. Jamais. Des tabous. Et je savais qu’il me serait difficile d’évoquer la disparition du sabre depuis la mort du grand-père. Comme si le sabre faisait partie de cet héritage dont on ne parlait pas, de ce pognon dont on ne parlait pas, de tous ces secrets de famille, ces testaments sibyllins, ces trésors cachés et ces vieilles convoitises, ces mésalliances et ces amours adolescentes, ces maisons perdues, ces sources taries, ces cabanes abandonnées aux ronces et aux orties – comme si évoquer le sabre c’était évoquer le défunt, profaner son souvenir, exhumer sa dépouille. Alors que la mort en général, les sépultures, la maladie, étaient les sujets de prédilection des conversations, en ville, parler de ses morts ne se faisait pas.

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Dans ce tissu de mensonges et d’échafaudages aussi branlants que réjouissants, deux choses sont, elles, certaines. D’abord, Emmanuel Ruben a su avec une immense habileté ménager de beaux interstices dans lesquels peuvent se glisser les accompagnateurs de Samuel Vidouble, secrets ou moins dissimulés, d’Hergé à Jules Verne (dont le « Michel Strogoff » – avec son fameux fer incandescent de la lame – et le « Un drame en Livonie » auraient été retravaillé dans leurs plis par le Michel Serres des « Jouvences »), d’Ernst Jünger (« Sur les falaises de marbre » est parfois tout proche) à Tom Robbins et ses « Féroces infirmes retour des pays chauds », de Jean-Michel Espitallier et son « Cow-Boy » à Jean-Louis Costes et son « Grand-père », ou encore de l’Alexis Jenni de « L’art français de la guerre » au Rudolf Erich Raspe du « Baron de Münchhausen ».

Le dernier souvenir que j’ai de lui : il est assis devant la télé dans la salle à manger, la seule pièce vivable, la seule pièce convenablement chauffée de la maison. Assise à ses côtés, Suzanne lui tricote un nouveau pull au col en V – un V qui veut dire Vidouble – ou des chaussettes à motifs géométriques. À la une du journal télévisé de 20 heures, ce 21 août 2008, la présentatrice annonce une édition spéciale sur le conflit en Afghanistan. Le 18 août, une patrouille française est tombée dans une embuscade autour du village de Sper Kunday, dans la vallée d’Uzbin. Bilan : dix soldats tués, vingt et un blessés. Ce sont les pertes les plus importantes de l’armée française depuis la guerre d’Algérie.

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Ensuite, « Sabre » apparaît au fil des pages, sous sa forme étrange de formidable canular itinérant, comme structurant quasiment l’ensemble du périple entrepris par Emmanuel Ruben ces dernières années. Si l’on perçoit avec force la manière dont il irrigue très naturellement, par plusieurs affluents distincts, la pérégrination mentale située au cœur de « La ligne des glaces » et de sa géographie balte soigneusement hybride, il sait aussi relancer la partie lorsqu’il s’agit, jouant d’une obsession archipélagique, de lancer quelques adroits coups de sonar en direction de « Sous les serpents du ciel ». Même la glace au large de la Suède, qui joue ici un rôle crucial, entre histoire et mythologie, se pare des reflets d’« Icecolor », tandis que d’outre-Rhône en outre-Rhin, les sources dissimulées du plus grand fleuve européen entrent en écho logique avec l’incroyable randonnée cycliste de « Sur la route du Danube ». Dans la forme d’un continent fondamentalement migrant et hybride, de Coblence à Tallinn comme de Grenoble à Bucarest, à travers les âges réputés modernes, « Le cœur de l’Europe » et « Terminus Schengen » sont aussi comme déjà là.

Surtout, c’est bien « Dans les ruines de la carte », et sous le regard insistant de deux divinités ici tutélaires, Jean Giono et Julien Gracq, que se déploie dans « Sabre » un double mouvement, jouant aux frontières indistinctes d’un fantastique joliment biscornu, pour nous rappeler avec eux à quel point l’histoire informe et déforme la géographie, et avec quelle violence jamais démentie les réalités des guerres structurent nos imaginaires à travers les âges.

J’ai donc l’œil rivé sur cette main. C’est une grande poigne rêche et déformée par le maniement des outils, le travail de la terre, le gel, le contact de l’eau vive, une grande poigne comme je n’en aurai jamais, une grande poigne que je n’ai jamais serrée, qui n’a jamais fait que m’effleurer, la caresse n’était pas son genre, disait Suzette, mais qui devait agir comme un étau lorsqu’il serrait la main des villageois au marché ou celle de ses coreligionnaires sur le perron du temple. Et je me dis alors que ce sont tous les linéaments d’une vie qui pourraient se lire dans les phalanges fissurées par le froid tels de petits rochers, dans les ongles ébréchés, striés, terreux, noircis à vie par le brou de noix, au long des rides cisaillant la peau tannée par le soleil ou des veines saillantes couleur de marbre ou de glace, à travers la broussaille encore noire des derniers poils, à travers les écorchures de la veille et les cicatrices du siècle dernier, à travers toutes ces tavelures brunes ayant pullulé dans les dernières années comme du lichen – oui, tous les linéaments d’une vie passée à remuer la terre, à décortiquer des noix, plumer des poulets, décapiter des canards, dépiauter des lapins, tailler des haies, chercher des sources, entretenir des écluses, des levées, des rigoles, des roubines, des canaux de drainage et d’irrigation.
Si je demandais quel était le métier de l’homme que j’avais toujours connu à la retraite, passant ses journées sur sa Mobylette bleu Vosges ou derrière sa brouette, dans son potager du Perré, on me disait : il travaillait aux eaux, manière de taire qu’il n’était qu’un ouvrier municipal, d’abord éboueur ou balayeur de rues, exerçant plus tard ce métier énigmatique qui faisait de lui une sorte de sourcier, de devin, de magicien.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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