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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « La danse du feu » – Ashlu 2 (Scott Baker)

Fantasy épique et chamanisme pour une incroyable anthropologie politique en action.

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RELECTURE

La danse du feu

Publié en français en 1985 chez J’ai Lu dans une traduction de William Desmond, et seulement l’année suivante aux États-Unis en version originale américaine, « La danse du feu » est la suite de « Kyborash », les deux formant ensemble le mini-cycle d’Ashlu (du nom de la contrée imaginaire où prennent place les deux romans). Scott Baker y déploie à la fois une toute nouvelle histoire, cruelle, poignante et poétique, autour de Rafti, fille de Shonralor (qui aura bien à voir, in fine, avec la Rafti de « Kyborash »), et l’étourdissant aboutissement de la quête quasiment métaphysique entamée mine de rien par Moth dans le tome précédent.

Attention : parlant d’un deuxième tome, et malgré tous mes efforts d’ellipse, il est possible que cette note contienne un spoiler partiel de « Kyborash », concernant le sort de Moth à l’issue du premier roman.

Elle avait été très belle, autrefois, mais à présent, sa beauté n’était plus qu’un souvenir, depuis que, tombée dans la fosse ardente, elle était restée trois jours ensevelie avant d’être rappelée à la vie, et que les morts lui avaient pris un œil. Endormie, dans la pénombre, elle retrouvait une certaine beauté ; mais au jour, avec ses cheveux gris, naguère couleur de flamme, et son œil fixe et vitreux, accusateur, au milieu d’un amas de chairs pourpres couturées de cicatrices, elle se savait hideuse.
Bien qu’il ne lui convint plus, son nom était Rafti Fille de Shonralor, et elle venait d’avoir quinze ans. Le lendemain, elle devait être donnée en mariage à Kalsanen Fils de Touminor, un vieillard à la vue défaillante et aux forces épuisées, car telle était la volonté de la Terre-Mère que toutes les jeunes femmes, même quand elles étaient comme Rafti, fussent données en mariage et acceptées ; et Kalsanen Fils de Touminor était le seul, dans tout le village, qui la prendrait de plein gré avec ses balafres, son amertume et le sceau d’étrangeté dont elle était restée marquée.
Mais elle n’en voulait pas et le haïssait comme elle haïssait son œil éteint et cette partie de son visage qui, semblable à un demi-masque de cuir pourpre, la défigurait. Kalsanen Fils de Touminor ne serait jamais son époux : il était le fiancé de l’orbite morte, il avait accepté de la prendre pour épouse, pour accomplir les tâches ménagères qui n’étaient faites ni par sa première femme, trop épuisée, ni par ses deux jumelles de douze ans, trop paresseuses. Et aussi pour sentir le corps souple et vigoureux de Rafti sous lui, la nuit, dans les ténèbres empuanties de sa hutte, là où il ne serait pas obligé de voir l’œil mort, son épouse véritable, le contemplant fixement au milieu du visage de Rafti.
Demain soir. À moins que cette nuit elle ne puisse arriver à le convaincre, à le persuader que le prix qu’il allait avoir à payer pour elle était trop élevé, que son œil crevé était une vision trop épouvantable pour ce qu’elle allait faire de lui, un souffre-douleur malgré lui.

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Autour de Rafti, la danseuse du feu dont un moment d’inattention, de trouble ou de « manque de foi », a provoqué la disgrâce, physique, spirituelle et sociale, Scott Baker nous offre une plongée dans une anthropologie d’un rôle assigné à la femme, à la fois en termes sociaux et en termes religieux, d’une qualité et d’une beauté largement dignes du meilleur  d’Ursula K. Le Guin (« Les tombeaux d’Atuan », 1971), d’Eleanor Arnason (« A Woman of the Iron People », 1991) ou de Carole Martinez (« Le cœur cousu », 2007), hissant cette héroïne dans la sororité inoubliable de Tehanu la Dévorée, de Nia et de Frasquita Carasco.

Elle retrouva soudain la mémoire, et ses souvenirs firent une irruption violente, dévastatrice, lui rappelant qui elle était et ce qu’elle était en train de faire, mais aussi qui ils étaient et qu’elle ne voulait pas qu’ils la vissent danser, qu’il fallait s’arrêter immédiatement. Elle essaya de lutter contre les courants qui la transportaient dans les profondeurs flamboyantes de lutter contre le vent qui virevoltait à travers elle, elle raidit son corps contre les éléments, refusant de se plier à leurs exigences.
En son refus, elle ne fut plus que Rafti Fille de Shonralor, elle ne fut plus qu’elle-même, au beau milieu de la fosse ardente, sur le lit de braises incandescentes ; et tandis que des flammes jaunes se mettaient brusquement à dévorer sa robe pourpre, tandis que sa chevelure, ses pieds, sa peau et ses yeux prenaient feu cependant qu’elle sentait plutôt quelle n’entendait le hurlement qui s’étranglait dans sa gorge, tandis qu’elle tombait, ardente, tandis qu’elle voyait Lashimi, elle qui jamais avant n’avait osé marcher sur la braise, s’élancer à son secours dans la fosse, suivie de Moth, le Chaman aux yeux jaunes, ses ornements de cuivre dansant et tintant dans sa course, puis seulement après par son père, la bouche grande ouverte autant par la surprise que par l’angoisse, tandis qu’elle ressentait et voyait tout cela en un éclair, elle n’éprouvait aucune douleur. Seulement de l’étonnement, lorsqu’elle prit conscience que telle était la réponse de la Mère à sa prière, réponse qui disait que Lashimi deviendrait à sa place prêtresse de la Terre-Mère, alors que Rafti avait toujours imaginé que ce rôle lui reviendrait. Seuls son orgueil et son avidité avaient pu lui faire croire que Rafti Fille de Shonralor était l’unique femme de la vallée capable de maintenir, conforter et protéger son peuple, alors qu’en réalité la Terre-Mère, et la Terre-Mère seule, par l’intermédiaire de qui Elle choisissait, lui apportait aide et protection.
La venue des deux Chamans avait constitué une épreuve pour elle, une ordalie qui s’était jouée à la fosse ardente et dont elle était sortie perdante ; néanmoins la Mère s’était montrée miséricordieuse et lui avait épargné les souffrances qu’elle aurait pourtant méritées.

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Utilisant le magnifique récit anthropologique, initiatique et épique des combats mystérieusement liés de Rafti et de Moth, Scott Baker nous propose l’une des plus belles leçons de mythe derrière la fantasy de la littérature, de construction mythologique rationalisée derrière la masse informe des rituels religieux incompris.

Comme dans son exceptionnelle nouvelle « Variqueux sont les ténias » (incluse dans le recueil français « Nouvelle recette pour canard au sang »), il s’appuie avec une immense habileté sur la somme de Mircea Eliade (sans souscrire bien évidemment une seule seconde aux errements politiques – et autres – du personnage), « Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase » (1950), pour en extraire, en à peine plus de 350 pages, aussi bien des scènes visuelles inoubliables (Rafti traversant le lac de lave séparant son village du reste du monde, Moth se vidant de ses forces dans un tombeau royal, consumé par l’Épée qui fut Asp, lointaine réminiscence de la Stormbringer de Michael Moorcock, pour n’en citer que deux) qu’une formidable leçon de politique essentielle, que l’on pourrait résumer, avec l’Atari Teenage Riot d’Alec Empire et d’Elias Hanin, par la formule : « Redefine The Enemy », sache identifier la véritable menace derrière celles qui te sont agitées sous le nez par tel ou tel pouvoir – et nous démontrant au passage – en compagnie de quelques autres auteurs – que, contrairement à une idée trop répandue, la fantasy, au prix de quelques efforts, peut aussi être ambitieuse philosophiquement et politiquement, et ne pas se contenter d’agiter vaguement toujours les mêmes archétypes usés dans leur fonction divertissante.

De façon inattendue, Moth s’aperçut qu’il prenait l’esprit en pitié. Quelle que fût la chose qu’il ait été avant sa mort, celle-ci n’existait plus depuis que la Mère avait effacé la moitié de ses souvenirs en aplatissant le côté gauche du labyrinthe contrefait par le Chaman. Il n’était plus son ennemi, ne constituait plus une menace pour Rafti ni pour quiconque, et il perdrait tout ce qui pouvait rester de son ancienne personnalité lorsqu’il se mettrait à suivre les détours sans signification du labyrinthe qui le conduiraient à l’annihilation ou vers une naissance monstrueuse.
Il n’était plus que sa victime. or, Moth avait maintenant lui-même retrouvé son intégrité, il ressentait ses souffrances, il s’en estimait responsable, et cela d’une manière qu’il n’avait jamais éprouvée depuis que son âme rhé était morte. En ce lieu, en présence de la Mère, cela lui paraissait bien plus important que de savoir s’il allait devoir jouer son rôle un peu plus tôt ou un peu plus tard dans le cycle de la mort et de la renaissance.

Pour acheter ce livre en occasion chez Charybde (attention, il n’y en a plus que deux), c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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