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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Ada ou la beauté des nombres » (Catherine Dufour)

Une tonique biographie de la pionnière britannique de l’informatique, fille de Lord Byron et prisonnière des rituels patriarcaux victoriens et assimilés.

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En ce 2 janvier 1815, le très célèbre Lord Byron, poète débauché et ruiné, épouse à Seaham Hall, dans le nord de l’Angleterre, la très sage Annabella Milbanke. Il la surnomme la « princesse des parallélogrammes », à cause de son goût pour les mathématiques, assez rare chez les riches ladies. Un an plus tard, dans le bel appartement londonien des Byron-Milbanke, une petite fille vient au monde : Ada. Dans la pièce à côté, Lord Byron, ivre d’opium et de brandy, tire au pistolet sur le peu de mobilier que les huissiers lui ont laissé. Annabella prend son bébé et va se réfugier chez ses parents. Les deux époux ne se reverront jamais.
Vingt-cinq ans plus tard, Ada Byron, épouse King et comtesse Lovelace, déjà mère de trois enfants, se lance dans l’étude des mathématiques. Elle se hisse en trois ans à un niveau suffisant pour apprécier le travail d’un inventeur génial : Charles Babbage. Celui-ci vient de mettre au point un énorme calculateur automatique. Ada se penche sur ces rouages complexes lorsqu’une intuition lui vient : et si, au lieu de ne manier que des chiffres, cet engin traitait aussi des symboles ? Elle met son intuition au propre : ce sera la fameuse « Note G », le premier programme informatique au monde.
Ni Ada ni Babbage ne sauront jamais à quel point ils ont été géniaux. Ada meurt jeune, aussi droguée et endettée que son père. Babbage s’enfonce lentement dans la solitude et l’amertume. C’est son fils Henry qui, conscient du génie de son père, fabrique certaines parties de son calculateur. Hélas, ces prototypes ne convainquent personne. Ils finissent au grenier.
En 1937, un physicien américain nommé Howard Aiken va faire un tour dans le grenier de Harvard. Il découvre un des prototypes laissés à l’abandon. Il propose à IBM de fabriquer une machine à partir de ces engrenages : Mark I. Celui-ci aura une nombreuse descendance : les ordinateurs. Tous nos ordinateurs.
En 1950, un mathématicien anglais nommé Alan Turing, celui qui a conceptualisé l’informatique et craqué le code des nazis, s’inspire des travaux d’Ada et baptise un de ses arguments scientifiques L’objection de Lady Lovelace.
Grace Hopper, une collègue d’Aiken, dit au sujet d’Ada : « C’est elle qui a écrit la première boucle. Je ne l’oublierai jamais. Aucun de nous ne l’oubliera jamais. » En 1978, le nouveau langage informatique du département de la Défense américain est nommé Ada. C’est le début de la reconnaissance. Ada Lovelace cesse, enfin, de n’être qu’une note de bas de page dans les biographies de son père.

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La Note G

Il n’existait pas jusqu’ici de biographie en français d’Ada Lovelace. Grâce à Catherine Dufour, c’est maintenant chose faite, avec cette publication chez Fayard en septembre 2019. Comme elle le note dès les premières pages de son introduction, les hommages, du côté des journalismes et des essais comme de celui de la fiction, s’étaient multipliés depuis quelques années, et on notera ainsi au passage, dans des registres fort différents, l’excellent « Ada » d’Antoine Bello (2016) et le troublant « Ada » de Masaki Yamada (1994), ou bien entendu, dès  1990, « La machine à différences » de William Gibson et Bruce Sterling.

C’est en mobilisant pleinement l’humour acide et l’ironie décapante qu’on lui connaît, par ses fictions bien sûr (tout particulièrement « Le goût de l’immortalité » en 2005 ou « Outrage et rébellion » en 2009) mais aussi par ses essais récapitulatifs (« L’histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça » en 2012 ou « Le guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses » en 2014) que Catherine Dufour s’est attaquée ici à une véritable montagne de données biographiques anglaises et américaines, données qui auront mis nettement plus d’un siècle à se libérer de la chape de plomb du XIXème siècle britannique, de ses convenances et de ses rituels patriarcaux (on se souviendra par exemple de l’opprobre qui s’était abattu sur Harriet Beecher-Stowe lorsque, relayant en 1869 les confidences de son amie Annabella, Lady Byron – la mère d’Ada -, elle avait divulgué haut et fort certaines des frasques les plus gênantes de Lord Byron, pourtant alors décédé à Missolonghi depuis quarante-cinq ans). Nous guidant pas à pas, avec un beau sourire jaune, dans l’échappatoire que représentait alors potentiellement la science pour des destinées féminines décidées par les hommes et leurs convenances, aux côtés d’Ada Lovelace, mais aussi de la mathématicienne Mary Somerville, « Ada ou la beauté des nombres » est aussi une singulière ode malicieuse au déploiement du génie sous contrainte.

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