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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « La machine à différences » (William Gibson & Bruce Sterling)

Un thriller étourdissant dans le 1855 uchronique de l’industrialisme politique et de l’ordinateur mécanique triomphants à Londres.

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RELECTURE

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Mick secoua la tête.
– Les gens de Byron, dit-il, les gens de Babbage, les Radicaux industriels – ce sont eux les maîtres de la Grande-Bretagne ! Nous leur appartenons, ma petite, le globe entier est à leurs pieds – l’Europe, l’Amérique, tous les pays. La Chambre des lords est bourrée de Radicaux de la tribune aux gradins. La reine Victoria ne bouge pas le petit doigt sans un signe de tête des savants et des capitalistes. Et ça ne sert plus à rien de se rebeller contre ça, dit-il en braquant l’index sur Sybil. Et tu sais pourquoi ? Parce que les Radicaux jouent franc jeu, ou du moins assez pour s’en tirer, et tu peux les rejoindre si tu es assez intelligente ! On ne peut pas demander à des gens intelligents de combattre pareil système, il leur est bien trop utile.

C’est fort naturellement la récente lecture de l’excellent « Ada ou la beauté des nombres » de Catherine Dufour qui m’a donné envie de me replonger sans attendre dans « La machine à différences ». Publié en 1990 (et traduit en français en 1996 par Bernard Sigaud dans la collection Ailleurs & Demain de Robert Laffont), ce roman est le quatrième de William Gibson (deux ans après « Mona Lisa s’éclate », qui achevait la trilogie démarrée en 1984 avec « Neuromancien ») et le cinquième de Bruce Sterling (deux ans après son chef-d’œuvre officieux, « Les mailles du réseau »).

Les deux compères, alors plus ou moins considérés comme les chefs de file de facto du mouvement littéraire et esthétique cyberpunk, se sont associés pour produire cette surprenante uchronie qui n’en est pas tout à fait une : le fameux point de divergence, le moment où l’histoire racontée s’écarte de notre Histoire connue, y est ténu, subtil – peut-être que Lord Byron, au lieu de devoir quitter l’Angleterre en 1816 sous le scandale sexuel, devint en effet le puissant orateur qu’il rêva d’abord d’être à la Chambre des Lords, que sa fille Ada put devenir au grand jour l’immense scientifique et créatrice de l’informatique qu’elle ne put en réalité être qu’en esquisse, et que Charles Babbage, au lieu de tourner lentement au savant bougon, incompris, irascible et désargenté, put effectivement mettre au point relativement tôt, dans un climat encore beaucoup plus dédié à la science et à l’industrialisation qu’il ne le fut « chez nous », sa « machine à différences », et lancer une informatique, même mécanographique, avec plus d’un siècle d’avance par rapport à ce que nous connaissons.

Un gratte-papier à lunettes s’assit juste à côté de Sybil. Une lisière bleuie d’un pouce de large lui décorait le front qu’il avait rasé pour se donner le genre intellectuel. Il lisait le programme préparé par Mick en suçant un bonbon acidulé au citron. Plus loin dans la rangée, un trio d’officiers, des permissionnaires de la guerre de Crimée, l’air très content d’eux, étaient venus entendre parler d’une guerre à l’ancienne menée au Texas avec des moyens à l’ancienne. D’autres soldats étaient dispersés dans la foule, repérables à leur tunique écarlate – cette sorte d’engagés respectables qui ne cédaient pas à l’appel du gin et des entraîneuses mais acceptaient la solde de la Reine et apprenaient l’arithmétique nécessaire aux artilleurs pour revenir travailler dans les chemins de fer et les chantiers navals et améliorer leur condition.
La salle était à vrai dire pleine de ces gens qui ne songeaient qu’à mieux faire : boutiquiers, vendeurs de grands magasins, pharmaciens avec leurs épouses et leurs enfants tirés à quatre épingles. Au temps du père de Sybil, ces gens-là, les gens de Whitechapel, étaient coléreux, maigres et mal habillés, la matraque à la main et le coutelas à la ceinture. Mais les temps avaient changé avec les Radicaux et, à présent, même Whitechapel avait son contingent de femmes guindées au visage lavé de toute expression et d’hommes abrutis ; les yeux rivés à la pendule, qui lisaient le Dictionnaire des connaissances utiles et le Moniteur du progrès moral et ne songeaient qu’à leur avancement.

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TheDifferenceEngine(1stEd)

Fille d’un leader luddite, déchue et réduite à la prostitution, aventurier ex-prolétaire devenu explorateur avancé de kinotropie (le mélange d’époque des techniques cinématographiques et du maniement des cartes perforées), savant paléontologue à la carrière en voie d’accélération malgré l’inimitié durable de certain collègue, écrivain-voyageur aux connections politiques, policières et sécuritaires extrêmement haut placées, ingénieur audacieux spécialiste des vapomobiles les plus avancées, les personnages les plus importants de ce véritable thriller d’espionnage s’entrechoquent sur une toile de fond qui mêle habilement les influences de Charles Dickens (celles-là même dont China Miéville saura aussi se souvenir pour son somptueux « Perdido Street Station » en 2000) et celles d’Arthur Conan Doyle, tout en réécrivant collectivement et discrètement le « Sybil » (1845) de Benjamin Disraeli (qui apparaît, ici, bien avant sa fructueuse carrière politique, alors qu’il n’est encore « que » nouvelliste et échotier). Tout en consolidant les fondations du sous-genre littéraire qui sera par la suite appelé steampunk, William Gibson et Bruce Sterling savent à la fois s’amuser et nous amuser, tout en développant une intense réflexion sous-jacente sur les relations entre économie et société, entre politique et sécurité intérieure, entre domination technologique et hacking libertaire ou intéressé. Et c’est grâce à des œuvres hybrides, frontalières et innovantes, telles que celle-ci,  que la science-fiction littéraire peut se permettre de continuer à constituer l’un des genres les plus intéressants qui soient, encore et toujours.

Oliphant savait avec une certitude professionnelle absolue que les Luddites étaient une espèce éteinte ; malgré tous les efforts de quelques délirants anarchistes, les émeutes londoniennes de l’été précédent n’avaient révélé aucun programme politique cohérent ni organisé. Toutes les aspirations raisonnables de la classe ouvrière avaient été reprises à leur compte par les Radicaux, avec succès. Byron, à ses heures les plus énergiques, avait tempéré la justice par des manifestations de clémence soigneusement orchestrées. Les meneurs luddites originaux qui avaient fait la paix avec les Radoques étaient à présent devenus les dirigeants aisés et distingués de syndicats et de corporations respectables. Certains étaient de riches industriels, bien que leur sérénité fût sévèrement perturbée par cette exhumation systématique de vieilles convictions dont Egremont s’était fait le spécialiste.

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « La machine à différences » (William Gibson & Bruce Sterling)

  1. Nouvelles de Toronto Jordan Tannahill et autres

    Pour ne rien changer aux habitudes, quelques nouvelles du Canada, et de Toronto en particulier. Cela concernera Jordan Tannahill, l’auteur qui monte, en particulier à Toronto où il a une galerie « Videofag », dans Augusta Avenue, coincée entre un « Egg Bae » avec des caractères chinois et une maison à la devanture de toutes les couleurs. A souligner que le suffixe « fag » correspond à une appellation homophobe. Bien entendu, ce n’est pas cela qui fait de la bonne littérature, mais c’est encore central, près de Dundas Street W et du grand Toronto Western Hospital, juste au nord de Chinatown et en face de Little Italy.

    Donc, Jordan Tannahill est né et a grandi à Ottawa. Il est venu à Toronto à l’âge de 18 ans où il commence à travailler. Des petits boulots qui lui permettent de rencontrer toute une faune spécifique de travailleurs à temps partiel, de nuit, ou bien de chez le fabuleux « Honest Ed’s », malheureusement fermé il y a 2 ou 3 ans. Gigantesque magasin de près de 2 hectares, quasi un bloc, au coin de Bloor et Bathurst, où l’enseigne gigantesque (23 000 ampoules) vantait que l’on y trouvait de tout (et c’est vrai), de l’occasion aux produits presque neufs, et le tout à des prix défiants toute concurrence. Les vendeurs y étaient d’ailleurs issus de la même source (du presque neuf). C’était avant le quasi esclavage des McDonalds. C’est aussi un quartier très engagé sur la culture LGBTQ, où se déroule la Gay Pride fin juin, sur Bloor et Dundas. L’œuvre de Jordan Tannahill y fait donc fréquemment référence, lui-même ne cachant pas son attirance pour le coté queer. Il ouvre donc sa boutique, reprise à un ancien barbier-coiffeur, profitant de la proximité de Kensington Market, lieu de perdition, avec ses petites boutiques locales, inclues plusieurs fromageries, très animées. La galerie devient vite un lieu de contre-culture important à Toronto. Elle est actuellement fermée. Il monte la pièce de Sheila Heti « All Our Happy Days Are Stupid» (2015, McSweeney’s Publishing, 128p.), alors que le script datait déjà de près de 10 ans. Le script a été réutilisé par l’auteur dans « How Should a Person Be ? » traduit par Stéphane Roques en « Comment Etre Quelqu’un » (2014, L’Olivier, 288 p.).

    « Liminal » (2018, Anansi Press, 284 p.) est le premier livre de Jordan Tannahill, qui vient d’être traduit par Melissa Verreault (2019, La Peuplade, 440p.). La différence de pages s’explique (peu) par une liste de références et la catalogue de La Peuplade. On se rend vite compte de la traduction lors d’expressions typiquement québecoises. Les lampes DEL par exemple pour les lampes led, le « Nuage » qui désigne le cloud de Microsoft, ou les « fuck » ou « fucking » qui interviennent à tout bout de champ. Il faut dire que c’est mieux que les « hostie » ou « tabernacle. Sa sortie a été fort bien accueillie au Canada, où on l’a comparé à Ben Lerner et Rachel Cusk. Le premier a été introduit et traduit en français par Jakuta Alikavazovic avec son premier roman « Au Départ d’Atocha » (2014, L’Olivier, 208 p.). Une espèce de train-movie en Espagne, avec en fond de tableau la fusillade de la gare d’Atocha à Madrid. La seconde écrit sur le mariage et la séparation comme dans « Contrecoup » (2014, Points Seuil, 192 p.). Un titre, tout d’abord, qui se détache en lettre blanches sur la couverture. « Liminal : Qui est au niveau du seuil de la perception ». Tout commence un matin du samedi 21 janvier 2017. Sa mère ne s’est pas réveillée à l’heure habituelle. Son fils la regarde sans trop comprendre. Est-elle vivante, est-elle morte ? « Tandis que je me tiens ici […], toi dans ton lit, moi dans l’embrasure de la porte, dans un moment de contemplation, quelque chose – peut-être toute chose – est dévoilé. Et je deviens dé-fixé. Mais je ne comprends pas encore ». Le moment est véritablement liminal. « Je suis dans le moment entre la conscience et la compréhension. L’intervalle entre la main qui touche l’eau bouillante et la douleur de la brûlure. Entre sens et sensation ». C’est par la suite, tout au long des 400 pages la relation d’un fils à sa mère. La vision réciproque de chacun, avec des recours à la philosophie, la physique, les mathématiques et à la création artistique. « C’est comme se faire dire qu’on pourrait sauver ta mère en remplaçant son cerveau ». On retrouve alors les délires scientifiques d’Elon Musk, non cité, sur les connections cerveau-ordinateur.

    L’auteur présuppose dans une interview qu’il y a deux écoles de pensée qui gouvernent le monde. La première est qu’il y a une vie après la mort, et donc que toutes nos actions se poursuivront dans l’au-delà. L’autre est que l’on vit ici et maintenant, dans le monde matériel de la nature et de notre corps. Il se place dans ce second paradigme. Il est vrai que la mort est présente tout au long du livre. Cela va de l’attentat de Nice en 2016, à la montée des mouvements fascistes et populistes, à Donald Trump et au Brexit. Cela débute dans les montagnes de Bulgarie pour s’enchainer sur une table d’opération à Mexico, et bien entendu sur son expérience de mélange d’art et de vie de tous les jours à Kensington Market. Il y a entre autres, des séquence où la dénommée Gia Bachmann squatte l’endroit. Elle a déjà une bonne soixantaine d’interventions de chirurgie (esthétique ou non) derrière elle. « Elle voulait avoir l’air fausse ». « A la suite d’une procédure de trop, le visage est étiré et les coins de la bouche sont relevés dans une sorte de léger sourire permanent, comme Joker dans Batman ». Un peu plus loin, cela se poursuivra en séquence vidéos sur les murs et vélo d’appartement. Le tout avant la fameuse opération de castration « in vivo » au Mexique. Entre temps il y aura la crise des migrants, la Syrie et ses massacres, et bien sûr le Sida. C’est un peu la vie de ces milléniaux, génération qui a vu le jour avec le XXIeme siècle pour lesquels les subdivisions temps/espace, ou esprit/corps, n’ont plus lieu, un peu à la façon du principe de superposition à la Schrödinger (et de son chat).
    Le livre s’ouvre sur la marche des femmes à Ottawa. Il est 11 :03 :45 ce 21 janvier. Initialement prévue pour soutenir une manifestation organisée à Washington protestant contre l’élection de Donald Trump, la marche en est actuellement à sa troisième année consécutive en 2019. Le narrateur, qui se nomme également Jordan, rend visite à sa mère, Monica. D’où l’interprétation liminale de la relation entre les deux êtres. Cela d’autant plus que la mère est une scientifique, travaillant sur l’intelligence artificielle et le projet NEST, petite simulation d’un réseau neuronal, à l’Université de Carleton (Ottawa), croyante et pratiquante, alors que Jordan est athée et artiste. Ce qui vaudra des discussions passionnées entre la mère et le fils sur la physique quantique. Ou sur son interrogation quant à la sexualité de son fils. Pratiquante sporadique du yoga, qui ira jusqu’à cette scène où la mère en larmes quitte le fils, persuadée d’avoir engendré un monstre en pervers. « J’ai commencé à faire une fixation sur l’idée que j’étais génétiquement prédestiné à être soit un perdant, soit un pervers ».

    Donc on assiste au non-réveil de Monica, féministe de 58 ans, « mère monoparentale. Survivante d’un cancer de sein. Membre d’un club de lecture. Inconditionnelle de la radio de CBC. Abonnée du magazine Maclean’s. Chrétienne aux tendances New Age. Humaniste. Membre du parti libéral. Force gravitationnelle d’une petite galaxie d’amies. Dure à cuire proclamée ». Un « premier accident ischémique transitoire (AIT) dans son lobe pariétal gauche, la partie du cerveau qui réconcilie le sentiment de soi d’une personne avec son corps ». Jordan, le fils et narrateur était à Londres et revient d’urgence au Canada. On retrouve cet épisode dans « Declarations ».
    Des androïdes aux sex-clubs, on trouve presque de tout dans « Liminal », comme cette séquence « le soir de la première de Giselle [où] le danseur qui jouait le duc Albrecht est entré avec un godemiché mauve géant dans son cul ». D’ailleurs « le spectacle s’est terminé avec Giselle soufflant dans son vagin avec un cor français ». Voilà qui décoiffe, et est qualifié par les critiques « du plus extraordinaire acte de terrorisme artistique dans l’histoire de la danse canadienne ». Et l’on s’étonne que les mêmes critiques voient en Jordan Tannahill « un enfant terrible ». Il y aura aussi ces deux séquences de l’extase mystique de Sainte Thérèse d’Avila avec la fameuse statue du Bernin, par ailleurs dénommé Le Bernin ou Gian Lorenzo Bernini selon l’endroit du livre. Selon l’endroit et les personnes accompagnatrices, dont, avec l’ineffable Gia « une Thérèse travelo et chirurgicalisée ». On a droit aussi aux quatorze émotions d’Aristote. « Les sensations sont des choses dont on est conscient, on les sent se produire à l’intérieur de nous, monter à la surface, tandis que les émotions… ».

    Dans le dernier tiers de « Liminal » on découvre Asai Koichi, qui dirige une troupe théâtrale japonaise, dont Emily, un robot androïde féminin. La séquence commence par des extraits de courriels, ce qui augure d’un style littéraire varié, mais s’achève aussi vite après trois ou quatre échanges. Cet épisode est vite abandonné au profit des résultats du vote sur le Brexit, mais regagne en dimension affective avec le renouveau des relations entre Jordan et Osama (ou Oz). C’est un peu dommage car c’est une partie assez intéressante. « Ce qui nous effraie le plus, c’est ce qu’on désire le plus. C’est à dire, bien sûr, d’être des dieux ».

    En résumé, un livre superbe sur les relations entre le fils et sa mère, relations qui reviennent périodiquement dans le roman. Le message sur les notions de perceptions, selon le titre « Liminal » est moins clair, dilué dans des considérations parfois hors de propos, ou est ce une lecture queer qu’il convient d’adopter. Une lecture assez facile, malgré les nombreuses références, aidées en cela par quelques pages en fin d’ouvrage. Des longueurs cependant qui auraient pu être coupées à l’édition. Il est vrai que cela vire parfois à l’autobiographie de Jordan Tannahill et oscille souvent entre les relations fils-mère et vécu aux amours multiples. C’est un peu le coda du quatorzième et dernier chapitre.

    « Declarations » (2018, Coach House Books, 120 p.), toujours de Jordan Tannahill, est en quelque sorte une ode à l’immortalité qui fait pendant à « Liminal ». Mais cette fois la mère du narrateur est en phase terminale d’un cancer. Il apprend qu’il ne lui reste pas plus de deux ans à vivre. Il revient d’urgence de Londres où il vit, et au cours de ces 6 heures d’avion, il passe en revue les éléments de son propre corps, pour s’assurer qu’ils sont bien vivants et à lui. Cinq acteurs-danseurs se partagent la scène de Canadian Stage à Toronto où a eu lieu la première. Un téléprompteur rythme les scènes. La première partie est d’ailleurs uniquement constituée par des déclarations telles que: « This is the point », « This is feminism », « This is a condo gym », « This is the Cuban Missile Crisis », »This is my mother’s cough ». Le texte devient une sorte de long poème dans lequel le lecteur se perd. “This is a pocket with a hole in it/ This is the planet Saturn” or “This is a feather/ This is a decade”. Ou bien “This is smoke/ This is a path/ This is night/ This is a mountain/ This is a hill”. Ou encore “This is the colour blue/ This is a film starring Juliette Binoche”. Puis le texte devient plus poétique avec des chants ou des mélopées rythmées à l’unisson « shake shake, mama, shake shake ».

    « Age of Minority : Three Solo Plays» (2014, Playwrights Canada Press 160 p.). Comme son titre l’indique, il s’agit de trois pièces “Get Yourself Home Skyler James”, “”Peter Fechter: 59 Minutes” et “ rihannaboi95 “. La première pièce est basée sur l’histoire véridique du périple d’une jeune lesbienne qui quitte l’armée après son outing par des soldats amis. Skyler James devient alors le symbole de toute une jeunesse en proie à l’intolérance, via une « Gay Straight Alliance ». La pièce suivante raconte la dernière heure de Peter Fechter, abattu alors qu’il essayait de passer le Mur à Berlin avec un compagnon en 1962. La pièce se déroule en partie dans le noir. Peter : « Ma mère m’a toujours dit :ne t’endors pas avec une question non résolue, laisse là hanter tes rêves ». Son d’un coup de fusil. La montre digitale commence le compte à rebours depuis 59:00. La lumière se fait sur Peter Fechter, un jeune de dix-huit ans. […]. « J’ai été touché. Non, Oui, j’ai été touché. Est-ce que je souffre. Oui. Mon ventre. Debout. Fait le. Bouge toi. Cligner. Oui je peux cligner ». […]. « Et mon cœur. Comme un tambour. Perdant doucement son rythme. Inondant ma gorge de sang. Le gout des clous rouillés. De saleté ».° La dernière pièce narre l’histoire d’un adolescent de Toronto, dont la vidéo de sa dance en l’hommage de son héroïne favorite devient virale, ce qui lui rend la vie impossible. Trois pièces, donc, qui traitent de l’intolérance et de la cruauté auxquelles sont soumis trois jeunes queer. Cela vaudra à l’auteur le Prix Littéraire du Gouverneur Général en 2014.

    « Concord Floral » (2016, Playwrights Canada Press, 96 p.) est une pièce écrite par Jordan Tannahill, qui met en scène des adolescents (21 à Toronto) dont une dizaine sont des étudiants. Il y en avait 11 à Reims où la pièce a été jouée, tout comme à Cluj, Thessalonique, Vienne et Koln. C’est un peu un thriller gothique et urbain, selon les termes de l’auteur, situé dans la banlieue de Toronto. Vaguement inspiré du Décaméron de Boccace, ces adolescents trainent en ville et de cachent dans une villa désertée, où ils vivent dans une serre immense une vie à leur guise, avec bien entendu de la fumette et du sexe. Et puis, une fille de leur communauté disparaît. Ayant longtemps harcelé la fille sur les réseaux sociaux, deux adolescentes de la bande découvrent la culpabilité. La pièce a été couronnée par le Prix Littéraire du Gouverneur Général, à nouveau en 2016, ce qui est assez rare.

    Le projet d’exploration du cerveau présidé par Henry Markram, dont il st question dans le second chapitre est bien réel (et très controversé). Initialement intitulé « Blue Brain », il est proposé par Markram à l’UE. Son intérêt pour le cerveau remonte à la découverte de la maladie d’Asperger chez son fils Kai. Il décide de s’y consacrer avec sa femme Kamila. Il accumule alors des données sur des coupes de néocortex du rat, sites d’environ 30000 neurones et des milliers de synapses les reliant, dont seules quelque unes ont été mesurées. Installé en 2002 à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), il convainc tout d’abord IBM de constituer une équipe internationale dans le but d’étudier et de simuler le cerveau. Le projet est adopté par l’UE dans son programme « Future and Emerging Technologies» en 2013 à la hauteur de 1.2 milliard d’euros sur 10 ans. IBM livre un super-ordinateur « Blue Gene » doté de 8000 processeurs et de puissance 22800 milliards d’opérations par seconde (22.8 téraflops). Actuellement la seconde partie du projet atteint 53.5 téraflops, en doublant les processeurs. (Ce n’est cependant pas le plus puissant). Mais aussitôt, il y a une levée de boucliers internationale car la partie biologique et les neurosciences cognitives sont absentes du programme final, ceci sans concertation de leur part. De plus, la monocratie de son mode de gouvernance est jugée peu ouvert aux remarques. Un médiateur Wolfgang Marquardt est nommé en septembre 2014. L’intégralité du projet est à revoir. Il devient Human Brain Project. Et se focalise sur des colonnes verticales de neurones chez la souris. Le problème vient de ce que ces colonnes verticales existent bien et communiquent verticalement, mais interagissent aussi de façon horizontale avec des colonnes voisines. Ce qui n’est pas pris en compte par les simulations. Les critiques abondent « Tant qu’on continuera d’envisager le cerveau comme un ordinateur, on ne reproduira jamais la conscience les gens comme Markram peuvent augmenter les taux de transfert de données jusqu’à les faire exploser s’ils veulent, mais ce n’est pas ça la conscience ». Les ennuis s’accumulent, et son directeur exécutif Christoph Ebell démissionne en aout 2018. Entre temps un article « A Cell Atlas for the Mouse Brain » (https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fninf.2018.00084/full) est publié dans le nouveau journal « Frontiers », un journal en « open source » fondé par l’EPFL (par ailleurs aux ambitions tant scientifiques que financières). Les critiques actuelles visent autant IBM de s’être refait une virginité dans le domaine des super-ordinateurs, que le manque de prise en compte des données de plasticité du cerveau humain. L’étude simple des colonnes de neurones ne parait pas satisfaire avec les définitions de zones plus ou moins spécialisées du cortex.
    Il faut noter que ce n’est pas le seul programme pluri annuel avec autant de financement. Les USA ont développé sous Obama un projet « Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies (BRAIN) » tandis que les japonais lançaient le programme « Brain Mapping by Integrated Neurotechnologies for Disease Studies (Brain/MINDS) », accompagné de « Brain/MINDS Beyond » l’année suivante. Cette seconde partie essentiellement consacrée aux neurosciences et technologies innovatives neurologiques. Le projet américain est essentiellement destiné à cartographier le cerveau par l’étude détaillée de coupes minces du cortex. Pour ne pas être en reste, la Chine lançait en 2016 le programme « Brain Science and Brain-Inspired Intelligence » sur 15 ans et centré sur les méthodes d’apprentissage de la connaissance, en se référant aux méthodes de séquençage des ARN. Le but est censé apprendre à reconnaître et traiter les problèmes de dégénérescence liés aux désordres neuronaux. La population de la Chine vieillit… Il s’agirait également de développer les technologies intelligentes reliant cerveau et machine. D’où l’ouverture en 2014 à Shanghai du « Center for Excellence in Brain Science », dédié aux neurosciences collaboratives, dirigé par Mu-ming Poo.

    « The Evolutionary Argument Against Reality» de Donald Hoffman (2019, W.W. Norton & Company, 272 p.) traite de la théorie des jeux pour nous montrer que nos perceptions d’une réalité indépendante n’est qu’illusion. Il prend l’exemple d’un serpent mexicain dépourvu de venin, qui arbore fièrement des bandes rouges, jaunes et noires (non ce n’est pas une histoire belge), pour se faire passer pour le serpent corail, qui lui est mortel. Son idée est que l’évolution nous a façonné de sorte que nos perceptions nous aident à survivre. Et de fait, tout ce que nous voyons ne serait qu’illusion, ou capacité des sens à se représenter mentalement des situations bonnes ou mauvaises. Le livre, relativement ardu à lire, reprend un interview paru dans « Quanta Magazine » (https://www.quantamagazine.org/the-evolutionary-argument-against-reality-20160421/) dans lequel Don Hoffman expose ses théories. Cela servira de base à la séquence en fin du livre dans laquelle Jordan rencontre Osama qui lui explique sa théorie de la perception. D’ailleurs Osama, à Londres, c’est aussi Oz celui du snack-bar légèrement pourri, dans le désert aux Etats Unis.

    « La Mouche » est un film de science-fiction horrifique américain de David Cronenberg, sorti en 1986. Le scientifique Seth Bundle y invente le télépod, qui transporte instantanément un objet ou un être vivant d’une cabine à une autre. Malheureusement Seth mélange son ADN avec celui d’une mouche et des poils bizarres lui poussent sur le dos. Son assistante et amante Veronica Quaife tombe enceinte. La créature qui en résulte sera bien une horreur. On pense aussi à Steve Tomasula et son superbe livre « Ligatura, un opéra en plat-pays » (2013, Editions HYX, 320 p.) et surtout au « Le Livre des Portraits » traduit par Anne-Laure Tissut (2017, Editions HYX, 340 p.). L’intérêt de ces ouvrages vient des expériences que Steve Tomasula a suivi avec « Alba » et « GPF Bunny » tous deux créées par Eduardo Kac. Ce sont des animaux ou plantes dont l’ADN original a été altéré avec de l’ADN humain. L’idée sera développée plus tard dans « Genesis » et « Ars [telomeres] Longa, Vita [telomeres] Brevis ». L’article fait la liaison avec l’art, en reprenant la présentation faite par Edward Steichen au Museum of Modern Art (MoMA) à New York en 1934. Par des mutations génétiques, il avait alors fait croitre une fleur géante, un delphinium (Amorphophallus titanum) en appliquant les modèles de Mendel de la génétique et des facteurs régressifs.

    « The Empty Brain » de Robert Epstein (https://aeon.co/essays/your-brain-does-not-process-information-and-it-is-not-a-computer) est un essai qui peut se résumer en « le cerveau n’est pas un ordinateur ». Globalement, cela revient en ce que, même en cherchant bien, on ne trouvera jamais une copie de quelque œuvre musicale qui soit, ou d’un tableau, dans le cerveau humain. Tout ne serait que représentation mentale. Où l‘on retrouve la susnommée Gia. « Des gens qui ne voient pas la personne à l’intérieur du corps de l’autre. C’est juste que la plupart du temps, ils sont déguisés en costards où ils ont leur face sur une pancarte ».

    Quant à la « sentience » et au « sentience quotient », ils ont été définis par Robert Freitag en 1984 dans un article « Xenopsychology » (http://www.xenology.info/Xeno/14.3.htm ). C’est la capacité d’éprouver des choses subjectivement, d’avoir des expériences vécues, c’est-à-dire la capacité de ressentir, par opposition à la raison. Se greffe là-dessus le problème de la sentience animale ou conscience animale, et un colloque « From Darwin to Dawkins : the science and implications of animal sentience » organisé à Londres par le CIWF (Compassion In World Farming) en mars 2005. Ce sentiment, souvent lié à la mimique des animaux, et à leur prétendue conscience était basée en partie sur les mimiques de rire chez certains singes. Or de récentes études, en particulier celles du groupe de Giacomo Rizzolatti à Parme, ont montré l’influence des neurones miroirs qui induisent des comportements de mimique, indépendants de toute prise de conscience. Tout cela est décrit dans « Les Neurones Miroirs » (2011, Odile Jacob, 256 p.). Où l’on retrouve cette théorie de sentience et de sentience quotient (SQ) dans les propos de Oz, avec son t-shirt de Wu-Tang Clan. Ainsi que la « formulation SQ = log10(I/M) dans laquelle I est le taux de traitement de l’information en bits par seconde, et M, la masse du cerveau en kilos ». Selon cette formule, « la créature la plus stupide qui soit – n’aurait qu’un neurone et la masse de l’univers entier » soit « une période équivalente à l’âge de l’univers pour traiter un seul bit ». On ne peut faire plus abscond (vous avez deux heures pour rédiger). La question 2 se résume à expliciter « Le drone militaire est un corps composé de l’ogive et de l’être humain qui opère, qui dirige la sentience de la tête nucléaire » (p. 243 de Liminal). Toute référence à la musique classique comparée à la musique militaire sera vaine.

    Publié par jlv.livres | 8 novembre 2019, 18:01

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