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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Au bal des absents » (Catherine Dufour)

Un corpus littéraire fantastique particulier savamment et joyeusement retourné en vrai-faux roman policier et en superbe fable socio-politique. À nouveau, le grand art, faussement léger et subtilement pénétrant, de Catherine Dufour.

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Dufour

Claude venait d’atteindre 40 ans. Après avoir longtemps travaillé comme opératrice de saisie sur Paris, elle avait papillonné dans un marché du travail défleuri par le numérique – en vain. Pôle emploi l’avait soutenue un moment, toujours en vain. Elle avait pourtant soigneusement suivi toutes les formations proposées, tous les ateliers, et même un séminaire de quatre jours, animé par une certaine madame Colombe Flenche-Rian et intitulé « Les principes du lobbying, du mentorat et de la cohérence cardiaque pour faire (re)décoller sa carrière », Claude avait abouti au RSA. Le loyer de son studio d’Issy-les-Moulineaux était désormais hors de sa portée ; il fallait qu’elle s’en aille.
La destination lui importait peu. Les liens affectifs dont elle disposait étaient du genre à tolérer la distance : quelques anciennes collègues avec lesquelles elle échangeait des chats sur Facebook, et une nichée de cousins-cousines éparpillée autour de Vitry-le-François. Elle n’avait pas d’autres relations, et surtout pas sexuelles. De plus, suite à un épisode pénible, elle s’était fait ligaturer les trompes. Pour finir, elle était allergique aux poils de chat. Tout cela, bien qu’assez mélancolique, la laissait libre de toute attache. Du moins, elle tâchait de le voir comme ça.
Le bail de Claude finissait dans quarante-huit heures. Elle avait dispersé toutes ses affaires sur Leboncoin et sur eBay, hormis une valise de vêtements soigneusement pliés, une trousse de toilette, un sac de chaussures, une petite boîte en bois ronde qui contenait un chausson d’enfant au crochet, inachevé, et sa vieille radio portative. Claude l’alluma pour tendre une nappe de jazz par-dessus la chasse d’eau du voisin de gauche, les criailleries de la famille du dessous et les talons bruyants du couloir. Elle s’assit en tailleur sur son linoléum très propre, avec l’intention de passer la nuit à écumer Airbnb. Le cœur lourd, elle visita une dernière fois sa page LinkedIn avant de désactiver le compte. La petite bulle rouge d’un message luisait en haut de l’écran ; Claude cliqua.
Le texte commençait par « Confidential ». Un certain Newland demandait, en anglais, des choses un peu confuses. Claude fit appel aux talents de Google Traduction et lut :
« Chère Madame, si je vous ai compris correctement comme je lis votre expérience professionnelle, vous travaillez primairement pour la police française ? »

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Il s’agit évidemment d’un malentendu : Claude n’a rien d’une auxiliaire de police patentée, encore moins d’une enquêtrice avertie rompue aux affaires embrouillées de disparition. Mais à cheval donné… Alors que l’impasse financière la poussait justement à changer (dirait-on pudiquement, avec une certaine langue de bois socio-économique) de mode de vie, pourquoi ne se fierait-elle pas à son solide bon sens et n’accepterait-elle pas, en effet, d’aller voir sur place, tous frais payés et un peu plus, les tenants et les aboutissants de l’étrange sort d’une famille américaine semblant s’être volatilisée au milieu de la campagne et de (presque) nulle part ?

Isolée en pleine campagne au fond d’une région dépeuplée, la maison était « dans son jus », assurait l’annonce : c’est là, via sa location sur Airbnb, que Claude doit se rendre pour entreprendre, si ce n’est d’élucider le mystère, au moins de justifier en partie les émoluments reçus de son commanditaire américain. Entre gestion millimétrée de sa dèche presque absolue, inquiétudes ordinaires et terreurs extraordinaires, prédateurs normaux et risques paranormaux, c’est bien à une fort singulière enquête policière près de chez vous, appuyée par la fréquentation assidue de la médiathèque locale – à la fois confortablement chauffée et riche en accès documentaires aux fictions nécessaires -, que s’attelle Claude, et que nous convie Catherine Dufour, dans ce dixième roman, publié au Seuil en septembre 2020.

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La voiture soufflait une douce chaleur sur les pieds de Claude. Celle-ci se détendit, et enfila les droites-gauches entre des haies de noisetiers avant de tourner, d’un coup de volant aisé, dans une allée de terre à l’entrée de laquelle un panneau de bois indiquait « Tante Colline ».
– Vous êtes arrivée, susurra Google Maps en agitant un petit drapeau à damier.
La voiture s’était arrêtée au pied de la maison. Claude leva les yeux vers une magnifique façade géminée, tout en poutres moussues, chaux blanche et bow-windows à petits carreaux, noyés dans une vigne-vierge qui rougeoyait. Il y avait des auvents d’ardoise grise, des balcons de bois roux, des épis de faîtage en forme de fuseau et des fenêtres noires et vitreuses comme les yeux sur les paquets de tabac. Claude dut aller récupérer son souffle au niveau de sa glotte : qu’est-ce que c’était beau ! Beaucoup trop beau pour être vrai. Ça va mal se passer. Elle avait l’habitude. Elle frissonna quand même et, après un temps de réflexion, gara sa voiture dans le sens de la fuite.

On sait au moins depuis son « L’histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça » et son « Guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses » (et davantage encore sans doute avec son « Ada ou la beauté des nombres ») à quel point Catherine Dufour excelle à transformer les essais les plus sérieux en parcours alertes teintés d’une joyeuse ironie et d’un ton faussement léger qui, de plus en plus, n’appartiennent qu’à elle. On sait aussi depuis l’origine, avec « Blanche-Neige et les lance-missiles » ou beaucoup plus récemment avec « Danse avec les lutins », avec quel brio elle peut, fidèle à un héritage pratchettien qu’elle transfigure admirablement au fil des années, s’emparer d’un genre littéraire et de ses codes établis pour y instiller une chanson sociale et politique qui oscille savamment dans les interstices laissés libres par la parodie et par la narration authentique. Aucun corpus, pour peu qu’il soit à la fois populaire et enclin à véhiculer des archétypes dominants, ne l’effraie – c’est le cas de le dire – et aucun ne résiste en conséquence à sa capacité subversive affûtée. Elle avait encore récemment retourné le fond de sauce pour le moins ambigu des romances contemporaines à la « Twilight » et à la « Cinquante nuances de Grey », en nous offrant la maestria de son « Entends la nuit » : elle mobilise ici, pour notre joie et (toujours, dessous) pour notre réflexion, le vaste univers de la littérature et du cinéma d’horreur, tout particulièrement celui ayant trait au motif séculaire de la maison hantée.

« Au bal des absents » se distingue sans doute par une grâce encore plus efficace qu’à l’accoutumée : utilisant dans toute leur puissance les possibilités de mise en abîme de ses métaphores au long cours, Catherine Dufour autorise une revanche beaucoup plus significative sur le monde néo-libéral tel qu’il est conçu à son héroïne désargentée et en bout de course, lui permettant à la fois d’utiliser pleinement contre son adversaire les ressources bienveillantes d’un service public de la culture faisant figure de ligne de résistance par sa mise à disposition de la fiction comme arme, à la fois défensive et offensive (permettant certains détournements particulièrement savoureux pour la lectrice ou le lecteur), et d’assimiler sa persécutrice historique au sein de Pôle Emploi à la figure principale des forces du Mal qu’il s’agit ici de circonvenir (d’une manière plus complexe qu’il n’y semble d’abord). Roman policier, roman fantastique, roman comique et belle fable socio-politique : « Au bal des absents » est une nouvelle réussite, alerte, joyeuse et songeuse.

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Claude erra dans un labyrinthe de cabinets de toilette, de placards, de débarras, portes communicantes – et renonça à terminer sa visite par le grenier, accessible en haut d’une échelle qui ne lui fit pas envie. L’unique salle de bains renfermait une vaste baignoire en métal émaillé dépoli, surmontée d’un robinet qui datait d’avant l’invention de l’eau chaude. Par les fenestrons du couloir, au premier étage, Claude aperçut le jardin arrière, un ancien verger dont les poiriers étaient devenus fous. Par contre, le parc à l’avant était entretenu : des allées de gravier sinuaient entre des pelouses mal rasées, de grands arbres chevelus et des masses compactes de géraniums. Claude, qui les observait à travers les petits carreaux à bulles d’une des porte-fenêtres du salon, dut secouer celle-ci comme un noyer avant de parvenir à l’ouvrir. Elle la referma avec difficulté, en faisant attention de ne pas écraser les coccinelles qui couraient sur le chambranle. Puis elle revint dans l’entrée, meublée de vieux bambou canné – le porte-parapluies, à lui seul, pouvait atteindre les 70 euros – et de cette étrange lumière gris perle. Dans un grand miroir un peu brouillé, elle se vit chiffonnée et indécise. Elle hésitait à être ravie – ou à partir en courant. Avec la batterie de cuisine, peut-être.
Elle se décida : elle descendit un édredon jaune paille qui sentait la souris et le secoua avant de l’étaler sur le canapé du salon. Elle apprivoiserait le reste  petit à petit. Elle sortit quelques affaires de sa voiture et testa l’électricité, qui clignota poussivement. Se penchant sur une prise, elle reconnut la bakélite et les fils de cuivre chemisés de toile d’une installation des années 1930. Dans son jus, n’est-ce pas ? Elle approcha du canapé un lampadaire branlant qui voulut bien s’allumer, et fit du feu tandis que le jour d’automne baissait. Le froid, déjà compact, s’épaississait encore. Elle mangea lentement, devant les flammes, un sandwich qu’elle avait acheté gare d’Austerlitz, et alla se brosser les dents dans un petit lavabo de service, à l’entrée de la salle à manger. Il cracha dans son gobelet une eau brunie par la rouille.

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À propos de Hugues

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