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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Un étranger en Olondre » (Sofia Samatar)

Sous un puissant tapis de rythme, de couleur et de saveur, une redoutable fantasy poétique et politique, aux métaphores bifurquant avec ruse aux moments les moins attendus.

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Lorsque j’étais étranger en Olondre, je ne connaissais rien des splendeurs de ses côtes, ni de Bain, la Cité-Port, dont les lumières et les couleurs se déversent dans l’océan telle une cascade de roses. Je ne connaissais pas l’immensité du marché aux épices de Bain, dont les effluves capiteuses rendent fous les marchands. Je n’avais jamais vu se lever les brumes matinales à la surface de la verte Illoun chantée par les poètes ; je n’avais jamais vu de femme porter des joyaux dans ses cheveux ou contemplé l’éclat cuivré de dômes, ni ne m’étais tenu sur les plages mélancoliques du Sud tandis que le vent soufflait sa tristesse de la mer. Au plus profond du Fayaleith, le Pays des Vins, votre cœur peut s’arrêter de battre face à la pureté de la lumière qui y règne ; il s’agit de la lumière que les natifs de l’endroit appellent « le souffle des anges » et on prétend qu’elle peut guérir les maladies cardiaques et les poumons fragiles. Plus loin encore se trouve Balinfeil où, durant les mois d’hiver, les gens portent des capes en fourrure d’écureuil blanc et qui, durant les mois d’été, alors que la terre est tapissée de fleurs d’amandier, est le séjour de la déesse Amour. Mais de tout cela, je ne connaissais rien. Je ne connaissais que l’île où ma mère huilait rapidement ses cheveux à la lueur d’une chandelle et me terrifiait avec ses histoires du Fantôme Sans Foie, dont les sandales claquaient sur le sol à cause de ses pieds placés à l’envers.

L’enfance à la riche plantation de poivriers, entre un père dictatorial, sa première épouse stérile et glaciale, sa deuxième épouse, mère attentive et tremblante, un frère aîné simple d’esprit et, bientôt, un précepteur étrange, amateur de poésie exilé de la quasi-mythique Olondre, la nation du Nord qui domine tout le continent, Olondre dont le pouvoir politique et économique s’étend à des milliers de kilomètres à la ronde. Être conquis, fasciné, subjugué par la langue dominatrice et toutes les merveilles qu’elle promet, en plein et en creux. À la mort du père, alors que l’enfance s’efface à peine, hériter du domaine et le quitter presque aussitôt, pour rejoindre Bain, la capitale et le plus grand port d’Olondre. Là, découvrir, très vite et très lentement à la fois (un paradoxe apparent qui s’expliquera en temps utile), que le dessous des cartes brillantes n’est pas toujours ce que suggère leur dessus – et vérifier à la dure les ambiguïtés souveraines des croyances religieuses comme des fascinations culturelles..

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Je lui ai raconté l’histoire de Tialon et Lunre, et elle pleura. Je lui ai tout raconté, tous mes secrets. Je me sentais en train de me désintégrer, de m’effacer, de me changer en fumée, je devenais pure pensée, pure énergie, comme elle. Je désirais cette dissolution, je la recherchais avec avidité. Ce n’était jamais assez. Jamais, même si nous nous accrochions l’un à l’autre comme deux orphelins perdus dans la forêt.
– Maintenant, tu n’as plus peur de moi, murmura-t-elle en frissonnant.
– Non, dis-je, me penchant vers elle et ne touchant que le marbre.
Je ne pouvais pas la toucher. Et pourtant, elle semblait si proche, la lueur de sa peau contre ma main, sa voix comme une musique privée pour mes oreilles. Je lus son anadnedet, encore et encore. Je voulais encore écrire, m’inscrire sur ses pages parmi les mots olondriens et kideti. Ma propre poésie éparpillée comme des graines. Je l’imaginais jouant avec ses amies et je pouvais la voir clairement : les yeux doux et dictatoriale à la fois. Et il me semblait qu’elle était la réponse à un désir que j’avais porté toute ma vie sans le savoir.

Avec ce premier roman publié en 2013, immédiatement finaliste du prix Locus et couronné par le World Fantasy Award et par le British Fantasy Award (roman traduit en 2016 par Patrick Dechesne aux éditions de l’Instant), l’Américaine d’origine somalienne Sofia Samatar, jusque là reconnue pour sa poésie, ses nouvelles et ses critiques littéraires, réussit un assemblage rare : celui d’une littérature dite de fantasy où le surnaturel est très discret, davantage tapi dans l’ombre des croyances religieuses qu’éclatant dans la flamboyance des sortilèges ou des malédictions, où les cinq sens sont fortement mis à contribution (bien peu de romans proposent dès leur trente premières pages une telle luxuriance d’odeurs, de saveurs et de couleurs), où les sous-textes métaphoriques, soigneusement ambigus, s’imposent au long cours et surtout pas dans l’affrontement direct de l’imagination. C’est peut-être du côté de l’Ursula K. Le Guin des « Tombeaux d’Atuan », le décisif deuxième tome du cycle de « Terremer », ou du côté de l’Angélica Gorodischer de « Kalpa impérial », que l’on pourrait trouver comme des racines ou des rhizomes pouvant entrer en résonance avec ce superbe « Un étranger en Olondre ».

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Les actions de mon père, guidées par ses propres secrets et ses calculs labyrinthiques, étaient pour moi parfaitement incompréhensibles. Il appartenait à un autre monde, un monde d’intrigues, d’affaires, de contrats et d’achats clandestins de terres dans toute l’île. De bien des manières, il était un monde à lui seul, aussi plein et complet qu’une sphère. Il ne fait aucun doute que toutes ses décisions lui apparaissaient comme parfaitement logiques. Même celle qui l’amena un jour, lui, un îlien patriotique, à me confier à un tuteur venu de Bain : Maître Lunre.

Le critique et auteur Geoff Ryman, dans son superbe article de New Horizons (à lire ici), d’abord paru en français dans le Galaxies « Spécial SF Africaine » conçu et coordonné par Ketty Steward en 2017, souligne à très juste titre à quel point l’intensité du sous-texte traitant d’impérialisme culturel fondamental monte en puissance, subtilement et insidieusement, tout au long de ces 400 pages. Dans un univers que les très rares indices technologiques désigneraient peut-être comme un lointain équivalent de notre XVIIIème siècle, ou même début du XIXème siècle, le Royaume-Uni, la France, et leur surpuissant rejeton américain peuvent se refléter, irisés et trompeurs, dans Olondre. L’asservissement militaire et économique, perçu comme déjà fort lointain dans le temps, ne s’actualise plus ici que dans une fabuleuse servitude volontaire, oubliée comme telle, où le combat entre la langue écrite du vainqueur et les langues orales des vaincus devient, contre toutes apparences, l’enjeu essentiel – en une spirale spéculative dans laquelle pourrait se glisser un peu du « Tout-Monde » d’Édouard Glissant, à son tour. Et c’est ainsi que Sofia Samatar, comme naturellement Ursula K. Le Guin, comme aussi Eleanor Arnason (« A Woman of the Iron People », 1991) par exemple, nous offre cette magnifique tranche de littérature, de fantasy, aussi politique que poétique.

« Un livre », nous dit Vandos d’Ur-Amakir, « est une forteresse, un lieu empli de pleurs, la clé d’un désert, une rivière dépourvue de pont,  un jardin de ronces. » Fanlewas le Sage, le  grand théologien d’Avalei, écrit que Kuidva, le Dieu des Mots, est « un maître exigeant, porteur d’un fouet plombé ». On raconte que Tala d’Yenith conservait ses livres dans un coffre en acier qui ne pouvait être ouvert en sa présence, au risque de la voir s’écrouler au sol en hurlant. Elle écrivit : « À l’intérieur des pages se trouvent des feux qui peuvent embraser, roussir les cheveux et cuire les paupières. » Ravhathos parlait en ces termes de la vie des poètes : « la route juste et fatale, sur laquelle même la poussière et les pierres sont chères au cœur » et il nous avertit que les personnes venant de vivre une période prolongée de lecture ou d’écriture ne devraient pas être dérangées pendant les sept heures qui suivent cette activité, « car ils sont descendus au plus profond d’un Puits qu’ils ont dévalé sur une Pente de Feu mais dont ils remontent sur une Échelle de Pierre ».

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À propos de charybde2

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