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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Danse avec les lutins » (Catherine Dufour)

L’avidité capitaliste destructrice et l’instrumentalisation du jihad sur la Terre des créatures magiques. Hilarant et brutal, caustique et cruel, une parodie sérieuse de haute volée.

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Longtemps, bien longtemps avant le Déluge, la Terre était habitée par la magie.
Fées des arbres et fées des neiges, fées marraines ou Carabosse, enchanteurs et sorciers quittaient volontiers leur monde magique pour venir s’encanailler sur la Terre. Ce qui n’allait pas toujours sans heurts puisqu’une fois sur Terre, il leur fallait cohabiter avec Dieu, Son armée d’anges et Sa cohorte de démons. Car Dieu, dans Son infinie sagesse, contrôlait le deux. Pas Fou.
Les démons ne posaient guère de problèmes aux fées, étant plus occupés à griffonner des graffitis obscènes au bas des nuages qu’à gâcher les sortilèges féériques. Mais les anges…
Ah ! Les anges.
Puis tout fut fini.
Puis tout recommença.
Un jour, la Terre devint laïque. Sur un coup de Tête, Dieu partit vivre Sa vie sur une comète vagabonde. Il emmena à sa suite Son petit personnel angélique et démoniaque. Au même moment, le monde magique claqua la porte, la ferma à double tour et cassa la clef dans la serrure. En une seconde, fées et magiciens, anges et démons disparurent sans retour. Ne restèrent sur Terre que peu de choses : un noyau de fer liquide, mille kilomètres d’écorce terrestre, une atmosphère riche en oxygène, un écosystème complet et, bien sûr, l’inévitable carton oublié dans la précipitation du départ : une poignée de fées des arbres, trois démons au moins, peut-être autant d’anges, hélas… et des hybrides.
Comme souvent les touristes, les créatures magiques n’étaient pas venues sur Terre pour la seule beauté du paysage, ni pour découvrir des cuisines exotiques, ni même pour le plaisir simple de conduire leur balai comme des sagouins en faisant des gestes obscènes. Les créatures magiques étaient venues sur Terre pour forniquer comme des pistons de trompette. Elles laissaient derrière elles d’innombrables hybrides : petites ondines de rivière, sirènes en bord de plage, clochettes dans toutes les fleurs, sylvains et dryades dans les bosquets, sylphes et sylphides dans chaque courant d’air, elfes principalement bleus, korrigans invariablement roux, ogres, nains et métis ogro-nains appelés ograins, minuscules farfadets bioluminescents, et même lutins de champignon (car l’Amour ne connaît pas de frontière, ni n’a inventé les lunettes).
Toutes ces créatures se baptisèrent elles-mêmes, puisque plus personne n’était là pour le faire : fééries.
Et le temps passa – pas beaucoup. Juste assez pour que les fééries apprennent à vivre seules sur Terre, chacune selon ses goûts et ses façons, sans dieu ni magie.

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Avec la plume alerte, remplie d’humour caustique, qu’on lui connaît au moins depuis la série « Quand les dieux buvaient » (2001-2009), avec aussi le sérieux presque désespéré qui hante les si troublants « Le goût de l’immortalité » (2005) et « Outrage et rébellion » (2009), Catherine Dufour, décidément fort active ces derniers temps, six mois à peine après le fort rusé « Entends la nuit » et trois mois avant le nécessaire « Ada ou la beauté des nombres », nous offrait en mai 2019 cet excellent « Danse avec les lutins », aux éditions de L’Atalante. Admiratrice revendiquée de Terry Pratchett depuis l’origine ou presque, elle sait toutefois injecter avec une rare puissance des contenus politiques fort acérés dans la veine  de son humour parodique déchaîné. « Danse avec les lutins », pour notre plus grand plaisir de lectrice ou de lecteur, pousse cette logique à de redoutables extrémités.

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Trois siècles plus tard, dans un bureau feutré dont la cheminée de pierre porte le sceau HVCQ souligné d’une plume stylisée.
– Vous savez ce qu’on dit dans la banque, en ce moment ? La paix menace.
Glloq termina sa phrase avec un petit rire de connivence qui tomba à plat sur le tapis, au pied du fauteuil sur lequel il était assis.
Glloq n’était pas un mauvais ograin : il aimait son épouse, ainsi que la plupart de ses enfants. Il donnait trois pour cent de ses revenus aux pauvres, bornait ses pulsions libidinales aux abricots confits et ne frappait son chien que quand celui-ci mangeait son journal intime. Certes, c’était un affairiste, mais de la même façon qu’Havecoque VI était banquier : parce qu’Havecoque V l’était. On encaisse ses amis, on endosse sa famille et on reprend la signature de son père. D’aussi loin que Glloq se souvînt, il avait toujours croulé sous les problèmes, ce qui expliquait en partie son profil de chameau. Pour commencer, il n’avait pas un nom facile à porter. À épeler non plus. Pour finir, il avait des actionnaires. Et ceux-ci n’étaient pas contents, d’après Havecoque VI. D’un autre côté, un actionnaire content, c’est qu’il est malade et qu’il vient de chier un lingot.
– Les actionnaires sont, hm, franchement furieux, insista Havecoque VI.
(…)
– Il y a toujours la solution de raviver les… incidents frontaliers, dit-il avec son habituel sens de la litote commerciale. Puntab contre Hsort, Unterwald contre la vallée du Platch…
– Je me suis laissé dire que ces États étaient, hm, exsangues. Dans tous les sens du terme.
– Ils ont longtemps fait l’essentiel de mon chiffre, oui.
Un silence passa, fit le tour et sortit sur les pas du majordome.
– Ce qu’il nous faut, mon cher ami, c’est voir les choses, hm, autrement.
Glloq ouvrit de grands yeux mais n’en vit pas mieux. Ceux qui en avaient les moyens se sont entre-tués et les survivants sont ruinés, que veut-il que j’y fasse ? Que je ressuscite les morts ? Et pourquoi pas armer les pauvres ? Glloq soupçonnait parfois le sombre visage impassible d’abriter des pensées furieusement inconvenantes.
– Beaucoup de gens ont fait fortune à la faveur des, hm, événements que vous avez mentionnés, dit Havecoque VI. Il nous faut aller chercher l’argent là où il est aujourd’hui.
Glloq, dans un mouvement réflexe, tapota ses poches. Havecoque VI fit cliqueter ses longs ongles sur l’accoudoir.
– Je veux parler de tous ceux qui étaient à l’arrière des conflits frontaliers, mon cher Glloq. Fabricants d’uniformes, fourgueurs de pansements, marchands de sapin – et, hm, les croque-morts, ça va de soi.
– Ah ! Ceux-là, toussa Glloq. Mais ces gens-là sont gens de paix. Je vois mal le brave Endive Boussaque achetant une morgenstern pour l’accrocher derrière son comptoir de textile.
– Vous êtes dans le vrai, grinça Havecoque VI. Ces gens-là n’ont pas le sens commun. Ces gens-là veulent à la fois les richesses de la guerre et la paix pour les dépenser. Le beau résultat, hm, c’est qu’on ne trouve plus que cohabitation pacifique partout. La voilà, l’ennemie. C’est elle qu’il faut combattre.
– Mais comment ? gémit Glloq. Quand deux populations sont séparées par une frontière, mon… argumentaire de vente est tout trouvé, mais…
– Alors, bon, il faut créer un ennemi d’un nouveau genre, le coupa Havecoque VI. Et de façon à ce qu’il ne nous atteigne pas, nous.

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Dryade (® Medok 81)

Espèce féérique ancienne, historiquement plutôt peu douée en matière de magie, mais richement dotée en avidité matérielle, en absence de vergogne, en brutalité destructrice et en mépris vis-à-vis des autres, particulièrement du côté de ses puissants, les ograins, mi-ogres mi-nains, dominent désormais la Terre, qu’ils ravagent soigneusement au fur et à mesure de leur développement industriel tous azimuts, tout en détruisant au passage, volontairement ou non, les habitats spécifiques de la plupart des autres créatures féériques, beaucoup plus pacifiques qu’eux en général. Lorsqu’un gros fabricant d’armes ograin trouve une idée de génie pour booster ses ventes en développant un véritable ennemi intérieur, le sort en est jeté…

C’était toujours un bouge au bord du Fondhan, le cœur desséché du Bisqvit.
Mais à l’intérieur il était bien plus cossu que seize ans auparavant. On y trouvait, adossés aux poteaux de bois, des faisceaux d’épées liées entre elles par des chaînes. On y voyait d’énormes boucliers, des tentures en cuir, des tapis en mailles d’acier et, sur les tables à tréteaux, des crânes dont les orbites étaient comblées de gros saphirs. Krabboir, lui, n’avait pas changé d’une ferraille. Glloq, par contre, s’était encore alourdi. Son front avait poussé jusqu’à la nuque à travers ses petits cheveux plats. Suant et sifflant, il suçotait un crâne de vin tandis qu’en face de lui Krabboir épluchait les contrats, les factures et les quittances.
– C’est bon, grogna ce dernier en refermant l’épais livre de comptes.
Glloq dit d’un air solennel :
– Nous avons fait du bon travail, tous les deux.
– Gnrf, répondit Krabboir, qui ne se mouillait jamais.
La sagesse du désert, à vue de nez, songea Glloq. Il reprit :
– Nos… amis communs se félicitent que l’argent… des mines naines ait servi à payer des… équipes et des… opérations de promotion aussi qualitatives.
Glloq pratiquait l’art de la litote commerciale depuis si longtemps qu’il en postillonnait des points de suspension. Krabboir lui jeta un coup d’œil sans ponctuation :
– Depuis la fontaine, vos ventes ont explosé, hein ? C’est moi qu’il faut féliciter.
Sur quoi, il exigea une prime de résultat. Glloq leva les yeux et les bras au ciel, brassa les « Rendez-vous compte ! » et les « Il est loin, le temps où l’on vendait des catapultes de destruction massive fortement margées ! » Il parla armement de proximité, petit calibre et tranchoir de père de famille.
– Savez-vous combien je gagne sur une arbalète de dame ?
Finalement, Krabboir sortit son plus grand couteau et le planta au milieu du livre de comptes. Il obtint la moitié de la gratification exceptionnelle que Glloq avait négociée pour lui auprès des actionnaires. Tous deux se quittèrent satisfaits.
– Vous n’êtes pas le premier à vous offrir une armée, hein ? lâcha Krabboir sur le pas de la porte. Mais je n’avais encore jamais vu quelqu’un se payer des ennemis.

Avec une gouaille et une verve infatigables, Catherine Dufour transforme les soubassements d’une certaine géopolitique contemporaine en une vaste cosmogonie d’un capitalisme de fantasy, au prix de quelques belles acrobaties métaphoriques, pour nous offrir cette très réjouissante plongée, avec férocité et avec tendresse, dans certaines instrumentalisations d’aujourd’hui.

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