☀︎
Notes de lecture 2010

Note de lecture : « Mort à la Fenice » (Donna Leon)

Un bon exemple de ce que je peux détester dans certains polars, « locaux » ou non.

x

RELECTURE

14538.jpg

J’avais lu quelques Donna Leon il y a fort longtemps et en avais gardé une très mauvaise opinion. Une amie m’ayant fait remarquer il y a quelques semaines que j’étais peut-être un peu sévère, j’ai voulu en avoir le cœur net, et ai donc relu la toute première enquête du commissaire vénitien Brunetti, parue en 1992 (traduite en français en 1997 par William Desmond chez Calmann-Lévy), étrennant au passage le nouveau format de lecture •2 promu par les éditions du Seuil (format qui, au passage, ne m’a guère convaincu).

Hélas, je suis probablement encore plus sévère aujourd’hui que je ne le fus il y a une douzaine d’années. Passons sur l’intrigue policière, gentiment conventionnelle, mais qui n’est pas ici en cause, et allons directement aux deux facteurs pour moi presque insupportables.

Premièrement, la morgue hautaine de cette Américaine ayant habité à Venise depuis les années 80 – après avoir été guide touristique à Rome – me met profondément mal à l’aise. Clichés sans nombre, tant sur la ville de Venise, son histoire et son actualité, que sur l’Italie en général (les personnages siciliens, napolitains ou calabrais sont par exemple affligés de tous les défauts, de leur prononciation inélégante à leur fainéantise légendaire) ; contemption à l’égard des « touristes qui défigurent la ville », tout en racolant le lecteur supposé en égrenant justement tous les poncifs de la Venise touristique, au prix d’erreurs de localisation et d’invraisemblances géographiques manifestes, surprenantes pour une autrice vivant – ou ayant vécu un certain temps –  sur place (je finirai par croire que ce n’est pas uniquement pour y préserver son anonymat, comme elle le dit, surtout maintenant qu’elle n’y habite plus, qu’elle refuse depuis toujours que ses romans soient traduits en italien).

x

Unknown

Deuxièmement, et c’est sans doute le pire : une faiblesse de style et de construction tactique rarement atteintes dans le genre policier, qui ne brille pourtant pas toujours par la fulgurance de son écriture. Mais aucun Mankell, Manchette, Fajardie, Sjöwall, Freeling, Rankin, Chainas, Quadruppani, Camilleri ou Carofiglio, pour ne citer qu’une poignée d’auteurs, ne se permettrait – jamais – les horreurs qui parsèment la prose de Donna Leon : descriptions physiques issues de rédactions poussives de collège (« nez aquilins signes de noblesse », « pommettes hautes de type slave », « visages au teint olivâtre »,…), descriptions laborieuses et inutiles d’itinéraires – pour asseoir la « couleur locale », je suppose (« Il franchit le pont qui fait suite à Campo San Moisè, tourna à droite deux fois, et s’engagea dans une ruelle étroite qui se terminait sur une lourde porte en bois massif. » – sérieusement… style de maître de donjon débutant ?), et bien pire encore, résumés au surligneur rouge pour lecteurs inattentifs (juste après un dialogue de quinze lignes exposant clairement les faits, le terrible point sur les « i » : « L’une d’elles était morte à cause de Wellauer et une autre avait peut-être eu sa carrière gâchée par la faute du maestro. Seule la petite dernière lui avait échappé, mais elle avait dû s’enfuir en Argentine pour cela »). Je n’exagère pas, hélas, les exemples de ce type se présentent toutes les deux ou trois pages…

Toute dernière chance pour éviter un enterrement définitif de cette autrice, malgré tout l’intérêt et l’amour que je porte à Venise depuis plus de vingt ans : qu’une lectrice ou un lecteur me promette que ces deux points rédhibitoires se sont vraiment améliorés au fil du temps jusqu’à devenir supportables, à défaut d’être invisibles, dans ses dernières productions…

x

Unknown

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Mort à la Fenice » (Donna Leon)

  1. Merci de ta présentation. Un ami aime beaucoup cette série, mais pour l’instant je n’ai jamais osé l’essayer, sans vraiment savoir pourquoi. Ta critique ne va sûrement pas m’encourager à le faire. Mais je me demande si une partie du problème pourrait venir de la traduction en français. As-tu essayé en V.O. ?

    Publié par WordsAndPeace | 18 août 2018, 20:31
    • Oui, j’avais lu le 2ème (Death in a Strange Country) en VO, et je n’avais pas vu de différence notable quant aux problèmes qui m’avaient déjà peiné (disons) dans le premier…

      Publié par charybde2 | 18 août 2018, 21:45
  2. Ah ces slaves aux pommettes olivâtres…. d’autres croquaient des pommes (vertes) ou les cultivaient et les regardaient flétrir) dans son jardin (des espèces rides)

    Publié par jlv.livres | 19 août 2018, 08:31
  3. pour me racheter….

    Très belle « Collection Japon » chez Les Belles Lettres, avec presque une quarantaine de volumes publiés. Le tout sous trois thèmes avec chaque fois une mascotte, séparés en « Etudes », « Fiction » et « Non Fiction ».
    Dans la catégorie « Non Fiction » une étude passionnante de Masao Maruyama « Essais sur l’histoire de la pensée politique au Japon » (2018, Les Belles Lettres Collection Japon 35, 530 p.) ainsi que « Morts pour l’Empereur. La question du Yasukuni» de Tetsuya Takahashi (2012, Les Belles Lettres Collection Japon 15, 172 p.). Deux importants ouvrages pour qui s’intéresse au Japon contemporain.

    On connait le temple de Yasukuni, sanctuaire shintô situé au centre de Tôkyô. Sanctuaire qui est censé célébrer les deux millions cent-cinq mille soldats de l’ex-armée impériale japonaise. Le fait est que le premier ministre Koizumi a remis en l’honneur ce sanctuaire, en s’y rendant officiellement en 2000 pour commémorer les morts au combat et leur glorification comme « héros ». Il est évident que sous prétexte de cette visite, il y a la relation évidente entre politique et religion. Et surtout le nationalisme moderne, la «culture» spécifiquement japonaise et surtout l’idée de «mourir pour la patrie».
    Cinq grandes parties. « La dimension émotionnelle du débat. Entre commémoration et glorification » qui reprend l’émotion des familles dont « Honneur aux morts à la guerre et aux familles de défunts ! ». Viennent ensuite « Les vrais problèmes posés par l’Histoire. Au-delà de la responsabilité de guerre » dans lequel l’auteur aborde aussi la question chinoise, avec les atrocités commises lors de la période expansionniste japonaise. Suit « La dimension religieuse. Le piège de l’idée selon laquelle les sanctuaires shintô ne relèveraient pas de la religion » où il est difficile de faire la part de la religion et de la politique. Avec des considérations entre une approche chrétienne et bouddhique, le tout étant soigneusement « camouflé par la laïcité ». L’auteur aborde alors la « tradition japonaise » en en faisant « Une question culturelle » avant d’aborder la question du futur « Quels enjeux pour un nouveau mémorial national ? ».

    Autre ouvrage important « Essais sur l’histoire de la pensée politique au Japon » de Masao Maruyama, examine l’évolution du pays depuis l’époque Edo (fin du XIXeme siècle). Souvent déconnectée de l’évolution du monde occidental, cette pensée politique se manifeste surtout par son manque de continuité ou son évolution.
    Trois parties principales, ou trois essais avec « La formation du confucianisme à l’époque des Tokugawa ». C’est la grande époque des shôguns qui dirigent le pays de 1603 à 1867. C’est l’époque d’Edo, du nom de la nouvelle capitale qu’ils s’étaient choisi pour éviter Tokyo. L’organisation respecte une stricte hiérarchie des classes, avec au sommet les « samourais », classe guerrière, suivie des fermiers, des artisans et des commerçants. Le confucianisme prend alors une importance certaine, surtout sous l’influence de Ogyū Sorai (1666-1728) qui va influencer à la fois la politique et la littérature, introduisant la pensée chinoise. Pour lui la pensée et la langue contiennent des valeurs, des modes de pensée et des comportements spécifiques. D’un point de vue politique, il est plutôt réactionnaire, défendant un ordre féodal. Au sommet, bien entendu, il y a le chef du premier clan militaire du pays, c’est à dire le shôgun des Tokugawa. On en arrive au troisième essai qui aborde les notions de « Nation et nationalisme ». L’auteur cherche alors à faire correspondre l’histoire intellectuelle du pays avec celle de l’Europe. Avec lui, « l’esprit oriental » renoue avec la modernité. L’évolution du Japon suit en effet un itinéraire intellectuel qui lui apporte une conscience historique du monde. Cela explique en partie comment il existait au Japon, « une technologie capable de construire des navires de guerre parmi les meilleurs du monde, et en même temps un mythe national voulant que les souverains suprêmes du Japon fussent choisis pour l’éternité des temps par un oracle de la déesse Amaterasu ».

    Dans la catégorie « Fiction » une série de nouvelles et romans, essentiellement du début du siècle, dont des nouvelles fantastiques, dont « La Pagode à cinq étages » de Kôda Rohan traduit par Nicolas Mollard (2009, Les Belles Lettres Collection Japon 7, 320 p.) et « Au-delà. Entrée triomphale dans Port Arthur » de Uchida Hyakken (2017, Les Belles Lettres Collection Japon 33, 280 p),suite de nouvelles avec une préface de Philippe Forest.
    « La Treizième Nuit » de Ichyiô Higuchi rassemble 5 nouvelles traduites par Claire Dodane (2008, Les Belles Lettres Collection Japon 5, 186 p.). Romancière japonaise (1872-1896), orpheline à 17 ans et morte de tuberculose à 24 ans. C’est la première femme auteur japonaise, unanimement reconnue. Son image orne d’ailleurs les billets de 5000 yens. Elle renvoie souvent à sa pauvre jeunesse « Durant l’hiver de ma quinzième année, alors que j’ignorais tout encore des choses de l’amour, les vents froids apportèrent avec eux une rumeur. Bientôt… on racontait ici et là que j’étais amoureuse… Les rumeurs nous brisent comme les vagues d’une rivière… et nous éclaboussent ». Une quarantaine de nouvelles cependant, qui sont toutes centrées sur la misère et les injustices de son temps. Dans la nouvelle qui donne son titre à l’ouvrage, une jeune femme, Saito O-Seki, décide d’annoncer à ses parents la fin de son mariage avec Harada Isamu et sa séparation d’avec son fils Tarô. Finalement, elle ne le fait pas, et rentre en pousse-pousse. Sur la route qui menait à Surugadai, elle retrouve Roku, un ancien amour. Souvenirs nostalgiques des ris et des joies avec « le fils Kôsaka du bureau de tabac d’Ogawamachi, où tout était toujours à sa place ». Toute une époque qui disparait peu à peu, remplacée par un monde plus difficile.
    « Le son du koto » est une nouvelle brève d’une dizaine de pages. « Dans le ciel, le soleil et la lune ne font pas de différence : ils brillent pareillement pour tous sur cette terre. Au printemps, l’éclosion tranquille des fleurs est aussi impartiale ». Ainsi commence la nouvelle. Pour Ichyiô Higuchi, conformément à la tradition japonaise, la lune joue un rôle important. On la célèbre principalement à l’automne, période de mélancolie. « Un innocent enfant assistait depuis quatorze ans à la disparition des membres de sa famille, tombés un à un comme les feuilles morts dans l’automne ». Et ainsi va la vie. « Le jeune mendiant avait les yeux fixés sur la maison d’une femme dénommée Morie Shizu ». Et « cette femme allait avec son koto aider un homme à renaître ». « Le jeune homme venait d’enter dans un monde où cent fleurs différente étaient en même temps écloses ».
    Dans « Jour de Neige » Tama est une jeune écolière de quinze ans, amoureuse de son professeur Katsuragi Ichirô. Mais le tout baigne dans le poétique. « Tandis que les flocons dansent dans le ciel comme les ailes de papillons silencieux et qu’ils couvrent à perte de vue la terre d’un manteau d’argent, voilà que sur les arbres dénudés de l’hiver les cristaux rivalisent de leurs pétales avec les fleurs de printemps ». Et cette neige recouvre tout. « La voilà, cette année encore, inconsciente sans doute du malheur qu’elle apporte, sauvant de son manteau blanc l’apparence de la clôture cassée, si fière de la beauté dont elle recouvre le monde… Je l’aimais, moi aussi. Autrefois ».
    Enfin « Eaux Troubles » est une longue nouvelle d’environ 60 pages, presque la moitié de l’ouvrage. C’est l’histoire de « O-Riki, de la maison Kikunoi » qui est toujours plus ou moins amoureuse de Genshishi, devenu tireur de charrette. Pauvre bien entendu, marié à une O-Hatsu qui « devait avoir vingt-huit ou vingt-neuf ans. La pauvreté avait creusé ses traits et la vieillissait d’au moins sept ans ». Ils ont un fils, Takichi, qui subsiste, lui aussi. Quand survient dans la maison de passe, Yûki Tomonosuke, élégant client qui prend en pitié O-Riki. Atermoiements et finalement impossible d’ôter Genshishi du cœur d’O-Riki. « Quelques jours seulement après la Fête des Morts alors que les lanternes blanches encore suspendues ici et là projetaient tristement leur faible lueur, deux cercueils quittaient le nouveau quartier. L’un était transporté sur un palanquin, l’autre comme un bagage, à même sur les épaules de deux hommes. Le cercueil sur palanquin avait été discrètement retiré de la remise de chez Kikunoi ». Toute la misère, tant matérielle qu’affective de ces gens, alors que la période Edo s’achève.

    On retiendra également un autre texte de Ichyiô Higuchi « Qui est le plus grand ? » traduit par André Geymond (1998, Editions Philippe Picquier, 128 p.). Petit roman ou longue nouvelle qui se déroule dans le quartier de Yoshiwara en 1893 que l’on pourrait traduire par « la plaine des roseaux ». C’est le quartier des plaisirs de Tokyo, avec ses maisons de thé, ses courtisanes de haut rang et ses simples prostituées. Mais aussi ses commerçants et clients plus ou moins cossus. On est à la fin de l’ère Edo, et donc à une époque où tout s’accélère et évolue. Proche de ce quartier, une bande d’adolescents entre 13 et 16 ans. Tous vont encre à l’école d’Ikueisha. Il y a parmi eux Shinnyo, qui veut devenir bonze comme son père, bonze d’ailleurs haut en couleur. Shôtarô qui aide déjà sa grand-mère à recouvrir des prêts sur gage de la boutique et « Sangorô-aux-dents-de-lapin ». Il y a surtout Midori, jolie cadette d’une sœur aînée qui est « courtisane ». Cela permet à Midori d’avoir de l’argent pour acheter des jouets à ses camarades. « Elle a offert à chacune de ses vingt camarades une balle en caoutchouc avec les mêmes motifs ». Encore des cadeaux de jeux pour enfants. Devenir courtisane, ce sera aussi son but dans la vie. Mais « elle doit apprendre les arts d’agréments, les travaux féminins et aller à l’école ».
    Plusieurs niveaux de lecture dans les textes de Ichyiô Higuchi. Il y a bien entendu l’histoire, souvent une histoire familiale, marquée par les femmes. Familles déchirées, pauvres, avec un mari souvent sans qualification, ayant plus ou moins sombré dans l’alcool quand il y avait encore des rentrées d’argent. Une femme qui essaye de sauver les apparences et de faire vivre la famille. Un enfant, généralement un garçon, car les filles sont très vite vendues à la prostitution. Une courtisane, ou prostituée, aussi, qui a été plus ou moins entichée du mari. Tout ce monde souffre.
    La transition entre les deux ères est également celle des enfants qui vont très vite passer à l’âge adulte, donc avoir à se prendre en charge. Fini les jeux et les poupées. Il va leur falloir s’occuper de la vraie vie, avec les difficultés qui s’annoncent.
    Il y a enfin la référence littéraire classique, beaucoup plus diffuse dans le texte. Souvent au niveau même de la langue ou des renvois à des textes classiques de la période Edo. Heureusement, il y a des notes, parfois abondantes. Ce niveau est difficilement abordable pour quelqu’un non-familier du Japon. On pourra lire à ce sujet le mémoire de Timothy J. Van Compernolle « The Uses of Memory: The Critique of Modernity in the Fiction of Higuchi Ichiyo» (2006, Cambridge: Harvard University Press, 258 p.). Un des meilleurs spécialistes de cette auteur. « C’est l’une des auteurs féminins les plus difficiles à situer, non seulement dans son présent, mais aussi dans la tradition littéraire du pays ». A sa naissance, tout au début de l’ère Meiji, elle va découvrir les changements imposés par ce modernisme, non seulement dans la culture, mais aussi dans la langue. C’est ce que Higuchi Ichiyo va faire en inventant une nouvelle façon d’écrire, qui garde à la fois le souvenir de l’ère Edo, mais incorpore des nouvelles façons d’écrire (« revision and renewal » écrit-il). « Elle s’approprie l’héritage littéraire pour pouvoir le confronter au présent, avec la révision et le renouvellement du passé littéraire »

    Un mot sur la prostitution au Japon pendant cette fin de l’ère Edo. On parle dans ces textes des quartiers de Asakusa, dans l‘arrondissement de Minato-ku, ou de Yoshiwara, en bordure de « Edogawa » un bras de la grande rivière Sumida qui traverse Tokyo. Tout remonte, une fois de plus au shôgun des Tokugawa, lorsqu’il décide de rassembler les principaux seigneurs à Edo. Il faut construire une nouvelle capitale, d’où l’arrivée de nombreux ouvriers de la campagne, souvent seuls. D’où la nécessité d’organiser leur vie sexuelle. Ce sera la période des « Estampes Japonaises » qui soulage les hommes, et la création de quartiers et maisons de plaisirs. Ce sera donc principalement Yoshiwara à Tokyo, Shimabara à Kyoto et Shinmachi à Osaka, tous créés entre 1589 et 1656. Dans chacun, des salons de thé et autres petits restaurants et des « maisons des plaisirs ». Yoshiwara sera en grande partie détruit par des incendies, puis par le tremblement de terre du Kanto en 1923. A Tokyo, ces maisons se sont déplacées vers le quartier de Gion. On y trouve des comédiens « hôkan » des théâtres de « kabuki », particulièrement prisés, des acteurs, des peintres et des danseuses. Il y a aussi les courtisanes et les geishas. Le quartier de Yoshiwara est entouré d’un petit canal, et accessible uniquement par « La Grande Porte ». On y accédait souvent par barque. Une carte sommaire est fournie avec les notes de « Qui est le plus grand ? », qui permet de s’orienter, avec les différents endroits ou temples cités dans le livre, dont le lieu où Higuchi Ichiyo a vécu. Les grandes maisons de passe étaient souvent construites en bois avec une salle de réception, et des galeries en bois d’où les courtisanes appelaient les clients au premier étage. On pourra consulter le roman de Matsui Kesako « Les Mystères de Yoshiwara » traduit par Didier Chiche et Shimizu Yukiko (2011, Editions Philppe Picquier, 298 p.). L’intérêt de ce livre qui décrit le quartier réside dans ce que l’auteur ne se restreint pas à l’aspect touristique, mais elle trace également des portraits des grands noms qui ont animés le quartier.

    Pour ce qui est de la prostitution, elle n’existe pas officiellement, étant donné qu’il s’agit d’un « accord privé » conclu entre un homme et une femme. Les geishas sont des artistes qui pratiquent la danse, la musique et la conversation pour une clientèle aisée. Le mot « geisha » peut s’interpréter comme « personne d’arts ». Elles appartiennent au « monde des fleurs et des saules ». Les geishas étaient principalement vendues dès leur petite enfance vers 6-8 ans par les familles pauvres aux « okya ». En échange, ces maisons les élèvent et les éduquent dans les métiers d’arts. Parmi eux, la cérémonie du thé « chanoya » ou l’arrangement floral « ikebana ». La tradition japonaise voulait que les enfants qui pratiquent les arts commencent « le sixième jour du sixième mois de leur sixième année ». Les « oirans » ou « premières fleurs » étaient des courtisanes de haut rang, mais sans connaissance particulière de la danse ou du chant. Elles avaient souvent une ou deux apprenties, « kamuro », qui les accompagnaient et les servaient. Une hiérarchie stricte s’établit entre « yujo » la prostituée de basse classe, puis les « tayû » ou « tenjin » et « oiran ». Quant à la classe « geisha », la prostitution leur est en principe interdite, contrairement aux « oirans ». Mais cela a lieu après une multitude d’étapes et de protocoles tous plus incroyables les uns que les autres
    On pourra lire « Mémoires d’une geisha » de Yuki Inoue traduit par Karine Chesneau (1993, Editions Philippe Picquier, 256 p.). C’est l’histoire de Kinu Yamaguchi, fille d’un artisan sculpteur, alcoolique et désœuvré. Elle est vendue à l’âge de huit ans « pour 100 yens » à une maison de geishas sous les ordres de la « Mère » et des « grandes sœurs ». Un long et douloureux apprentissage.

    Un des intérêts de ces deux textes est de montrer la transition qui se prépare entre l’ère d’Edo et le Japon moderne de l’ère Meiji. C’est la transition entre la fin de la politique d’isolement volontaire et le début d’une politique de modernisation du Japon, ce qui induit un bouleversement social, politique et culturel du pays et de ses habitants. On reste encore avec Ichyiô Higuchi dans le monde japonais de l’ère Edo, plein de poésie. « Au printemps, les gens vont en grand nombre voir les cerisiers, puis on accroche les lanternes en l’honneur de la défunte Tamagiku et en automne, au moment de la fête de Niwaka, en dix minutes, le nombre des voitures qui défilent dans cette seule rue se monte à soixante-quinze. Mais une fois passée la deuxième partie de Niwaka, lorsque les libellules rouges volent en tous sens au-dessus des rizières, le temps est proche aussi où la caille crie dans les canaux. Matin et soir, le vent d’automne transperce le corps. Chez le marchand de couleurs Jôsei, les bâtonnets de combustible pour les chaufferettes ont remplacé la poudre contre les moustiques». Mais on sent bien que ce passé est en train de changer. A travers ce quartier des plaisirs de Yoshiwara, les quatre adolescents ne réalisent pas très bien qu’ils ne sont finalement que de futurs travailleurs du sexe. En effet, les enfants étaient souvent vendus par leurs parents à la prostitution, forme larvaire du capitalisme sauvage qui va déferler sur le pays. On lira à ce propos le livre de John Whittier Treat qui vient de paraître « The Rise and Fall of the Modern Japanese Literature » (2018, Univesity of Chicago Press, 368 p.). Il donne un point de vue assez caustique sur cette période de transition dans la culture japonaise. Il rejoint et complète en celà le changement politique du pays, énoncé dans l’essai de Masao Maruyama sur la pensée politique.
    Cette transition se marque, au-delà de la littérature dans « Madame Chrysanthème » de Pierre Loti (1993, Flammarion, 285 p.), mais aussi dans la musique, avec « Madame Butterfly », de Giacomo Puccini. Dans « Madame Butterfly », qui se passe à Nagasaki. Benjamin Franklin Pinkerton, jeune lieutenant de la marine américaine, entre en relation avec une jeune geisha de 15 ans, Cio-Cio-San, « Mademoiselle Papillon » après avoir eu recours à Goro, sombre entremetteur. Celle-ci tombe amoureuse et attend en vain son beau lieutenant « Sur la mer calmée, au loin une fumée s’élèvera… ». Dans le roman de Pierre Loti, Chrysanthème est une geisha cynique et vénale. La comparaison avec l’opéra de Puccini est vaine. En fait Hakodate et Shimoda, au Sud de Yokohama sont les deux ports ouverts aux étrangers par le commodore Matthew Perry. Dans cette ville, réputée pour ses massifs d’hortensias et d’hydrangeas qui poussent librement sur la péninsule, il existe un petit musée dédié à Okichi Saito, fille d’un charpentier vivant à Shimoda. Son histoire ressemble beaucoup à celle de Madame Butterfly. Elle aurait été forcée de se mettre au service de Townsend Harris, le premier consul américain au Japon. Elle accepte, sachant qu’elle serait par la suite méprisée et déshonorée par les habitants de Shimoda et traitée de mouton « rashamen ». Impression qui n’a rien à voir, c’est à Shimoda que j’ai gouté pour la première fois à de la chair de baleine, très rouge, d’autant qu’elle était crue. Tant pis pour l’écologie, il faut savoir s’adapter aux coutumes locales.

    Dans le même genre, on pourra se référer aux deux nouvelles, « Kitchen » et « Moonlight Shadow », qui constituent « Kitchen » de Yoshimoto Banana traduites par Dominique Palmé (1996, Gallimard, 180 p.). Déjà le titre est à lui seul le symbole du changement. C’est une des premières modifications de l’ensemble familial avec cette cuisine, empruntée au monde occidental. D’ailleurs le titre en japonais « Kitchin » indique tout de suite l’emprunt.
    Une jeune fille d’une vingtaine d’années Mikage, vient de perdre sa grand-mère. « Je m’appelle Mikage Sakurai, mes parents sont morts jeunes l’un et l’autre. Et j’ai été élevée par mes grands-parents. A l’époque où je suis entrée au collège, mon grand père est mort. Ensuite nous nous sommes débrouillées toutes les deux ma grand-mère et moi. Et puis l’autre jour, voilà qu’elle est morte à son tour. Ça m’a fait un choc ». Elle trouve refuge chez Yûichi Tanabe, personnage louche, qui l’accueille dans l’appartement de sa pseudo mère Eriko, qui se définirait plutôt comme transsexuel.
    Mais il y a la fascination du modernisme. « Je crois que j’aime les cuisines plus que tout au monde. Peu importe où elles se trouvent et dans quel état elles sont, pourvu que ce soient des endroits où on prépare des repas, je n’y suis pas malheureuse. Si possible, je souhaiterais qu’elles soient fonctionnelles, et lustrées par l’usage. Avec des tas de torchons propres et secs, et du carrelage d’une blancheur éblouissante. Mais une cuisine affreusement sale me plaît tout autant ». Et puis cette confession « Avant d’être accueillie par les Tanabe, je dormais tous les jours dans la cuisine ». Véritable obsession « Je crois que j’aime les cuisines plus que tout autre endroit au monde. […] Quand je suis épuisée, je songe avec enchantement qu’au moment où la mort viendra, j’aimerais pousser mon dernier soupir dans une cuisine. Seule dans le froid, ou au chaud auprès de quelqu’un, je voudrais affronter cet instant sans trembler. Dans une cuisine ce serait idéal ».

    On s’est un peu éloigné des nouvelles et romans de la collection Japon des Belles Lettres. J’y reviendrai mais il y a quelques centaines de pages additionnelles à lire. En résumé, une très belle collection qui illustre bien cette transition vers le Japon moderne, avec ses malheurs et ses déceptions. Misères de la vie, mais aussi très grande poésie des textes.

    Publié par jlv.livres | 19 août 2018, 08:35

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Venise à double tour  (Jean-Paul Kauffmann) | «Charybde 27 : le Blog - 3 juin 2019

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :