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Notes de lecture 2017

Note de lecture bis : « Les aigles puent » (Lutz Bassmann)

Chant funèbre pour un combattant égalitariste ventriloque et sa famille, avec rouge-gorge mazouté et golliwog.

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Dans sa très belle note de lecture (à lire ici), ma collègue et amie Charybde 7 souligne le « choc noir » de cette « poésie insensée de la résistance à l’agonie ». Publié en 2010 chez Verdier, le troisième texte, après « Haïkus de prison » et « Avec les moines-soldats », du plus résistant et résilient de tous les porte-paroles du post-exotisme brille en effet d’un éclat cendré particulièrement rare, résonnant sourdement avec les « Onze rêves de suie » de sa camarade de combat Manuela Draeger, parus exactement au même moment.

– Je n’ai aucune envie de parler, dit le rouge-gorge.
– Ce n’est pas une question d’envie, dit le golliwog. Moi, par exemple, je n’ai jamais eu envie d’être un jouet raciste, que ça date des temps historiques ou de plus tard. L’envie n’a rien à voir avec tout ça. Si tu peux parler, il faut que tu parles. Que tu parles ou que tu te taises.
– Bon, acquiesça le rouge-gorge.
Il se tut.
Ils restaient tous les trois prostrés à l’endroit où le destin les avait rejetés, comme des débris noirs sur une plage après une forte marée, Gordon Koum, le golliwog et le rouge-gorge. Prostrés comme des débris noirs. La ville autour d’eux avait cessé d’être un lieu de rencontre, d’activité humaine, et même de destruction et de mort. C’était simplement un décor obscur dans lequel ils pouvaient tous trois faire preuve d’un semblant d’existence et d’un semblant de connaissances langagières. Un décor sans passé et sans avenir.

Gordon Koum était en mission commando pour le Parti, loin de chez lui, lorsque l’ennemi a frappé la grande cité égalitariste où il résidait avec sa famille : sous les munitions totales d’une nouvelle génération, un peu « comme autrefois les bombes atomiques », ainsi que le notera plus tard l’un des miliciens préposés à la garde du champ de ruines, la ville a été littéralement oblitérée, réduite en cendres même, plutôt qu’en décombres. Pourtant, malgré le danger évident, le guerrier fatigué ne peut que s’enfoncer dans la zone mortifère où ont été ensevelis peut-être, vaporisés plus vraisemblablement, les corps de son épouse Maryama Koum et de ses enfants, Sariyia Koum, Ivo Koum et Gurbal Koum. Alors que les effets résiduels des armes terminales utilisées ici se font sans doute sentir sur lui, il parvient à l’endroit qu’il estime être – malgré le manque de repères dans la désormais rase désolation – l’emplacement de son immeuble, où il s’agenouille dans la cendre, ne trouvant là qu’un rouge-gorge égaré qui a tôt fait de mourir englué et une poupée de chiffons. Et pourtant, envers et contre tout, pour des raisons à la fois très simples et très mystérieuses, il faudra bien que vivent encore ici le Verbe  et le Souvenir, sous forme de bribes de récit, de narrats à échanger vaille que vaille entre mourants et inanimés mus soudain par la ventriloquie.

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J’aimerais ici donner quelques indications sur ce monde de vertébrés vivants que nous habitions encore à notre manière, sans trop y appartenir en tant que personnes humaines ou autres.
Nous avions perdu sur toute la ligne depuis plusieurs générations.
Aucune lutte n’avait abouti. De temps en temps, pour respecter à la fois la tradition et notre instinct, nous lancions des offensives politico-militaires depuis nos camps, nos centres psychiatriques ou nos ghettos. Elles se terminaient systématiquement en déroute.
La défaite était notre seconde nature. Nous l’avions intégrée à nos comportements, et, lorsque par hasard nous échappions à la captivité, nous préférions habiter les maisons vides, les ruines et les souterrains.
(« À la mémoire de Benny Magadane »)

Avec Benny Magadane, avec Antar Gudarbak, avec Golkar Omonenko (et avec son fils Ayïsch, qu’il faudra, en imagination, savoir faire rire), avec Bahamdji Bariozine, avec Mario Gregorian, avec le groupe Avenir radieux (qui sait attendre les ordres comme certain personnage essentiel du « Bara Yogoï » de Léo Henry et Jacques Mucchielli), avec Leonal Baltimore même, alpiniste du dérisoire s’il en est, avec Maroussia Vassiliani, avec Rita Yongfellow, héros divers d’une pauvre et sauvage mythologie du quotidien, avec la réminiscence sans doute de la peinture poétique de Malika Dourachvili et avec la perception secrète certainement des « Slogans » de Maria Soudaïeva, il s’agit bien à présent de hisser l’humour du désastre à un degré de magnitude supérieur, puisque c’est le seul véritable ressort demeurant ici accessible.

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Les jours de cérémonie officielle, les humains choisissaient au hasard parmi nous quelqu’un qui tiendrait le rôle de garde rouge rescapé des poubelles de l’histoire. Il fallait s’inscrire pour participer au tirage au sort mais, dans les faits, les humains ne se souciaient pas de respecter les résultats de leur propre loterie et, la veille de la cérémonie, plutôt que de manipuler les bulletins crasseux sur lesquels quelques poignées d’entre nous avaient épelé leurs noms illisibles, ils arrivaient aux abords d’un de nos repaires et ils happaient le premier venu afin de l’habiller en garde rouge et de le faire défiler le lendemain sous les quolibets. J’eus cet honneur. Un soir, alors que, bardé de gamelles vides et tintinnabulantes, j’étais en train de me glisser dans un dépotoir que les humains avaient clos de barbelés, un camion s’arrêta à ma hauteur et il descendit une demi-douzaine d’hommes en combinaison antiallergénique, qui m’expliquèrent sans ménagement que je pourrai, le jour suivant, marcher en pleine rue et vociférer ma haine de l’inégalité sans qu’on me tire dessus à balles réelles.
(« Pour faire rire tout le monde »)

Les exégètes noteront aussi au passage que, comme avec « Rituel du mépris » d’Antoine Volodine, c’est dans « Les aigles puent » que se situe l’un des plus beaux points de passage du post-exotisme avec le quartier des Passerelles à Yirminadingrad tel qu’il apparaît pour la première fois dans « Yama Loka Terminus » de Léo Henry et Jacques Mucchielli, et qu’il n’y a certainement là que bien de hasard ou de coïncidence.

Antoine Volodine viendra parler au nom de Lutz Bassmann et de son tout nouveau « Black Village », ce jeudi 7 septembre à partir de 19 h 30 à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris).

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Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture bis : « Les aigles puent » (Lutz Bassmann)

  1. Lutz Bassmann, à moins que cela ne soit Elli Kronauer, Manuela Draeger, ou Maria Soudaïeva (que je préfère), ou plus prosaïquement Antoine Volodine. On s’y perd un peu. Mais le tout reste lisible.

    Ceci dit, j’ai cédé aux sirènes du marketing et j’ai fini par acheter « Jerusalem » d’Allan Moore, livre culte (surtout le début). Que peut-on avoir de nos jours pour 2.30 euros la page ? C’est « Le Monde » pendant deux semaines. Il est vrai qu’on a les mots croisés en prime.

    Je dois reconnaître que la lecture des premières pages, déjà lues dans « Les Inrocks », ne m’ont ni fait bondir, ni grimper aux rideaux (d’ailleurs il n’y a pas de rideaux). A vrai dire, cela va -peut être- meubler une douzaine d’heures dans les semaines qui viennent.
    Meubler, ai-je écrit, et non point remplir. Il y aura pour cela « Agnus Dei » de Frédéric Sounac (2009, Défi Editions, 624 p.) et « L’Esthétique de la Résistance » de Peter Weiss traduit par Eliane Kaufolz-Messmer (2017, Klingksieck, 896 p.). Livre culte, qu’ils disent. et moi qui suis agnostique….

    En attendant…

    Des petites choses « Les Talons Rouges » par Antoine de Baecque (2017, Stock, 312 p.), « Le Roi Lear » d’Olivier Py, (2015, Actes Sud, 112 p.) pour faire pendant à « Cordélia » de Marie Cosnay (j’ai peur d’être très déçu), « Avenue Yakubu » de Jowhor Ile, (2017, Christian Bourgois, 304 p.), un Nigérian, très bien ; « Ascension » de Vincent Delecroix (2017, Gallimard, 640 p.) pour prendre l’air.

    Publié par jlv.livres | 5 septembre 2017, 11:54

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Le post-exotisme en 42 volumes, et quelques. | Charybde 27 : le Blog - 6 septembre 2017

  2. Pingback: Note de lecture bis : « Black Village  (Lutz Bassmann) | «Charybde 27 : le Blog - 8 septembre 2017

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