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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Effets indésirables » (Larry Fondation)

Incroyables instantanés du bitume humain et sanglant de Los Angeles.

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C’est donc grâce aux belles éditions Tusitala que l’on va pouvoir continuer en français en août 2016 (dans une traduction de Romain Guillou) la formidable saga du Los Angeles de la rage et du bitume construite par Larry Fondation depuis 1995, dont ce « Effets indésirables » est le quatrième recueil, publié aux États-Unis en 2009, , après ‘Sur les nerfs » (1995), « Criminels ordinaires » (2002) et « Dans la dèche à Los Angeles » (2007), tous trois parus chez Fayard.

Projet démarré modestement à coups d’instantanés singuliers décrivant au couteau ou à la seringue des vies telles que la Cité des Anges, derrière ses studios, ses quartiers d’affaires, ses musées et ses trottoirs étoilés, les produit réellement, les assemblages de nouvelles (parfois de shots – pour reprendre le vocabulaire de « L’apocalypse des homards » de Jean-Marc Agrati, qui présente certains beaux points communs avec le travail de l’Américain), formant ou non roman selon les incidences, construits par cet éducateur de rue et médiateur de voisinage, pratiquant au quotidien les quartiers réputés « difficiles » (ou pire) de la mégalopole, développent au fil des pages un charme étrange et cruel, une forme d’humour du désastre et de l’écrasement dans lequel se niche régulièrement comme une tendresse faisant fi de l’absurde ambiant.

Bon. J’étais devenu un expert. Une ceinture noire, plusieurs dan. Ça devait largement faire l’affaire. Mais comment s’y prendre ? Je ne pouvais pas sortir dans la rue et frapper un type sur la nuque pendant ma promenade. J’en avais encore envie. Toutes ces heures de méditation n’avaient pas émoussé mon envie de sang.
C’est alors que j’ai eu une idée géniale. J’ai acheté un fauteuil roulant. J’ai simulé un accident. Je me suis directement rendu dans un quartier réputé pour son fort taux de criminalité. J’avais carrément le choix. J’ai porté mon dévolu sur Pico-Union. Il était un peu plus de deux heures du matin. Les bars se vidaient. Les gens chahutaient. Il y avait toutes les chances pour que je me fasse accoster. J’allais trouver des raisons de me justifier.
Le premier soir, il ne s’est rien passé. Deux Salvadoriens m’ont donné des pièces. Ils ont cru que j’étais SDF.
Le lendemain, je suis allé à Compton. Je ne savais pas trop où aller et je me suis retrouvé assis au milieu d’entrepôts. Je n’ai pas vu âme qui vive. J’ai dû prendre un taxi pour rentrer. Je n’ai pas trouvé d’arrêt de bus. Je ne prenais pas ma voiture. Si on retrouvait mon véhicule à proximité du lieu du crime, ça soulèverait quelques questions qui porteraient atteinte à ma crédibilité. J’avais toujours prévu de dire que je m’étais perdu dans les transports en commun. Que je prenais le bus parce que je ne pouvais pas conduire. Que je ne pouvais pas conduire à cause de ma blessure. Voilà comment ça devait se dérouler.
Le troisième soir, je suis allé à Boyle Heights. Rien. J’étais frustré par mon incapacité à attirer les emmerdes. Ça faisait dix ans que les journaux nous rebattaient les oreilles d’histoires de meurtres. Je n’arrivais même pas à provoquer une simple agression. (« Envie de sang »)

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Dans « Effets indésirables », c’est sans doute l’ironie du sort qui se taille la part du lion, avec un humour très noir de la fatalité et du hasard qui rôde, potentiellement mortel. Un joke innocent qui finit en balle dans la tête (« En flânant »), un con artist en pleine opération, comme à regret (« The Last Stop »), un enchaînement tragique (« Il lui a acheté une bague »), un ressentiment (« Cabrón »), la construction d’un gang (« Dealer de baskets ») : autant d’occasions de surprendre le petit démon qui s’agite au cœur de ces vies fragiles, encore conquérantes ou déjà brisées.

La deuxième partie, intitulée « Vies parallèles : La téléréalité selon Plutarque », présente des formats encore plus courts et encore plus acérés, photographies ou gifs animés plutôt que vidéos amateur saisies sur le vif tremblant. Le fait divers y est le plus souvent atroce, même lorsqu’une ironie très grinçante le transfigure l’espace d’un instant.

C’était près de Pershing Square. Deux jours avant Noël. Le projet de loi 187 venait d’être voté en Californie, apportant avec lui son lot d’emmerdes quotidiennes pour un tas d’immigrés innocents. Le type vendait des ours en peluche géants, pas chers, qu’il rembourrait avec des journaux – il essayait simplement de gagner sa vie.
J’étais allé chercher un truc (qui sait ce que ça pouvait bien être ?) dans une pharmacie qui appartenait à une chaîne quelconque, un Thrifty ou un Sav-On.
Les flics ont débarqué comme dans un épisode de Badge 714 – dans un mélange de voitures banalisées et de voitures noir et blanc. J’ai cru que le gars avait caché de la drogue dans ses animaux en peluche. Pas du tout. Ils l’arrêtaient parce qu’il vendait dans la rue sans avoir de patente. (« Histoires de flics : les ours en peluche »)

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SDF, Los Angeles.

Bouteilles cassées, bris de verre.
Je déplore ma vie décidue ; je mue comme un reptile.
Les ordures tourbillonnent et tournoient dans les caniveaux comme de l’eau sale dans un évier.
Elle tient ma main, puis la lâche.
Je vis seul dans une chambre d’hôtel ; ce n’était pas le cas l’an dernier.
Dans le bar sombre, des flaques de bière renversée sur le polyuréthane.
Nous ne savons pas s’il faut partir ou rester. Pour une multitude de raisons.
Nous restons jusqu’à ce que l’odeur disparaisse.
J’allume une cigarette ; elle ne fume pas.
J’erre dans les rues jusqu’à l’aube.
Le soleil apporte avec lui son lot de contraintes.
(« Le quartier »)

La troisième partie, « Working Class Heroes », est sans doute la plus poignante des trois, conservant la même capacité rare à faire mouche en quelques phrases, mais l’appliquant à des cadres familiaux brinquebalants, où tout est comme de raccroc, et surtout, tentant de traquer l’empathie et l’humanité dans les lieux et les situations les plus improbables, trouvant l’amour et la tendresse dans l’ordure, entrevoyant fugitivement un brin de complicité entre celles et ceux qui vivent au fond du trou et les autres, qui ne font que le contempler en passant, indifférents, légèrement coupables ou sincèrement désolés. Et c’est ainsi que Larry Fondation témoigne, synthétisant à merveille Mike Davis et Eric Miles Williamson, sans aucun misérabilisme, de ce qu’est le monde aujourd’hui, dans les bas-fonds débordants de Los Angeles comme ailleurs.

Les pneus de la voiture étaient vieux,
Les chapes usées ;
L’allumage était facile à forcer,
Avec un tournevis.
Les lignes blanches sur la route
Étaient vieilles et passées
Comme le maquillage crayeux d’une douairière.
La route était humide et grasse ;
On l’avait déjà prise plusieurs fois.
Avec des pneus aussi lisses,
On n’avait aucune adhérence,
Quand Tommy a appuyé sur le frein.
Le mur est arrivé très vite.
(« Vol qualifié »)

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Photo ® Jean-Luc Bertini

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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