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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Indian Creek » (Pete Fromm)

La chronique humble et puissante de l’hiver solitaire d’un étudiant dans l’Idaho sauvage.

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Publié en 1993, traduit en français en 2006 par Denis Lagae-Devoldère chez Gallmeister, le premier texte de l’Américain Pete Fromm, sous son air pleinement modeste et néanmoins résonant d’aventure, est sans doute l’un de ces récits authentiquement marquants que la lectrice ou le lecteur se réjouit de croiser – assez régulièrement tout de même, n’en déplaise à certains esprits chagrins tenants du « La littérature ne produit plus rien d’intéressant ».

Après le départ des gardes, la tente que nous avions dressée me parut encore plus petite. Je me tenais devant elle, et un frisson que je croyais dû à une bourrasque me parcourut le cou. Allais-je vraiment vivre là-dedans désormais ? Serait-ce là mon foyer pour le sept mois à venir ? Seul, durant tout cet hiver ? Je jetai un coup d’œil vers la rivière sinueuse, entre les parois sombres et accidentées du canyon qui découpaient déjà le soleil de ce milieu d’après-midi. Il n’y avait rien au-delà de ces murs de pierre et de verdure, si ce n’est les étendues sauvages de la Selway-Bitterroot, à l’infini. J’étais seul, au cœur même de la solitude.
L’ombre envahit le canyon et je m’en éloignai rapidement pour rejoindre la lumière du soleil qui inondait la prairie. L’herbe m’arrivait aux genoux et bruissait sous mes pas, le vent faisait onduler les sapins immenses et les cèdres imposants qui dessinaient l’entrée de la clairière. Le doux murmure de la rivière embrassait ce tableau et produisait une quiétude insistante qui m’entourait comme un linceul.
Je m’arrêtai au poteau téléphonique dont le garde m’avait assuré qu’il serait mon seul lien avec le monde extérieur. Nous avions découvert la veille que le téléphone ne fonctionnait pas. Je le décrochai tout de même. J’écoutai son silence sourd, la voix du reste du monde. L’appareil toujours contre l’oreille, je me retournai pour regarder la tente désormais à l’ombre et assez éloignée pour être vue avec du recul.

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Pete Fromm, jeune Américain du Wisconsin, champion de natation dans son lycée de l’époque, s’est retrouvé un peu par hasard inscrit à l’université en biologie animale – qui ne l’intéresse guère en réalité, à Missoula (Montana). Là, tandis qu’il se plonge dans les entraînements sportifs, il entrevoit peu à peu d’autres aspects de la vie universitaire, s’ennuie, partage un peu de la passion de son colocataire pour l’épopée sauvage des pionniers, et finit, sur un coup de tête, par accepter de « remplacer » une personne qui devait passer l’hiver (sept mois au total), à la frontière de l’Idaho et du Montana, pour surveiller un programme de réimplantation d’œufs de saumon.

Je partageais alors ma chambre avec un étudiant originaire de l’Ohio, Jeff Rader, qui était aussi chasseur. Il avait quelques années de plus que moi et, quand je passais mes étés comme maître-nageur dans un Country Club du Wisconsin, il était, lui, ranger dans les parcs nationaux. Je portais des lunettes de natation et des slips de bain, il sa baladait avec des carabines et des fusils de chasse. Rader possédait aussi une voiture, un break vert tout cabossé qu’il appelait le Deerslayer – le Tueur de Cerfs. Ce printemps-là, après que j’eus été libéré de la routine épuisante des entraînements, nous commençâmes à explorer les alentours de Missoula : je compris alors tout ce que j’avais manqué.
Rader était un rat de bibliothèque – ce qui n’avait jamais été mon cas -, et il lui arrivait souvent, dans ses lectures, de siffler d’admiration ou de partir d’un grand éclat de rire. Si bien que je commençais à ramasser ses livres une fois qu’il les avait terminés. Rader était en passe de lire toute la collection de récits de trappeurs de la bibliothèque et, au Montana, cette collection est gigantesque.

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Cet étonnant déclic permet à Pete Fromm, en toute simplicité – et à la lectrice ou au lecteur qui se laisse emporter avec lui sur le site d’Indian Creek, où se trouvent les œufs de saumon à surveiller -, d’orchestrer paisiblement une véritable – et magnifique – confrontation entre le mythe de la nature, si cher à l’imaginaire américain, et la réalité de la vie en solitaire dans un environnement certes grandiose mais résolument hostile, en n’ayant qu’une très rudimentaire préparation, beaucoup d’idées fausses ou parcellaires, et – heureusement – une impressionnante condition physique. La transformation bourrue, aux forceps, du mythe en vie quotidienne est sans doute la colonne vertébrale qui soutient souterrainement et merveilleusement ces 230 pages, pour notre bonheur.

Cette nuit-là, alors que Rader ronflait d’un côté du feu, j’étais dans mon sac de couchage et j’attisais les flammes à l’aide d’un bâton. Quand j’étais enfant, on appelait cela un bâton à rôtir. J’étais épuisé, transi et affamé, mais incapable de dormir. Si seulement je n’avais pas parlé à cette fille venue à la piscine cet après-midi-là. Je pensais à tout le matériel empilé dans notre chambre. une moitié dont j’ignorais jusqu’à l’usage que l’on pouvait en faire, l’autre dont je n’avais jamais voulu, de toute façon. Nom de Dieu, comment est-on censé s’y prendre pour faire cuire des haricots aussi durs que des diamants ?
Malgré la fatigue occasionnée par les beuveries frénétiques avec mes amis – ces mêmes amis que, je m’en rendais compte, je ne reverrais pas avant longtemps -, la réalité des sept mois à venir s’imposait enfin à moi.

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Ce qui donne à « Indian Creek » son aspect hors du commun, et qui impose un attachement particulièrement fort à ce récit, c’est sans doute le mélange si juste d’honnêteté et d’humilité d’une part, de capacité d’émerveillement et de découverte sincère, d’autre part. Vivant ces sept mois aux côtés du jeune Pete, nous aimerions, comme ses propres enfants bien plus tard, que l’on nous raconte encore et encore l’élan abattu (braconnage toléré par les gardes s’il est discret…) de l’autre côté de la rivière, la chute du lynx de la falaise sur le corps du cerf qu’il attaquait, la folle randonnée en raquettes à la rencontre du père et du frère qui, forcés de rebrousser chemin, n’étaient pas au rendez-vous, la crainte du vieux ranger réputé particulièrement teigneux et irascible, la cache de nourriture saccagée, l’astuce de la martre, la pêche surprenante d’une truite géante, la chasse en compagnie des spécialistes de l’ours, et combien d’autres scènes, durant de quelques minutes à quelques jours, qui font tenir, en toute innocence, plusieurs vies – à découvrir, à reconquérir, à renaître – en ces sept mois modestes, novices, courageux, naïfs, interminables. Avec ce travail de débutant doué et sincère, Pete Fromm signait peut-être la meilleure entrée possible pour une lectrice ou un lecteur dans l’univers du nature writing.

Ce soir-là, nous étions neuf sous une seule tente, et la veillée dura longtemps, à raconter des histoires et des mensonges.

Ce qu’en dit Encore du Noir, joliment hors de ses sentiers habituels, est ici, ce qu’en dit Coralie sur Un dernier livre avant la fin du monde est ici, ce qu’en dit Naufragés volontaires est ici, et ce qu’en dit Lohrkan est .

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