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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Vulnérables » (Richard Krawiec)

Un cambriolage sordide en révélateur des maux terminaux d’une certaine Amérique. Décapant.

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C’est arrivé le mercredi des Cendres. Ma mère déjeunait chez elle, comme d’habitude, et, comme d’était devenu l’habitude, quand le téléphone a sonné elle a décroché et son « Allô » n’a rencontré que le bruit d’un combiné qu’on raccroche. Elle savait ce que ça signifiait, même si elle essayait de faire comme si. En plus, avec la porte blindée que mon père avait installée après le premier cambriolage et le chien qu’ils avaient sauvé de la fourrière, un fougueux croisement de collie et de cocker, elle se croyait en sécurité.
Elle est retournée à la banque et le coup de fil lui est sorti de la tête. Quand elle est rentrée à 17 h 30, la voiture de mon père était rangée dans l’allée, de son côté à elle. Sur sa place à lui, devant la porte du garage où il avait son atelier avant que l’arthrite ne vienne épaissir et rouiller ses doigts, il y avait une estafette de police – le genre de vieille caisse à savon que mes copains et moi on appelait des boîtes de nuggets à l’époque du collège, quand j’avais encore des copains.

Dans cette triste banlieue pavillonnaire défraîchie du Midwest américain, tout semble commencer par un cambriolage banal, ou presque – si l’on ne notait l’acharnement remarquable des délinquants à souiller et profaner de leurs fluides le modeste logement de Phyllis et Jake, les parents âgés du narrateur quarantenaire, Billy Pike, et le fait que leur chien ait été tué sur place à coups de batte de base-ball. Si les deux vieillards sont avant tout choqués sans vraiment comprendre ce qui leur arrive, les soupçons de leur fille Carol se portent sur Bobby Wise, un ex à elle, féroce malfrat qui ne s’est pas remis d’avoir été éconduit quelque temps auparavant. Étant elle-même enceinte de huit mois, leur autre frère Randy étant englué dans ses propres tensions familiales, elle fait appel à Billy, au passé trouble de cambrioleur, pour venir veiller sur leurs parents et les rassurer en attendant de mettre éventuellement le harceleur hors d’état de nuire, d’une manière ou d’une autre.

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Le sol a grincé quand je suis allé éteindre la télé. Il s’est réveillé avec le genre de bruit qu’on fait chez le dentiste, en ravalant des glaires. Je me suis retourné et il s’est recroquevillé, le souffle court comme s’il faisait une attaque, les bras devant lui pour parer les coups.
« Papa, c’est moi, c’est moi, c’est moi, c’est Billy, Papa, Billy, Billy. »
Il a laissé retomber ses bras, rejeté la tête en arrière, les yeux fermés, et il a frotté ses petits pieds contre le sol. Il a repris ses esprits quelques secondes, puis il a dit : « J’ai quelque chose à te montrer. Ne dis rien à ta mère. »
Il a farfouillé sous les coussins du canapé et en a sorti un flingue qui ressemblait à un Luger. Il l’a braqué sur moi, les mains tremblantes, le canon pointé sur mon visage.
J’ai écarté le flingue d’une gifle et je le lui ai arraché. Avec le pied j’ai rapproché le pouf, je me suis assis et j’ai examiné l’arme. Il a arrangé la couverture sur ses genoux. Le truc, c’est que Bobby Wise était taré. Pendant une baston dans un bar, je l’avais vu éclater une bouteille de bière dans la gueule d’un mec et fracasser la tête d’un autre sur le comptoir si violemment que le bois s’était fendu. Je l’avais vu attraper un couteau par la lame pour pouvoir cogner l’autre type.
J’ai regardé le petit calibre de mon père. Il tirait de la grenaille. Qu’est-ce que je pouvais lui dire ? Que son flingue était ridicule ? Inutile ? Est-ce que j’avais le droit de le priver de cette protection illusoire ?
« Ça ne servira à rien, Papa. Et c’est pas toi qui me disais toujours que le vrai courage c’est de refuser la violence ?
– J’avais tort.
– Non.
– Tu n’en sais rien.
– Oh que si. »

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Trente-et-un ans après son redoutable « Dandy » et vingt-et-un ans après son « Faith in what? » (non traduit en français), Richard Krawiec publie ce troisième roman en septembre 2017 chez Tusitala, dans une traduction de Charles Recoursé (l’original américain n’est pas encore publié là-bas), alors qu’il se consacrait depuis de nombreuses années à la poésie et au théâtre.

Le roman a en réalité été écrit à la fin des années 80, et Richard Krawiec en actualise le contexte dans une précieuse préface de novembre 2016, qui mériterait d’être citée ici in extenso, mais dont voici un extrait particulièrement saillant :

Le personnage principal de Vulnérables, Billy Pike, est de ceux qui sont tombés avant de découvrir qu’il n’y avait personne pour les relever.
À l’époque, on croyait encore à la famille, on croyait qu’elle pouvait secourir les siens et offrir un refuge à ceux dans le besoin. Mais sous Bill Clinton, on s’est bientôt rendu compte que, malgré une reprise temporaire, les filets de sécurité avaient été arrachés, les familles brisées par des forces sociales et économiques, et que la love generation des sixties laissait place à une génération de prédateurs. Une génération d’adultes qui transformait les idéaux de liberté en prétextes à l’exploitation et à la violence.
Billy n’a jamais eu sa place dans la société et n’a jamais su pourquoi. Prolétaire sur le plan culturel, petite classe moyenne sur le plan économique – un produit de son époque, ignoré par cette même époque. Inconscient des ravages considérables et pourtant subtils causés par un foyer dont les membres s’étaient péniblement hissés dans la classe moyenne et s’y accrochaient désespérément.

Comme dans son « Dandy », comme aussi Eric Miles Williamson dans son « Bienvenue à Oakland », Gregory McDonald dans son « Rafael, derniers jours » ou plus encore peut-être Larry Fondation dans ses « Sur les nerfs », « Criminels ordinaires », « Dans la dèche à Los Angeles » ou encore « Effets indésirables », Richard Krawiec excelle à faire ressentir l’intime des pauvres depuis toujours, des déclassés et de celles et ceux en voie de l’être. Dans « Vulnérables », il y ajoute une incroyable sensibilité au cadre mortifère de familles brisées par la société et par l’économie, devenues structurellement désemparées et lâches, reproduisant en leur intérieur des mécanismes de destruction ailleurs à l’œuvre à plus grande échelle. « Vulnérables » est remarquablement intelligent, cruel, poignant, et donc nécessaire.

Ce qu’en dit superbement Yan sur son son blog Encore du noir est ici.

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