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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Dans la dèche à Los Angeles » (Larry Fondation)

Le violent et tendre roman de trois SDF, en troisième étape des nuits sombres de Los Angeles.

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Publié en 2007, traduit en français en 2014 chez Fayard par Alexandre Thiltges, le troisième opus disponible chez nous du cycle angeliño de Larry Fondation, après « Sur les nerfs » (1995) et « Criminels ordinaires » (2002), délaisse (provisoirement) la forme des nouvelles et des shots qui faisaient une bonne part de la dureté hors limites des instantanés violents arrachés à la vie des laissés pour compte de la grande cité californienne.

Dans ce roman rapiécé et éclaté comme les existences des trois clochards qui en sont les héros, le couple sans âge formé par Fish et sa compagne Soap, semi-prostituée, auquel vient s’adjoindre Bonds, le petit restaurateur noir ruiné par la fermeture d’une usine à Compton, hante Los Angeles, de jour comme de nuit, encore et toujours à la recherche de restes, de pièces tombées à terre, de jobs à l’heure encore possibles pour les mal-lavés et désociabilisés qu’ils sont, sans aucun doute, en quête de havres vaguement sûrs (ou au moins sans danger mortel) pour la nuit, évitant les vigiles privés et les policiers publics qui aiment tant jouer du bâton sur leurs vieux os, pressés qu’ils sont comme à plaisir d’anticiper toutes les demandes de « nettoyage » de la ville, collectionnant les embrouilles éventuelles, et rencontrant à l’occasion d’autres frères et sœurs d’infortune, tombés encore plus bas qu’eux, ou se maintenant difficilement en équilibre sur la marche immédiatement supérieure du rêve américain.

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Fish Soap and Bonds

Le prix du taco a baissé, il est passé à 49 cents, et Lupe n’est pas augmentée. Elle met la viande et le fromage et la laitue et elle enveloppe le taco dans du papier, elle le met dans le casier et, au bout d’une heure, elle touche 4,25 dollars, brut. Un mec déboule en Mazda, il entre et commande trois tacos à emporter. Le collègue de Lupe, Sam, qui gagne lui aussi 4,25 dollard, brut, pour une heure de boulot, prend la commande, et Lupe remplit les trois tacos. Sam les met dans un sac, prend le fric, 1,60 dollar, TVA incluse, et rend la monnaie, 40 cents sur les deux billets d’un dollar, le type quitte le restaurant, remonte dans sa Mazda et reprend la route. Ces tacos coûtent 49 cents, seulement 49 cents, juste 49 cents. Personne d’autre ne vend des tacos à 49 cents. En ville, le taco le moins cher après eux coûte 59 cents. On sait qu’on peut se payer un taco à 49 cents parce qu’on ne paie Lupe et Sam que 4,25 dollars l’heure, c’est pour ça que les tacos sont tellement bon marché, c’est pour ça que les dirigeants prennent l’avion pour Washington afin de dire aux sénateurs : « N’augmentez pas le salaire minimum », « Ne nous obligez pas à payer l’assurance maladie ». On sait tous à quel point on a besoin d’un taco à 49 cents.
Lupe élève un enfant, l’enfant s’appelle Guillermo, on le surnomme Memo, et elle gagne 4,25 dollars l’heure, trente heures par semaine, cinquante-deux semaines par an, pour acheter ce dont Memo a besoin et on sait à quel point on a besoin d’un taco à 49 cents.

 

"Rubiaux Rising" Short Fiction Series Performance - Arrivals

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Éducateur de rue et médiateur social depuis plus de vingt ans dans ces quartiers réputés « difficiles » de L.A., Larry Fondation poursuit ainsi le développement d’une œuvre unique, comme en écho terrifiant au « Bienvenue à Oakland » d’Eric Miles Williamson (qui a confessé plusieurs fois son admiration pour son homologue angeliño, et que l’auteur remercie d’ailleurs chaleureusement à l’issue de ce roman-ci), un condensé alerte et sombre d’une violence croissante des échanges dans un milieu de moins en moins tempéré, dans l’ombre de la « City of Quartz » de Mike Davis.

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Braquer le magasin. Braquer. Vol. Plusieurs jours. Le bandit solitaire. Avec ou sans cagoule. Assez malin pour se débarrasser de la caméra de surveillance. Roy fait partie de l’équipe, il attend dehors, c’est le chauffeur. Roy s’est fait choper. Quelqu’un a noté le numéro de la plaque d’immatriculation. Roy est allé en taule tout seul, il a jamais balancé personne. Roy, c’est un pote. Roy a couché une fois avec Soap, mais Fish n’est pas au courant. Et puis il y a la méthode de groupe : un groupe de figurants à deux balles pour tout dire. Dix ou douze personnes. Qui entrent dans le magasin en même temps. Un 7-11. Le proprio : petit, pakistanais, avec un turban. Au début, il proteste – verbalement, puis en faisant des gestes, menace d’appeler la police. Ça prend cinq bonnes minutes – la razzia de tous les articles du magasin qui tiennent dans les poches ou les sacs ; alcool, soda, bouffe pour chien et couches-culottes – la destruction de tout l’équipement ; distributeurs de boissons, présentoirs, fours micro-ondes. Un jeune type demande son turban au proprio, lui fout son poing dans la gueule, lui pète le nez pour l’attraper. Dispersion du groupe. Arrivée de la police quelques minutes plus tard, il n’y a plus un chat, plus rien, si ce n’est le proprio qui se colle une serviette en papier sur son nez en sang.

Ce qu’en dit Black Novel est ici,

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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