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Notes de lecture 2015

Note de lecture bis : « Krysnak ou le complot » (Daniel Walther)

Saisir en 1978 l’instant paranoïaque du désenchantement politique.

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RELECTURE

Krysnak

Publié en 1978 dans la grande collection Présence du Futur de Denoël, le deuxième roman de Daniel Walther (son premier, « Mais l’espace… mais le temps… », datant déjà de 1972, sera réédité en 1981 au Fleuve Noir), déjà auteur alors de nombreuses nouvelles, dont treize étaient réunies dans le recueil « Requiem pour demain » (1976), est fort représentatif de la dynamique de la science-fiction française de ces années-là.

Paris-City avait son air con des grands jours. Le complexe citadin Paris/Banlieue-Paris/Région regroupait plus de 12 millions d’habitants. Il fallait une demi-journée pour traverser la ville de bout en bout. En voiture, évidemment.
Paris-City se réveillait d’un sommeil plein de mauvais rêves.
Paris-City : (presque) tout le monde descend. Sauf ceux qui ont succombé à une crise cardiaque pendant le trajet, qui sont morts d’étouffement, qui ont été poignardés par un tueur de la police secrète.
Paris-City : tout-le-monde se dépêche, chacun la boucle, chacun fait attention à ce qu’il pourrait dire.
Paris-City : tout-le-monde est libre, libre de lire des revues pornographiques, libre de coucher avec la femme de son voisin, de copuler avec le mari de la voisine, libre de publier tout ce qu’il veut, libre de se foutre en l’air avec l’alcool, la drogue de son choix, libre d’acheter, de vendre, d’échanger, libre de se laver ou non, libre de manger dans le restaurant de son choix…
Et pourtant… chacun fait attention à ce qu’il pourrait dire…

Tandis qu’un écrivain libertaire quelque peu perdu survit mollement de science-fiction et de pornographie, aux côtés de sa sulfureuse et court-vêtue égérie, dans un Paris aux ordres nouveaux des puissances économiques privées, le monde s’enfonce doucement dans la consommation béatifiée, les banlieues s’embrasent et s’écrasent, et les derniers émules de Che Guevara sont capturés, emprisonnés, torturés et tués, que ce soit dans de très tropicales républiques bananières ou beaucoup plus près de chez nous, comme le chantait à peine différemment le Léo Ferré de « Comme si je vous disais » (a.k.a. « Le conditionnel de variétés », 1971). Entre fantasmes et survies, luttes moribondes et espoirs défaits, résignations et palinodies, les rêves éventuels, infestés de bribes de réel ou au contraire transmutés par les figures obligées de la culture pop et de la littérature d’évasion, se muent inexorablement en cauchemars foisonnants et mortifères, assaillant la lectrice ou le lecteur depuis une foisonnante multiplicité de points de vue toujours à questionner ou déchiffrer.

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Dans la zone-frontière, la bataille faisait rage. A tel point que la direction générale de CONCORDE-CLAMART avait dû aller à l’encontre de ses principes et faire appel à la troupe. Les vigiles perdirent plus de quinze des leurs en l’espace d’une couple d’heures et il fallut que leur « capo » leur ordonnât de se replier vers les structures BN7, c’est-à-dire presque au cœur du complexe. Malgré plusieurs sorties périlleuses, les assaillants ne voulurent pas décrocher, répondant aux tirs imprécis des minimortiers et des paralasers par des lazzi et des cris de haine/guerre.
Vers 11 heures un quart et des poussières, le computeur principal du holding Concorde-Clamart ordonna que l’on fit appel au QG du ZIGMO de Paris-Capitale.
Peu avant midi, les renforts arrivèrent.
Les maraudeurs, contrairement à toute attente, ne prirent pas leurs jambes à leur cou, ne désertèrent pas la place pour autant.
Dans le ciel bleu clignotaient les symboles lumineux de CC :  CON-COR-DE-CLA-MART / C-O-N-C-O-R-D-E-C-L-A-M-…
Les mercenaires du ZIGMO P.C. entrèrent dans la bataille avec beaucoup d’efficacité et au moins autant de sang-froid. Ils portaient des uniformes chatoyants : vareuses de cuir souple, casques de métal luisant, gantelets aux reflets de chitine qui les rendaient semblables, vus à quelque distance, à des insectes : de mortels frelons, peut-être. Ils se déployèrent immédiatement, coulée de mercure vivant, abrités derrière leurs visières incassables et leurs boucliers transparents, symboles androïdes de l’ORDRE NOUVEAU.

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Alors que la science-fiction de ces années-là intègre et digère l’afflux d’écriture expérimentale plus ou moins induit par la new wave britannique et ses correspondances américaines (dont la revue trimestrielle Univers, sous la houlette d’Yves Frémion et avec la bénédiction de Jacques Sadoul, se fait le précieux relais entre 1975 et 1979), un désenchantement profond gagne déjà une génération d’écrivains ayant exprimé de toutes leurs forces les espoirs de la décennie 1965-1975, des pas de côté du flower power aux lueurs révolutionnaires, désenchantement dont l’exceptionnel « Entre les deux il n’y a rien » de Mathieu Riboulet donnait tout récemment un poignant compte-rendu engagé. C’est le moment littéraire où les grands maîtres de la génération 68, Jean-Pierre Andrevon (dont les grandes anthologies d’écologie politique « Retour à la terre » 1 et 2 datent de 1975 et 1976), Michel Jeury (« Poney-Dragon », dont plusieurs aspects se rapprochent de « Krysnak ou le complot », paraît aussi en 1978), Philippe Curval (dont l’obsidional et toujours aussi prémonitoire « Cette chère humanité » date de 1976), Philippe Goy – qui produit ses trois brûlots (« Le livre machine », « Vers la révolution » et « Faire le mur ») entre 1975 et 1980 -, ou encore Dominique Douay (le magnifique « La vie comme une course de chars à voile » est aussi de 1978), amorcent diverses formes de repli sur eux-mêmes face à ce qui se prépare déjà à déferler sur les sociétés des années 1980.

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Daniel Walther

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Une vie qu’elle avait été tentée plus d’une fois de jeter aux orties, de mettre au clou ;
cette vie artificiellement suspendue entre la réalité et le rêve d’une existence meilleure ;
cette vie consumée dans les compromissions, la prostitution déguisée en révolte, le cynisme étouffant d’une pseudo-philosophie gauchiste – maintenant elle se sentait prête à craquer
elle se souvenait de lignes atroces qu’elle avait lues dans des journaux clandestins : des comptes rendus, des interviews, des récits, du détail des supplices et tortures infligés aux prisonniers dans les geôles de la Ploutocratie… maintenant elle se sentait poussée à bout : ils devaient la guetter de derrière les murs nus, ces terribles murs nus et strictement unis. Il fallait y regarder à plusieurs fois pour repérer la porte par laquelle ils l’avaient faite entrer dans la… cellule.

Alors, chef d’œuvre trop oublié, ce « Krysnak ou le complot », comme pourrait en témoigner sa présence sur la liste des candidats au prix Nocturne 2015 (bien qu’il ne soit pas totalement épuisé dans son édition d’origine) ? Non, sans doute : l’intrication des voix s’y perd trop souvent dans des méandres inaccessibles, la rage politique s’y noie par moments dans des clichés trop vite périmés, et le démarquage vis-à-vis de prestigieux aînés en écriture ne s’y exprime pas encore suffisamment. Daniel Walther nous laisse ici un intéressant témoignage fictionnel, mais il faudra attendre quelques années pour qu’à partir du même ensemble de prémisses (confirmées par les renoncements politiques et les « réalismes » d’après 1981, en France) les fulgurances d’un Serge Lehman, d’un Emmanuel Jouanne, d’un Jacques Barbéri, pour n’en citer que quelques-unes, mais surtout, au plus haut point, d’un Antoine Volodine, puissent réaliser pleinement la synthèse littéraire d’un gigantesque constat d’échec socio-politique.

Ma collègue et amie Charybde 7 en parle fort justement ici. Et on peut acheter le livre chez Charybde .

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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