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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Une vie en l’air » (Philippe Vasset)

« Toute ma vie j’ai rêvé d’avoir la tête en l’air » : le récit sublime d’une quête onirique à l’intensité peu commune, autour d’un grand rail de béton.

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C’est un long trait de béton, tendu à sept mètres au-dessus de la Beauce, entre les communes de Saran, Cercottes, Chevilly et Ruan. Tout entortillé d’arbres et de pylônes, il déroule ses arches au-dessus des champs, avant de disparaître sous les futaies. Etirée sur dix-huit kilomètres, la structure échappe largement au regard : on n’en voit que des tronçons, morcelés par la topographie.
La piste ne mène nulle part, et pourtant je l’ai remontée, impatient de me perdre. Maintenant que c’est fait, et dans des proportions qui excèdent très largement mes désirs, elle reste mon seul territoire.
Nu, le béton de cette banderole est pour moi couvert de signes. C’est pour les déchiffrer que j’écris. Je voudrais comprendre ce qui s’est joué là-haut, et pourquoi je ne suis jamais descendu, trouvant partout, entre le monde et moi, la belle distance qu’a instaurée ce portique, et dont je n’ai jamais su me défaire.

Enfant des confins de l’Orléanais et de la Beauce, Philippe Vasset a été hanté, très jeune, par un étrange monument champêtre, immense viaduc en béton de dix-huit kilomètres, tout d’abord profondément mystérieux, dont il fit le support d’extravagantes incursions dans un imaginaire alors naissant. Découvrant en plusieurs étapes ce dont il s’agissait en réalité, puis en usant comme d’un domaine privé, d’un refuge, d’un support fantasmatique, voire d’une muse secrète et indomptable, il nous raconte, dans une langue patiente, poétique et obsessionnelle qu’il n’avait jamais encore poussée à ce degré, comment cette ancre flottante métaphorique de son enfance l’a profondément façonné, d’une manière souvent insoupçonnable, en tant que personne et en tant qu’écrivain.

Dès l’origine, l’édifice fut un accélérateur de fictions. Je n’ai que peu de souvenirs des innombrables feuilletons dont il fut le prétexte : le seul scénario qui me reste en mémoire faisait de la plate-forme une sorte de tremplin pour deltaplanes à roulettes. Ces engins, manœuvrés par une confrérie d’initiés et pourvus d’ailes articulées semblables à celles des ptérodactyles, s’élançaient sur le rail pour planer jusqu’au sommet des pylônes qui couvrent la Beauce. Là, grâce à leurs trains d’atterrissage munis de roues à gorge, ils se posaient sur les fils électriques et glissaient, au gré des circulations atmosphériques, au-dessus d’une France vue seulement de haut. Certaines variantes de cette rumination faisaient même des pilotes de ces machines volantes les derniers survivants d’un cataclysme nucléaire, condamnés à flotter sur un territoire ravagé et presque entièrement vidé de ses habitants.
Je me racontais ces fables en marchant vers l’école, ou bien sur la banquette arrière de la voiture familiale. Usées par les reprises, elles s’étiolaient au fil des semaines, jusqu’à ce que je me lasse et invente autre chose. La travée de béton était mon véhicule, une sorte de compagnon légendaire qu’il me suffisait d’enfourcher pour échapper à l’ennui. Ses pieds éléphantesques mordaient parfois sur ma vie : lorsque mes parents m’emmenaient en forêt pour cueillir des champignons, nous empruntions souvent une allée qui finissait entre deux piles du quai de béton. Au-delà de cette arche, j’en étais sûr, l’espace n’était plus régi par les mêmes lois.
C’est mon grand-père qui, un après-midi, brisa le cocon narratif où je végétais. Pointant, en pleine promenade, sa canne vers ma passerelle favorite, il se souvint qu’à l’époque « les essais faisaient un boucan d’enfer ». Personne n’y fit attention, mais, pour moi, un voile s’était levé : quels essais ? Eh bien, ceux de l’aérotrain ! En quelques minutes, j’appris tout : mon monument était en réalité un rail. À la fin des années soixante, on y avait testé un prototype de motrice sur coussin d’air. Le projet, trop coûteux, avait finalement été abandonné au milieu des années soixante-dix.

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« Simon du fleuve », Les pèlerins, 1977-1978

Récit intime et initiatique, évocation sans concessions mais ne reculant ni devant les vertiges oniriques ni devant les possibilités de l’auto-dérision, « Une vie en l’air » éclaire bien entendu d’un jour désormais très particulier les beautés dérivantes de « Un livre blanc » (2007) ou de « La conjuration » (2013), voire leurs expérimentations in situ, mais rend compte de bien des manières à la fois diffuses et intenses d’une quête extrêmement englobante, dans la conscience comme dans l’inconscient de son protagoniste. Et cela tout en jouant à mobiliser, avec discrétion et poésie, un arrière-plan potentiellement chaotique, où se côtoieraient aussi bien la France pompidolienne, les technologies qui furent de pointe, les errances de « Simon du fleuve », les méditations joueuses de « L’usage des ruines » de Jean-Yves Jouannais, voire les zones de pique-nique galactique du « Stalker » des frères Strougatski, les ombres du Global Village du « F.A.U.S.T. » de Serge Lehman, ou les habitants disparus des lotissements de Fanny Taillandier.

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® CC3.0 Pierre-Henry Muller

Principe actif, l’aérotrain était conçu comme le vecteur d’un monde nouveau. Jetant des passerelles entre les métropoles du futur, il allait reléguer les pays anciens dans un sous-sol éternel et élever les îlots de la modernité au-dessus de l’horizon. Dans le sillage de l’aéroglisseur, c’était tout un continent qui devait émerger : un espace sans distance ni contact, un surplomb au-dessus des contingences.
Aux Archives nationales, j’ai retrouvé les plans du réseau supersonique qui aurait dû relier Lyon à Grenoble en passant par l’aéroport de Satolas (92 kilomètres), ainsi que ceux de l’anneau dessiné par les ingénieurs de l’Équipement autour de l’étang de Berre (105 kilomètres entre Vitrolles, Fos et Salon-de-Provence). D’autres cartes, débordant mon bureau dans la grande salle de lecture, figuraient des liaisons plus démesurées encore : Genève et Bruxelles (800 kilomètres), Milan et Gênes (230 kilomètres), Rio et São Paulo (400 kilomètres). À en croire les rapports élaborés par les fonctionnaires du ministère, des théories de délégations étrangères s’étaient succédé sur le rail d’essai de Saran : des Saoudiens qui voulaient connecter Jeddah et La Mecque, des Sud-Africains qui rêvaient d’un express Johannesburg-Pretoria passant par-dessus les townships, des Japonais, des Canadiens, etc.
À tous, l’aérotrain offrait le rêve d’un territoire rationnel, débarrassé des contingences de la géographie. Un espace géométrique et non plus physique : pensé, enfin, et sculpté au scalpel.

Tout en ne pouvant s’empêcher de se demander si, subrepticement, Philippe Vasset n’est pas en train d’inventer sous nos yeux la source intime fictive d’une écriture fictionnelle au long cours (tant l’histoire semble si belle, trop belle), un constat s’impose à la lecture : de tous ses ouvrages jusqu’ici, c’est sans doute avec celui-ci que cet auteur que j’apprécie énormément (celles et ceux qui suivent son blog l’auront, je crois, réalisé) atteint un point d’équilibre presque sublime entre le concept et la poésie, entre la dérive et l’orientation, entre l’intime et le (toujours) politique. Un grand livre au-dessus du sol et dans les rêves devenant, malgré tout, concrets.

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