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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Les abysses » (Rivers Solomon)

Formidable conte contemporain d’une mythologie aquatique et fantastique née de la traite esclavagiste. Sensibilité, poésie et combativité pleinement au rendez-vous.

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Abysses

– C’était comme un rêve, dit Yetu.
Elle avait mal à la gorge, elle pleurait sans arrêt depuis plusieurs jours, s’étant égarée dans la souvenance d’un des premiers Wajinrus.
– Alors réveille-toi, dit Amaba. Réveille-toi tout de suite. Qu’est-ce que c’est que ce rêve qui te fait dériver dans les eaux infestées de requins comme une imbécile, alors que tu saignes à flots ? Si je ne m’étais pas mise à ta recherche, si je ne t’avais pas trouvée à temps…
Amaba secoua la tête, ce qui remua l’eau sombre autour de son visage.
– Tu veux mourir, c’est ça ? C’est pour cette raison que tu agis ainsi ? Tu es une adulte, maintenant. Tu es une adulte depuis longtemps déjà. Tu dois oublier tous ces enfantillages.
Amaba agitait vivement ses nageoires tout en adressant ces remontrances à sa fille. Ses gestes pro- voquaient des remous dans ces eaux généralement tranquilles.
– Je ne souhaite pas mourir, dit Yetu avec fermeté, malgré sa voix faible et fatiguée.
– Eh bien ? Pourquoi alors ferais-tu une telle sottise? demanda Amaba, dont les nageoires s’agitaient de plus en plus.
Yetu peinait à entendre les délicates ondulations des paroles d’Amaba, que couvrait la rumeur des ondes plus courtes, plus puissantes de ses gesticulations.
– Réponds-moi ! cria Amaba d’une voix stridente et désespérée.
La plupart du temps, Yetu laissait ses sens s’engourdir. Quand elle était enfant, elle avait appris à repousser autant que possible les assauts sensoriels du monde, de peur qu’ils la submergent et provoquent des crises. Mais à cet instant précis, il fallait qu’elle s’ouvre à nouveau, même si sa peau tout entière lui donnait l’impression d’être une plaie ouverte, afin de mieux percevoir et entendre les paroles d’Amaba.
Yetu ferma les yeux et se concentra sur les vibrations des abysses, elle permit à sa peau écaillée de retrouver sa sensibilité et se résigna à subir le choc du tumulte des eaux de l’océan. Il s’agissait simplement de rétablir le lien entre son cerveau et son corps, d’abaisser les remparts qu’elle avait édifiés pour se protéger. En un instant, le monde refit son apparition. L’eau se refroidit, la pression se fit plus lourde, la salinité plus forte. Elle pouvait identifier chaque grain de sable, éprouver la sensation des petits granules minéraux éraflant sa peau.
Elle luttait contre les assauts de l’océan en maintenant une tension extrême, mais Yetu ne pouvait pas tous les repousser, et ses sens nouvellement éveillés s’affolaient de cette ruée vertigineuse. Cela ne ressemblait en rien à ce bruit confus et assourdi à laquelle s’était habitué son corps quand elle s’appliquait de toutes ses forces à rejeter le monde extérieur. Le tourbillon des courants l’affectait profondément, les palpitations lointaines d’un banc de poissons-ogres résonnaient dans sa poitrine. Comment les autres Wajinrus faisaient-ils pour vivre ainsi ?
–Tu étais où, là ? demanda Amaba. Encore en train de rêver ?
Dans sa voix, la colère cédait à l’abattement. Ses mots, ondulations éclatées, heurtaient avec violence la peau de Yetu.
– Non, je suis là, je te le jure, répondit doucement Yetu, avec lassitude.
Elle ne savait pas si elle disait vrai ou non. Emportée par un souvenir qui n’était pas le sien, elle avait été absente tandis qu’elle dérivait vers les requins qui voulaient la dévorer. Ce moment qu’elle vivait, à cet instant, était-ce réellement le présent ?
Yetu devait retrouver son calme. Jamais auparavant elle n’avait pris un tel risque. De toute évidence, elle avait perdu le contrôle d’elle-même, plus encore qu’elle n’aurait pu l’imaginer. Les souvenances la projetaient toujours dans le passé, vers les souvenirs des ancêtres – c’était en effet leur raison d’être –, mais il ne fallait pas qu’elles la mènent à la mort.
– Viens là, dit Amaba, qui se tenait non loin d’elle.
Trop faible pour résister, Yetu se résigna, pour l’instant, à faire ce que son amaba lui demandait de faire.

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Yetu est l’historienne officielle de son peuple aquatique, qui vit libre et joyeux au fond des océans, parmi les cétacés et autres créatures bienveillantes. Cette vie libre et joyeuse, la plupart du temps, semble possible uniquement parce que, justement, l’Historienne assume l’intégralité de la mémoire cruelle de son peuple, ancrée dans des origines désormais presque mythiques, mais ayant clairement à voir avec les enfants miraculés des femmes noires enceintes jetées par-dessus bord, victimes impuissantes d’une quête inlassable du profit calculé, par les vaisseaux de la traite négrière arbitrant en permanence les centimes de coût et de bénéfice attendu.

Censée porter ce fardeau en permanence, pour le partager seulement brièvement, de temps en temps, lors de cérémonies rituelles où ces terribles souvenances, pourtant indispensables boussoles dans l’obscurité, parcourent chaque wajinru, avant d’être à nouveau enfermées, rendues à leur innocuité – sauf pour l’historienne -, dans le cerveau désigné pour cela de Yetu.

Mais Yetu n’en peut plus : doutant d’elle-même comme de sa fonction, se jugeant sévèrement atypique et pas à la hauteur de sa tâche, une crise plus aiguë que les précédentes lui fait abandonner sa charge à un moment crucial, et rejoindre la surface où l’attend peut-être, au contact ambigu des « deux-jambes », un destin tout différent.

Si Yetu était morte à la suite d’une imprudence, les Wajinrus n’auraient peut-être pas pu récupérer son corps ; son successeur n’aurait pas eu le temps d’extraire les souvenances des ancêtres de l’esprit de Yetu. Il aurait été possible d’en rattraper quelques fragments à l’intérieur du requin – en supposant qu’on le retrouve –, mais en soi, cela représentait déjà un grand risque et, de toute façon, de gigantesques pans auraient été perdus.
Pire encore, les Wajinrus ne savaient même pas qui succéderait à Yetu en tant qu’historien. Ils n’avaient certes pas les souvenirs nécessaires pour comprendre toute l’importance de ce problème, mais ils n’étaient pas non plus dans l’ignorance complète. Il n’y avait aucun doute que Yetu courait à la catastrophe. S’ils ne lui trouvaient pas un successeur, ils étaient tous perdus. Il leur faudrait improviser.
Autrefois, les historiens parcouraient les océans pour recueillir les souvenirs des Wajinrus vivants avant leur disparition. De par sa nature même, cette tâche permettait aux historiens de découvrir la personne qui serait la plus apte à leur succéder après leur décès : quand ils plongeaient dans l’âme des Wajinrus afin de recueillir leurs souvenirs, les historiens remarquaient aussi ceux qui avaient l’électrosensibilité nécessaire pour prendre leur place. Ils s’assuraient aussi de fréquemment partager l’identité de ces personnes avec les autres Wajinrus.

Yetu n’avait jamais fait cela. L’océan l’accablait, même quand elle se trouvait dans ses parties plus calmes – et c’était déjà le cas avant même qu’elle accepte le fardeau des souvenances. Depuis qu’elle était devenue historienne, cela n’avait fait qu’empirer, comme si son esprit n’arrivait pas à traiter toutes ces réminiscences. Il était pour elle inconcevable de partir en voyage à seule fin d’en recueillir encore plus. Quand l’historien qui l’avait précédée l’avait choisie, c’était parce qu’il avait été impressionné par la sensibilité de ses électrorécepteurs ; mais ce qui était malheureux pour elle, c’était qu’il n’avait pas tenu compte de son tempérament anxieux. Yetu aimait beaucoup les souvenirs de Basha, elle aimait revivre sa bravoure, sa vivacité. Mais il avait commis une erreur en la choisissant pour lui succéder. Elle était incapable d’exercer même les plus simples de ses attributions. Il serait très déçu d’apprendre ce qu’il était advenu de la fille qu’il avait choisie. Elle était devenue bien fragile.

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Publié en 2019 et traduit en français par Francis Guèvremont en 2020, toujours chez Aux Forges de Vulcain, le deuxième roman de Rivers Solomon, deux ans après « L’incivilité des fantômes », transporte son puissant questionnement autour de la possibilité et du devoir de mémoire, de l’Histoire en général et de la traite esclavagiste en particulier, de l’univers clos, oppressant et particulièrement familier aux lectrices et aux lecteurs de science-fiction qu’est le vaisseau spatial générationnel, vers les profondeurs de l’océan et des secrets qu’il peut encore et toujours abriter. Jouant subtilement, dans certains interstices abrités de son récit, avec les motifs menaçants qui peuvent irriguer cet univers-là (on se souviendra certainement de la « trilogie des Rifteurs » de Peter Watts, peut-être de la nouvelle de Scott Baker, « Dans les profondeurs de la mer repose le sombre Léviathan », et même éventuellement de l’imposant « Abysses » de Frank Schätzing, avec son traitement d’éco-thriller géopolitique), Rivers Solomon a choisi une forme relativement brève  (180 pages), et une tonalité plus proche de celles de la fable, ou même du conte, qui se chanterait peut-être le soir à la veillée, sous les grandes algues à palabres.

S’il y a bien un enjeu vital pour la littérature contemporaine qui refuserait de se résigner à être simple spectatrice désabusée d’une déliquescence – ou pire, son accompagnatrice spectaculaire marchande -, dans la création ou la réactivation de mythes puissants, populaires et politisés, au sens le plus pur et le plus authentique du terme, comme le collectif italien Wu Ming en ébauchait avec brio la théorie en 2008, avec leur « Nouvel épique italien », Rivers Solomon, dès ses deux premiers romans (et ce sera encore plus flagrant peut-être avec son troisième, « Sorrowland », dont on vous parlera très prochainement sur ce même blog), en propose des formes déjà hautement accomplies, tout en poursuivant son travail le plus personnel en interrogeant ce que nous doit la mémoire, et ce que nous lui devons, malgré tous les piaillements de celles et ceux trouvant si souvent que l’on en fait trop. En matière d’actualisation, de constitution des résonances des luttes (et des défaites) passées dans le travail au présent, non, « on n’en fait jamais trop » – comme le rappelait encore le grand Valerio Evangelisti quelques mois avant son décès : avec ce travail poétique intense au cœur de la fabrique contemporaine des résistances, et en insistant joliment sur les chemins souvent inattendus, riches de leurs altérités, que celles-ci peuvent emprunter, Rivers Solomon nous en offre une démonstration éclatante.

Le Don de Mémoire – une année s’était-elle vraiment écoulée depuis la dernière fois ? Elle n’avait donc pas vu son amaba depuis un an ? Dans le crépuscule permanent des abysses, il était impossible de tenir le compte des jours, mais on pouvait néanmoins le deviner en observant les changements des courants, les migrations des animaux, les périodicités de leurs ruts. Mais tout cela n’avait guère d’importance, si Yetu était incapable d’y porter attention, si les souvenances l’emportaient loin de l’océan et lui faisaient revivre le passé. Le plus souvent, désormais, elle était là-bas, elle n’était plus jamais ici. Yetu était en train de devenir une ancêtre ; ce n’était pas une idée nouvelle, mais elle s’imposait de plus en plus. Comme eux, elle était morte, ou presque
– Je ne savais pas que le Don de Mémoire était si proche, dit-elle.
Elle ne savait même pas si elle aurait la force de diriger la cérémonie.
– Yetu, tu es déjà en retard de tout un cycle d’accouplement, dit Amaba.
Était-ce possible? Elle avait un retard de trois mois, alors que c’était l’événement le plus important dans la vie des Wajinrus ? Avait-elle vraiment échoué si lamentablement dans l’exercice de ses fonctions ?

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« Les abysses » est aussi, il faut le noter, une passionnante démonstration de la manière dont un travail collectif, formel et informel, peut s’emparer d’un motif imaginaire pour le faire vivre à plusieurs dans la durée, et lui donner progressivement cette décapante puissance mythologique : né en 1992 dans la musique du duo techno Drexciya à Detroit, repris et développé en 2017 par le hip-hop du crew the clipping, voici maintenant le mythe doté d’une musculature renouvelée (ou bien d’un exo-squelette, en plagiant par anticipation « Sorrowland »), pour affronter les irascibles et les atrabilaires mentionnés en exergue du roman.

On fera aussi bien de lire la très belle chronique de Nicolas Winter sur son blog Just a Word / Juste un mot, ici, et l’excellent entretien avec Rivers Solomon dans le précieux magazine spécialisé Locus, au moment de la publication américaine de l’ouvrage, ici.

Zoti croyait naïvement que l’on pouvait se protéger du danger, maintenir la prospérité. Mais tout est fini. Elle pleurerait sûrement si elle apprenait ce qui est advenu de son héritage.
Nous, les Wajinrus, avons vécu dans l’ignorance pendant des siècles, à cause des mensonges de Zoti, qui s’était persuadée que nos châteaux construits au fond des abysses pourraient nous protéger. L’océan n’est pas que notre demeure ou notre lieu de naissance. L’océan est notre paradis, car nous sommes liés par la puissance de sa vitalité. Quand nous mourrons, nous resterons en son sein. Nous le préservons comme il nous a préservés. Nous lui donnons vie comme il nous a redonné vie.
Telle est la nature de notre pacte, demeuré inchangé pendant de nombreuses années, jusqu’à ce que nous soyons Basha.
Jadis, quand nous découvrions un bateau qui jetait nos ancêtres par-dessus bord comme s’ils étaient des ordures, nous le coulions. Nous allons couler le monde.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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