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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Les artistes » (Aden Ellias)

Une satire hilarante et cruelle de la vie d’artiste à l’âge du capitalisme tardif en France, un compte-rendu caustique des guerres culturelles et politiques qui se jouent là, mine de rien.

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Artistes

Ils ne connaissaient pas encore le succès, mais s’étaient imaginé qu’il leur viendrait en quelques mois. D’abord circonscrit au petit périmètre des galeries et des marchands pour elle, de quelques lecteurs, éditeurs et critiques pour lui, cet accomplissement prendrait de l’ampleur et leur réputation grandirait. Il y aurait des invitations institutionnelles et prestigieuses pour elle, des demandes de traductions et d’adaptations pour lui. Bientôt l’écho de leurs œuvres s’étendrait au-delà des seuls cercles culturels, et leur notoriété deviendrait un fait tangible et irrécusable. Alors les sollicitations et leur participation à de nombreux projets personnels ou collectifs s’engendreraient d’elles-mêmes, et leur avis sur les sujets d’actualité les plus hétéroclites commencerait à compter, à mesure que leurs noms et leurs visages aimanteraient l’attention du plus grand nombre. Comme tant d’autres artistes et intellectuels avant eux, ils deviendraient l’un et l’autre de très bons clients de l’orbite européenne puis mondiale des mass médias, et l’équation économique qui formait l’envers de ces contributions ne les empêcherait pas d’élaborer quelque arbitrage incisif sur un sujet de société, une controverse éthique, une urgence géopolitique ou stratégique.

Issus l’un et l’autre d’un « milieu aisé au sein duquel des appartements parisiens, des maisons de campagne avaient été achetés et revendus », Anna et Virgil, avec la confiance en soi et l’arrogance qui peuvent caractériser aussi bien la présence de talent, voire de génie, que leur absence notable, mais que l’on  trouve sans doute un peu plus fréquemment chez les nantis, doubles détenteurs de capital financier et culturel, se sont rêvés artistes au succès mondial, dans l’écriture et dans les arts plastiques, et au-delà – un succès qui passe pour tous les deux, dans la fine connaissance, documentée ou fantasmée, des mécanismes à l’œuvre qui les caractérise, par la reconnaissance critique comme par l’argent coulant à flots (d’un débit restant à mesurer le moment venu). Las, dès le deuxième chapitre, d’un magnifique et lapidaire « ils travaillaient depuis une dizaine d’années environ, et les signes d’une reconnaissance minimale se faisaient rares », nous saurons que tout ne s’est pas passé comme initialement prévu dans leur plan tout cylonien – et qu’il leur a fallu tous deux apprendre, ensemble et séparément, les multiples arts du compromis, social et personnel, à l’âge du capitalisme tardif.

Obtenue dans leur jeune âge encore, la reconnaissance de leurs pairs leur apporterait l’envie redoublée d’incarner ce qu’ils avaient toujours été par nécessité intime. Cette légitimation du premier cercle leur donnerait le courage qui leur aurait manqué pour transformer leur passion en mission. Elle élargirait le champ des possibles et aurait valeur de laissez-passer dans leurs milieux respectifs. Les rencontres les plus décisives auraient été le fruit d’une heureuse contingence. Le soir ou l’après-midi qu’il fallait, l’un de ses manuscrits à lui serait remis en main propre par un tiers accrédité, simple relation de voisinage et premier lecteur enthousiaste faisant valoir son émerveillement au personnage le plus important d’une grande maison. Le roman serait lu dans le courant de la nuit et de la matinée suivantes, et ce temps serait aussi celui des plus grandes aspirations de l’éditeur. De sa détermination la plus ardente à porter au plus haut toute entêtante révélation reçue des mains de la providence. Décidé et soigneusement planifié, le décollage aurait lieu, et de nouvelles contingences feraient le reste. La rencontre d’un message et d’un public. D’un visage et d’une époque. D’une histoire et d’une espérance. D’un visage et d’une époque. D’une histoire et d’une espérance. D’un style et de l’éternel besoin d’une génération de se reconnaître en un contenu symbolique protéiforme et singulier.

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Serra

Cinq ans après son étonnant et déjà fort acéré « Hyperrectangle », Aden Ellias nous offre en mars 2022, toujours aux éditions mf, ce roman alerte et caustique, qui pourra se lire de bien des manières différentes. Roman d’apprentissage faussement classique, jouant des illusions perdues et des adaptations indispensables à l’époque (on pourra tracer un parallèle déviant et redoutable, d’un autre côté du spectre, avec « La tannerie » de Celia Levi), chronique désenchantée et superbement surplombante d’une globale guerre culturelle gramscienne conduite largement à fronts renversés, hommage joueur mais plus perfide qu’il n’y paraît aux « Choses » de Georges Perec (comme l’une des deux citations en exergue nous y invite), mise en évidence rusée d’un inframonde qui pourrait se situer justement sous (comme en un sulfureux palimpseste) ceux des « Mobiles » et de la « Toile » de Sandra Lucbert, tentatives de décryptage politique d’un réel modelé en profondeur comme en surface par le postmodernisme de Fredric Jameson comme par le nouvel esprit du capitalisme analysé à l’orée de la période par Luc Boltanski et Eve Chiapello, conduites par deux privilégiés surplombants qui s’imaginent disposer des clés philosophiques de cette atmosphère, errance esthétique et politique à la manière des victimes résidentielles mises en scène à quelques dizaines d’années virtuelles d’écart par Fanny Taillandier dans « Les états et empires du lotissement Grand Siècle » et dans « Farouches », illustration complexe du lien dévoyé entre production artistique, critique politique de cette production et société marchande en phase terminale tel que l’envisageait le Boris Groys de « Du nouveau » : cet impressionnant « Les artistes » est tout cela, et bien d’autres choses encore – et c’est dire si sa lecture hilarante et cruelle est précieuse à l’heure actuelle.

Pour elle la rencontre serait celle d’un artiste français de vingt ans son aîné et disposant d’une reconnaissance conséquente sur la scène internationale. Également collectionneur d’art,  comme l’avaient été avant lui le célèbre Vasari, Caillebotte ou Bonnat au XIXe siècle, Arman, Rauschenberg ou Sol LeWitt au XXe siècle, l’homme ferait d’abord l’acquisition de quelques pièces de petit format. Ce collage métallique constitué d’un entremêlement d’agrafes chromées et d’épingles à cheveux. Ce bronze figurant une danseuse au hiératisme giacomettien. Cette boîte en plexiglas laissant transparaître une esquisse éclairée à la lumière noire. Cette petite robe en feuilles d’herbes, hommage au poète Walt Whitman. Présent à l’exposition proposée par l’artiste collectionneur au Palais de Tokyo, Larry Gagosian adorerait tout de suite la subtilité du travail d’Anna, sa variété iconoclaste, sa motérialité dirait-il même de l’œuvre entrevue, la conceptualisant ainsi dès le premier regard par la magie d’une contraction langagière dont il n’était pas certain que Larry fût l’inventeur. Peu lui aurait importé. Larry n’était pas un créateur et n’avait jamais prétendu l’être. Mais Larry savait reconnaître un véritable artiste lorsqu’il en croisait un. Le reconnaître et le mettre au travail. Le mettre au travail et le faire servir. Le faire servir et par rebond, le servir. Oui : Larry Gagosian savait tout cela, était tout cela. À l’aube des années 2010 le plus grand galeriste de l’histoire de l’Amérique, peut-être. Dès le lendemain il inviterait Anna à traverser l’Atlantique pour venir montrer ses Metal Studies dans l’une de ses galeries new-yorkaises, aux côtés de l’artiste américain Richard Serra.

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Les artistes » (Aden Ellias)

  1. On aimerait pouvoir lire « une satire hilarante et cruelle du capitalisme à l’âge de la tardive vie d’artiste » 😉 – guerres culturelles et politiques – qui cherche l’autre ? Bon, je n’ai pas (encore) lu le bouquin, difficile de j(a)uger la largeur du propos !

    Publié par L'Ornitho | 26 mai 2022, 12:11

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  1. Pingback: Note de lecture : « Media Machine Muzak  (Patrick Bouvet) | «Charybde 27 : le Blog - 30 mai 2022

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