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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Baudelaire Jazz » (Patrick Chamoiseau)

Une grande lecture poétique et musicale, magnifiquement inattendue, politique et malicieuse comme il se doit, de la vie et de l’œuvre de Charles Baudelaire.

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Jazz

Charles Baudelaire, je pense à vous. Méditatif. Ma méditation est fille de l’ombre et de la lumière. Elle éprouve le mystère. Elle se soucie des arcanes de l’Art et de la création. Elle ose se faire aveugle pour mieux voir, aller au plus obscur pour éclairer l’obscur, et contempler la nuit dans l’éclat qui emporte. Elle sait le monde ouvert, le relatif des vérités, elle ne se projette pas, ne découvre rien, ne conquiert rien, ne frappe aucune chose des ordalies d’un sens, ni ne s’assujettit aux interprétations assenées verticales. En fait : elle a tiré leçons de nos grandes tragédies où les dominations – et donc l’envers de la rencontre – furent avant tout des mises en transparence.

La méditation est une errance du sentiment. Le sentiment est poésie de la pensée quand elle consent au fleuve des sensations. Elle offre son socle de feu aux feux de l’esprit et du corps, feu tendre parmi les feux, juste pour « enivrer » toutes choses comme vous l’avez voulu, les amplifier, les mener aux touchers, force vive des grands troupeaux, et prendre désir, comme ça, aux entrelacs d’une connaissance qui aide juste au mieux-vivre, qui émancipe ainsi.

Par l’un de ces paradoxes apparents qui caractérisent les grands poètes (que l’on pense au Pierre Michon de « Le roi vient quand il veut », au Christian Prigent de « La langue et ses monstres », au Claro de « Cannibale lecteur », au Valère Novarina du « Théâtre des paroles » ou au Benoît Vincent de « La littérature inquiète », par exemple), Patrick Chamoiseau, dont la langue toujours frémissante et inventive nous enchante tant dans ses romans (que l’on se souvienne ainsi de « Texaco », bien sûr, ou de « L’empreinte à Crusoé », pour n’en citer que deux actuellement présents sur ce blog), n’instille peut-être jamais autant de poésie pure dans son écriture que lorsqu’il analyse et honore d’autres auteurs aimés. Ses « Liaisons magnétiques » de 2013, dans lesquelles il rend hommage, avec René Char pour accompagnateur, à Aimé Césaire, à Saint-John Perse et à Édouard Glissant (que l’on retrouvera naturellement tous les trois occupant des positions discrètement stratégiques dans le présent ouvrage), comptent ainsi peut-être parmi les plus beaux textes de poésie, tout simplement, que je connaisse.

Je suis du bord des chaînes, des Africains jetés en esclavage. Dans cette invention que l’on appela « nègre », je suis parmi les nègres marrons, parmi les nègres tombés, cette partition sombre éclaboussée sur toutes les faces du monde sous le plus raide des devenirs, le plus inaccompli aussi.
Ho ! Je suis aux cicatrices du bateau négrier !
Je suis de même au vaste malheur des plantations où vos pères se sont heurtés aux miens : lieu terrible, de mémoire abîmée, où nous avons partagé nos ancêtres ! J’ai donc près de quatre mille ans, avec cette charge multipliée de souvenirs que vous avez chiffrée. Je suis enfin à cette douleur – cet « Ennui » et ce « spleen », auriez-vous proposés – qui, sans nous être commune, fut pour moi et pour vous, à distance, dans le creuset de l’humaine expérience, de commune fondation, de tablée fraternelle.

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BaudelaireJazz-©Eric-Daribo-©Nicolas-Serve

C’est en compagnie du saxophoniste Raphaël Imbert que Patrick Chamoiseau choisit ici d’escalader Charles Baudelaire : sous-titré « Méditations poétiques et musicales » et intégrant un album audio numérique qui accompagne et relaie le texte, « Baudelaire Jazz » s’adresse directement à l’auteur des « Fleurs du Mal » et du « Spleen de Paris » pour lui démontrer affectueusement, à lui-même, non seulement sa profonde actualité et son caractère résolument, glorieusement, intempestif, mais aussi – et c’est là que Patrick Chamoiseau sait se montrer le plus savoureusement inattendu – que sa poésie s’inscrit de plain-pied dans une musicalité spécifique qui est, à bien des égards, celle du jazz, et notamment de ses ancrages rythmiques, improvisateurs et subtilement mythologiques.

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La polyrythmie africaine déconstruisait les lignes de la domination. Elle soulevait les affaissements de nos sidérations. Elle déconstruisait l’ordre esclavagiste, décomposait la nuit des cercles de veillées en de petites lucioles qui ne produisaient pas la lumière maladive de ces « éclairs du gaz » qui frappaient vos boulevards. Elle soulevait l’espérance, tout le sensible et tout le douloureux, vers l’inconnu des devenirs, vers le symbole d’un « Idéal » presque identique au vôtre : sans dieux, sans nom, ouvert à tout, et sans adresse connue !

La polyrythmie africaine libère infiniment. Quand un homme se libère, il devient créateur de lui-même, et créateur du monde dans lequel il espère. Quand un musicien par chez nous se libère, il s’invente lui-même, se « rumine » ainsi, explore au moment où il joue ce qu’il est en train de devenir, ce qu’il a « ruminé » ; en clair, improvise ! Il joue ce qu’il devient, et devient ce qu’il joue ! Composition instantanée, toujours d’une complexité inouïe ! Dans cette « rencontre des devenirs » qu’étaient les lawonn, nos ancêtres créateurs invoquèrent non pas le diable, votre vieil ami, mais bien votre complice : l’inconnu !… Toute improvisation, monsieur Baudelaire, est un grand bond d’autorité, un bond créatif dans l’inconnu !

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Patrick Chamoiseau, dans cette adresse poétique et musicale à Baudelaire, se fait discrètement accompagner, comme déjà mentionné, par Aimé Césaire, par Saint-John Perse et par Édouard Glissant (la pensée archipélique est plus que jamais centrale), mais aussi, lorsqu’utile ou nécessaire, par Victor Segalen, Frantz Fanon, Jacques Stephen Alexis, Simone Schwarz-Bart, Jacques Roumain, Jean-Claude Charles, ou encore Frankétienne : pour saisir l’improviste (comme dirait Jacques Réda), et pour inventer en musique et en beauté un « vivre dans le phénomène de la Relation [qui] s’écarte du « vivre-ensemble » communautaire » (que ne renierait sans doute pas l’Alain Damasio des « Furtifs »), on ne saurait en effet rêver meilleurs compagnons de route.

Le jazz n’est pas récit, il tisse sans fin la narration d’un grouillement de possibles, de lignes de fuite sans horizon. Le jazz est la « saisie » toujours recommencée d’un état impensable du réel.

« La charogne qui soudain signifie ! » : derrière Baudelaire, dans certains passages protégés habilement dissimulés au cœur de son adresse principale, Patrick Chamoiseau laisse résonner Walter Benjamin et la ville : partant, le Michael Roch de « Tè Mawon » n’est pas si loin (non plus que la Cécile Canut de « Provincialiser la langue », d’ailleurs, ni que la Ketty Steward de « Confessions d’une séancière » : il y a plus d’un diabolique tiroir poétique dans le créole et dans le conte – et plus d’une complicité aussi, dans les rappels omniprésents de la cale négrière et de l’abjecte plantation, avec Rivers Solomon, son « Incivilité des fantômes », ses « Abysses » et son « Sorrowland »). Maîtrisant chaque coin et chaque recoin de la vie et de l’œuvre de l’amant de Jeanne Duval, Patrick Chamoiseau, malicieux et réjouissant, inventif et déstabilisant, politique et tendre, crée une fois encore la surprise dans la familiarité reconnue et déjouée, pour notre plus grande joie de lectrice, de lecteur et d’être humain.

Considérer la mésestime, explorer le dégoût, réussir à contempler le chaos d’une charogne, ramasser ce qui traîne aux ordures , ce que hait le bourgeois, ce que déteste l’esclavagiste, le colonial impérissable, le capitalisme protéiforme… mener le tout au devenir des hautes visions, et en nourrir une langue-à-soi dans toutes les langues que l’on peut soupçonner. La plus haute décence  est celle de la Beauté !

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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