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Notes de lecture 2010, Nouveautés

Note de lecture : « L’incivilité des fantômes » (Rivers Solomon)

Associer le motif du vaisseau générationnel et de l’esclavage afro-futuriste en une narration puissamment neuro-atypique, pour un résultat hautement décapant.

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Elle s’étonna que ces femmes, qui savaient bricoler des étoiles-en-pot, ne puissent fabriquer des réchauds à alcool. Tout tenait à la géographie du Matilda, se dit-elle. Certaines choses se savaient depuis deux générations sur le pont R, mais personne n’en avait entendu parler sur le pont V, et ainsi de suite. Ils étaient vingt mille Bas-Pontiens, et il y avait presque autant de modes de vie différents. Cela découlait de la nature même de ce vaisseau, que divisaient les cloisons de métal, les langues et les gardes. Même sur ces ponts très unis qu’étaient ceux des Goudrons, les informations ne circulaient guère.

On ne reviendra pas ici, en soi, sur le thème du vaisseau spatial générationnel, récemment rappelé dans une note de lecture ici même, à propos du brillant « Aurora » (2015) de Kim Stanley Robinson. À la différence du maître de la « Trilogie martienne », Rivers Solomon n’a pas cherché ici à construire un objet romanesque de spéculation hard science, mais son « L’incivilité des fantômes », publié en 2017 et traduit en 2019 par Francis Guèvremont chez Aux Forges de Vulcain, partage en revanche avec son (léger) prédécesseur le souci de mener à bien une forme d’expérimentation en sciences sociales, à plus d’un titre, en y inscrivant très spécifiquement une dose non négligeable de poésie souvent inattendue en de semblables lieux.

Une vieille femme gronda en criant trois enfants qui se mirent à pleurer. Les larmes traversaient la poussière de charbon qui leur fardait les yeux, laissant derrière elles de longues traînées gris aquarelle. C’était la coutume, là, sur le pont T, de se dessiner autour des yeux de grands et épais cercles noirs. Ils appelaient ça des yeux de raton laveur, d’après l’animal omnivore – eux aussi croyaient descendre d’un peuple toujours capable de se débrouiller pour trouver à manger.
C’est ce qu’ils racontaient. Ce qu’ils se racontaient. Leurs légendes. Quand on tente de se remémorer un passé aussi lointain, l’histoire est toujours une légende.

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C’est que cette dystopie embarquée, construite en un sévère huis clos parsemé de cloisons étanches, au sens propre comme au sens figuré, a été d’emblée placée sous trois signes spécifiques qui lui confèrent de tout autres conditions de température et de pression que celles auxquelles la science-fiction plus classique nous a habitués : ségrégation raciale enveloppante, interstices queer réprouvés, et points de vue narratifs neuro-atypiques.

Si Octavia Butler et Nalo Hopkinson ont montré avec brio la voie renouvelée d’une prise en compte authentique du passé esclavagiste et colonial en matière d’imaginaire (les deux autrices comptent d’ailleurs parmi les inspirations revendiquées de Rivers Solomon), si Colson Whitehead et Ben H. Winters ont plus récemment retravaillé l’imaginaire afro-américain des origines de l’oppression triangulaire, si John Keene a pu y envisager ses « Contrenarrations », l’effet de condensation et d’intensification offert à la narration par les ponts durement séparés et classifiés du « Matilda » permet en plus d’un sens à Rivers Solomon d’utiliser le background littéraire existant pour en faire son propre bouillon de culture, violent et définitif, et ce d’autant plus que les racines d’une telle situation sont perdues désormais dans un passé légendaire, indistinct, et hors de portée d’investigations scientifiques et politiques qui ne se font plus à présent, et, comme on le verra à la lecture, pour cause.

– La chaleur de cette pièce n’a rien à voir avec la magie ou les pouvoirs d’un magicien, dit Aster. L’énergie produite par Petit-Soleil est détournée et alimente ces lampes chauffantes. Tout simplement.
– Si c’est si simple, pourquoi tu ne le fais pas dans tous les ponts du bas ? demanda Giselle.
– L’énergie nécessaire pour chauffer une seule pièce, même grande, ne saurait se comparer à ce qu’il faudrait pour chauffer les dix ponts inférieurs. Les responsables du réseau électrique du Matilda finiraient par le remarquer.
– Ben alors, tant qu’à faire, pourquoi ne pas retirer la chaleur des ponts du haut ? demanda Giselle, un sourire fou aux lèvres, tout à fait insensible aux explications d’Aster. Ton cher et merveilleux Chirurgien pourrait peut-être même t’aider. Il te donne toujours des laissez-passer pour tout, il pourrait peut-être t’en donner un pour le nexus, et là tu pourrais leur couper le chauffage comme ils l’ont fait chez nous. Et encore, je suis bien gentille. Je ne te demande même pas de figer dans la glace leurs modestes petits châteaux de trois mille milliards de mètres carrés. Ciel, non ! Juste leurs terrains de sport et leurs pelouses.
Plus elle parlait, plus son ton devenait sérieux, comme si Giselle commençait à croire à la vraisemblance de ses propositions.
– En moyenne, les domaines des ponts supérieurs ont une superficie d’environ 865 mètres carrés, dit Aster. Pas trois mille milliards.
Giselle leva les yeux au plafond.
– Mais non, tu n’as rien compris, je… commença-t-elle avant de s’interrompre.
Aster avait très bien compris : cesser de chauffer les ponts inférieurs tout en chauffant les forêts, les lacs, les plages et les prairies des ponts supérieurs n’avait aucun sens, si le but était de réduire la consommation d’énergie.
Il faut protéger les réserves zoologiques et botaniques. Comme Giselle, Aster avait lu les articles dans le journal qui traitaient de l’importance des espaces préservés des ponts supérieurs.
– Si je pouvais changer de place avec eux, dit Aster, je le ferais.
Elle imagina, non sans plaisir, deux Haut-Pontiens se promenant par un beau matin matildien dans le labyrinthe de buis du pont A. Ils ont soudain l’impression d’avoir un peu froid, d’avoir même vraiment très froid. Ils essaient désespérément de rentrer chez eux, se perdent dans les dédales du labyrinthe et finissent par mourir à la suite d’une exposition prolongée à des températures extrêmement basses.
– Je le ferais sans hésiter, ajouta-t-elle.

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Saga Norén (Sofia Helin) dans Broen (2011)

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts (autres que ceux du Matilda) des littératures de l’imaginaire depuis que le « China Mountain Zhang » (1992) de Maureen McHugh ou le « Ammonite » (1993) de Nicola Griffith, mettant en scène de manière ordinaire – et non pas spectaculaire – des sexualités ne se limitant pas à l’hétérosexualité classique, agitaient les forums spécialisés où alternaient alors les soutiens et les indignations. Rivers Solomon (qui se définit personnellement comme sexuellement non-binaire) a su aménager avec un grand brio la présence ou l’absence des normes sexuelles et des identités forcenées de genre selon les ponts et les classes sociales à bord du Matilda, mêlant avec beaucoup de naturel apparent les problématiques politiques à celles des revendications (ou non-revendications) de genre, en l’intégrant tout en finesse à ses narrations principales, ajoutant ainsi une étonnante épaisseur supplémentaire au récit et à ses ramifications.

Jadis, il y avait bien longtemps, Theo avait procédé à l’ablation de l’utérus d’Aster. Il lui avait fait respirer un air qui n’était pas de l’air et quand elle s’était réveillée, seul le fantôme d’un organe existait encore en elle. Ses prières aux Ancêtres avaient été exaucées.
Théo, cependant, avait dû trahir le serment qu’il avait prononcé quand, à l’âge de treize ans, il s’était joint au Saint Ordre de la Garde de la Souveraineté. Des médecins avaient examiné les organes génitaux d’Aster et déterminé qu’elle pouvait avoir des enfants, quoiqu’elle provienne d’une « lignée raciale déficiente ». À côté de son nom, sur les registres du Matilda, était apposé le petit symbole qui signifiait : « apte à la reproduction ».
Il existait certes, des méthodes de contraception moins radicales, mais Aster aimait bien l’irréversibilité de l’hystérectomie : on se débarrasse du problème comme d’un cancer.
Quand il était devenu évident qu’elle était stérile, on avait demandé à d’autres médecins de l’examiner à nouveau. Theo les avait fait expulser de la Garde. Puis il avait stérilisé, par des moyens chimiques, tous les hommes des ponts supérieurs qui étaient inscrits dans les registres du programme de reproduction, sous prétexte de leur administrer de simples vaccins.
La Garde lui avait adressé des reproches au sujet de ce qui était évidemment une campagne délibérée. Sans jamais avouer quoi que ce soit, Theo avait affirmé avoir reçu un message de la Divine Providence et que les Cieux trouvaient abject le programme de reproduction du Matilda. S’il n’était pas amendé, l’épidémie d’impuissance continuerait à sévir et risquait de toucher tous les hommes des ponts supérieurs. Il était, tout compte fait, très courageux.
Le matin suivant, le Souverain Nicolaée avait rendu un décret qui interdisait « d’interférer dans l’ordre naturel de la reproduction humaine ».
Aster supposait que le Chirurgien avait fait allusion à cet épisode, quand il avait dit l’avoir toujours aidée et protégée. Sa soudaine indifférence envers elle n’était guère conforme à son caractère.

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Élise Wassermann (Clémence Poésy) dans « Tunnel » (2013)

Les amatrices et amateurs ont pu constater à quel point, dans un univers de fiction qui n’y est aujourd’hui guère habitué, la présence dans des rôles-clé de narration de personnages neuro-atypiques (songeons ainsi à la Saga Norén et à l’Élise Wassermann des séries jumelles, la suédo-danoise « Broen » (2011) et la franco-britannique « Tunnel » (2013), ou à l’étonnant narrateur du « Marcher droit, tourner en rond » (2016) d’Emmanuel Venet, confère brutalement une puissance singulière à des récits apparemment normés. Ce regard oblique (ou plutôt cette série de regards obliques, car Aster n’est pas le seul personnage principal, loin s’en faut, à porter en lui des caractéristiques généralement taxées, aujourd’hui comme hier, d’être divers syndromes) transforme profondément la narration de « L’incivilité des fantômes », et constitue sans aucun doute le vecteur privilégié de la transformation, tout au long, d’une écriture apparemment classique en une étonnante et rare alchimie poétique.

Aster ne savait pas si la vieille femme lui demandait si elle entendait littéralement ses paroles, ou si elle les comprenait. Le sens propre ou le sens figuré appelaient chacun une réponse différente.

Et c’est ainsi, en réoccupant d’une manière fondamentalement différente, le motif science-fictif réputé usé (même si Laurent Queyssi ou Kim Stanley Robinson nous avaient montré ces dernières années qu’il n’y a là aucune fatalité) du vaisseau générationnel, et celui du traitement afro-futuriste de l’esclavage dans la plantation de coton nord-américaine, que Rivers Solomon nous offre un roman décapant, pleinement contemporain, et propre à renvoyer dans leurs filets mal ravaudés celles et ceux qu’agacent tant l’affirmation par elles-mêmes des minorités, visibles, peu visibles ou invisibles.

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À propos de Hugues

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « L’incivilité des fantômes » (Rivers Solomon)

  1. et pourtant ils cherchent

    En marge des tests de validation de la nocivité ou non d’un médicament devenu célèbre
    Cet article, cité par le même professeur d’un institut du Sud de la France.
    Je le soumets à votre sagacité.
    Parachute use to prevent death and major trauma related to gravitational challenge: systematic review of randomised controlled trials. Gordon C.S. Smith & J.P. Pell, publié dans le British Medical Journal 2003 Dec 20; 327(7429): 1459–1461

    Cliquer pour accéder à 32701459.pdf


    L’article est très bien écrit avec un résumé, des conclusions sommaires et entre, les sections habituelles sur l’introduction, la méthodologie, les résultats et une discussion. Des conclusions sommaires sont finalement proposées (Take away).

    De quoi s’agit-il
    Il s’agit de savoir si un parachute est efficace pour prévenir les traumatismes résultants d’un défi à la gravité.
    On voit qu’il s’agit là d’un sujet primordial pour tout voyageur, professionnel ou non, fans de l’aviation civile ou commerciale.
    La méthode propose une échelle des traumatismes, allant de 0 à 15.
    Les tests n’ont cependant pu être effectués de manière aléatoire pour vérifier que l’utilisation ou non d’un parachute pouvait conduire à une amélioration de ces traumatismes. Il conviendrait d’utiliser des expériences en double aveugle, aléatoires, avec ou sans placebo et tests sur les parachutes.
    La discussion porte sur le non contrôle des tests aléatoires. En particulier, des symptômes moindres, en particulier de déficience cardiaque, ont été relevés sur des sujets féminins utilisant des thérapies hormonales de remplacement (en clair prenant la pilule). Mais ce biais dans les résultats et également observé sans le port et utilisation du parachute.
    Si les observations expérimentales de cas de chute libre conduisent à une mortalité de 100 %, tout cas de survie pourrait valider le processus impliquant le non port du parachute. Effectivement il y a eu un cas de survie après une chute de plus de 10000 m (33000 pieds, on est au UK). Ma solution d’adopter des tests plus complets sont également biaisés par l’aspect psychologique, et quelquefois morbide, des volontaires pour ces tests.
    Se pose également le cas de possibles conflits d’intérêt en ce qui concerne des praticiens travaillant pour l’industrie militaire.
    En résumé
    – Les parachutes sont universellement utilisés pour prévenir les effets létaux de la chute libre
    – Le parachute est associé avec des effets pervers dus à leur mauvaise utilisation et à des blessures concomitantes
    – Les études de chute libre n’indiquent pas une mortalité de 100 %
    Cependant, ce qu’il résulte de cette étude
    – Il n’existe pas encore de tests aléatoires
    – Les causes de l’effet du parachute sont purement d’observation et son efficacité pourraient être expliquées par un effet grégaire
    – Les personnes insistant pour des essais aléatoires feraient bien de garder les pieds sur terre ?

    Sans préjuger des conclusions de ces tests (parachute ou autre), je trouve intéressant de voir cet argumentaire repris au premier degré dans ses analyses et conclusions.

    espérons qu’il fasse un succès sur les rézosocios (pour une fos que ce ne sont pas des kake news

    Publié par jlv.livres | 11 avril 2020, 19:22
  2. la science avance (en titubant)

    un verre de quinquina ca va
    trois verres bonjour les dégats

    Publié par jlv.livres | 12 avril 2020, 03:37

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