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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Le sel noir » (Édouard Glissant)

En 1960, aux racines d’une vaste poétique créole de la relation, la poésie fondatrice du Tout-Monde, ancrée dans la sueur et la souffrance du capitalisme de plantation, et déjà armée pour le dépasser.

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RELECTURE

Sel noir

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à toute géographie torturée

Non pas l’œuvre tendue, sourde, monotone autant que la mer qu’on sculpte sans fin – mais des éclats, accordés à l’effervescence de la terre – et qui ouvrent au cœur, par-dessus le souci et les affres, une stridence de plages – toujours démis, toujours repris, et hors d’achèvement – non des oeuvres mais la matière elle-même dans quoi l’ouvrage chemine – tous, liés à quelque projet qui bientôt les rejeta – premiers cris, rumeurs naïves, formes lassées – témoins, incommodes pourtant, de ce projet – qui, de se rencontrer imparfaits se trouvent solidaires parfaitement – et peuvent ici convaincre de s’arrêter à l’incertain – cela qui tremble, vacille et sans cesse devient – comme une terre qu’on ravage – épars.

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Au moment de la parution du « Sel noir », en 1960, Édouard Glissant a trente-deux ans. Romancier déjà reconnu (« La Lézarde » a reçu le prix Renaudot en 1958), poète actif depuis « Un champ d’îles » en 1953, il est alors vigoureusement engagé dans la lutte contre la colonisation persistante (et déjà ce qui se prépare plus ou moins subrepticement en termes de néo-colonialisme, jouant le coup d’après), aux côtés de nombre d’écrivains et d’intellectuels, période d’activisme qui culminera avec la création du Front Antillo-Guyanais pour l’Autonomie, l’année suivante, celui-ci étant aussitôt dissous par les autorités gaullistes.

Dans ce contexte, « Le sel noir » (publié alors au Seuil) bouillonne intensément. S’il est encore tout imprégné du phrasé envoûtant et pourtant acéré d’Aimé Césaire, il résonne aussi de la phrase volontiers marmoréenne de Saint-John Perse, en un paradoxe (la poésie du « béké » emblématique) à l’intérieur de l’oxymore (le « sel noir » lui-même), ce qui n’échappera pas, bien sûr, au proche et fin lecteur qu’est Patrick Chamoiseau (dont l’essai poétique « Césaire, Perse, Glissant, les liaisons magnétiques » demeure toujours aussi indispensable).

C’est que la vérité de cet objet de gabelle à échelle planétaire, à travers la sueur de l’esclave, est celle de l’horreur du capitalisme de plantation, dont, déjà alors, on dit qu’il faudrait savoir l’oublier, qu’il est loin, que les contemporains n’en sont pas coupables (alors que l’esclavage n’a été alors aboli qu’à peine un siècle plus tôt, pour céder la place le plus souvent à des ségrégations officielles ou officieuses, et que le foncier antillais, tout particulièrement, appartient encore presque partout aux descendants des planteurs et de leurs fortunes « durement gagnées » sur le travail forcé et le sang de la chicotte et des cales de la traite).

La lame poétique d’Édouard Glissant, si elle laisse déjà deviner, en beauté, ce qui conduira à ses réflexions fondamentales sur la relation, sur la créolisation et sur le Tout-Monde, doit d’abord crier – comme il le faut encore aujourd’hui, et comme le chantent de leur musique si belle et spécifique une Rivers Solomon ou un Michael Roch – et rappeler qu’il y a des crimes fondateurs qui ne disparaissent pas « comme ça », parce que le Blanc « en a marre d’entendre les récriminations posthumes ».

LES YEUX LA VOIX

Les flambeaux s’accusaient de la couleur noir étang de la nuit
Nos mains solubles nos airs de rapine boiseuse la paille flambée de nos yeux !
Mers, mon silence à travers vous patiemment renaît
À travers vous orées à travers vous la boue
Et la conjonction du gel et du dégel.

Autrefois autrefois
Ah ! mémoire rocailleuse insurge-toi en taillis.
Chaque buisson de mémoire cache un tireur.

Sur nos têtes le battement du moulin
Dans nos nuits toussent les boucans
L’homme a beau faire le cri prend racines.

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images

Dès la première suée de sel, le recueil-titre (mais aussi « Le sang rivé » et « Boises », qui l’accompagnent de près ici) est pleinement inscrit dans l’histoire comme dans la géographie. Parole, chant, souffrance, certes, mais aussi – sans doute surtout – épopée d’imagination créatrice : comme le Derek Walcott d’« Omeros » (face à qui, coïncidence, le poète martiniquais échouera d’une seule voix pour l’attribution du prix Nobel de littérature en 1992, huit ans avant sa mort), Édouard Glissant inscrit au cœur de sa poésie combattante et mémorielle un dépassement épique, un réagencement profond de l’usage du sel, qui doit faire oublier qu’il servait aussi, comme à Carthage, à rendre définitivement infertiles les terres de l’ennemi, et accepter maintenant d’être piment et ferment.

La boue des mornes descend rougir les coutelas. Présence, ô flots ! Un homme en son discours régit les brumes des flambeaux, il voit
L’image qu’ont levée sa poitrine, ses mots. Il noue la nuit parmi les cannes et les eaux. Il dit l’argile sur le corps, et puis ce mot.
Il crie.
Je fus en ce pleurer, où j’écoutais la nuit.

Au moment où, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un Nigéria déjà au bord de la guerre civile meurtrière, le tisserin Christopher Okigbo commence à propulser ses traditions ibo et yoruba vers un siècle qui aurait pu être de clémence et d’indépendance, Édouard Glissant invente une voix originale, celle d’une voie échappant à la fatalité construite avec détermination par le commerce triangulaire, celle d’une émancipation ne reniant pas ses ancrages mortifères mais s’en servant de point d’appui pour explorer un ailleurs toujours en devenir, fraternel, solidaire et joueur.

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Vous, qui avez noué la sarabande et le vertige des forêts. À goulées franches dans ta forêt d’astres tu dresses le bûcher des nuits. Dans ta forêt les orgues (ma vie inconnue) des feux de salve du jour. A goulées pleines, la terre surgie imminente, par-delà les eaux respirables du poème tu joues le soleil, tu gagnes. Dormir au fleuve bêcher le silence Laisse tes mains dans les buissons atlantiques Entre les mornes que juillet soudainement éclate ô liberté des larmes dans la terre parmi les arbres réconciliés Et par le cran d’arrêt de la logique suspendue.

C’est un pays qui bat des hanches contre l’aveuglement Races races flèches des cannes sagaies Je neige et gèle sous le tambourin des baobabs
Ce que d’autres écrivent
En étoiles capitales
je le sens qui rumine sa floraison doucement étale entre mes bras ses boussoles multipliées. Les oiseaux flèchent vers la soif écrasée des volcans. Tel qui coud le silence de fil blanc n’a droit au tournoi ivre. Je dis que la poésie est chair.

Et aussi, râpant de son unique dent (d’orage de sang de larme) la grand’lèche de l’acceptation. Une mâchoire de sables de déserts de brousse, que l’autre soit d’astres de pollens : qu’il y jette les étoiles les cous brisés le fouet le maître qui sépulcre et les cannes qui sifflent l’attente et la douleur et le sang, sa poésie et son boucan de poésie. Comme, parfilant d’inouïs étages tropicaux, la noire brèche sous le vent. Écoute,
accoudé au silence,
les barrissements.
Il y a une rosée de galères dans les prairies de sel marin Dans la sève l’étincellement J’ai décanté l’eau verte l’eau rouge, récolté assassins les cannes et les couis À boire Le soleil est une lanterne visée abattue Splendeurs, voyageurs de l’écume !
Ma maison tressée en défi vers la foudre, de joncs échappés des hougans d’octobre, ma maison ma maison de cristal marin longue muraille d’Amérique. Le rebelle mis à l’index pour enseigner aux enfants qu’il n’y a qu’un doigt dans la main. Je brasse la fougère des vagues. Mon réveil est de chien traînant sa niche sous les ponts.
L’errance prise au piège, désuète
quand quand et quand les cloches
décharnées de l’inaudible ?

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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