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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Le sang de la cité » – Capitale du Sud 1 (Guillaume Chamanadjian)

Gemina et Nox, la Ville et l’Adolescent : le début haletant d’une saga de fantasy qui s’annonce d’emblée d’un souffle puissant et d’une ruse peu commune.

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Chama

Une pièce d’argent pour un conte en or.
C’est de cette manière que les histrions et les poètes apostrophent les passants. Il est rare qu’ils obtiennent ainsi plus d’une pièce de cuivre, mais la formulette est pour ainsi dire traditionnelle. Elle existait avant que leur congrégation déambule dans les rues avec un bandeau sur les yeux, avant les maisons. Certains disent avant même la création de la Cité.
Une pièce d’argent pour un conte en or. Des dizaines de milliers de poèmes et chansons commencent ainsi. Des milliers d’entre eux parlent de la ville, quelques dizaines du duc Servaint. Et une petite poignée parmi ceux-là a cru bon de me mentionner.
Tous débutent dans les ruelles écrasées de soleil, il y a des années de cela. On y fait état de trous de cigales entre les pavés, du présage heureux que les insectes poètes sont censés apporter. Les hommes du Souffleur étaient retranchés au Moineau-du-Fou. Tremblants, les doigts serrés sur leurs sabres aux pommeaux ornés de nageoires. Les habitants du secteur du Port, Pieuvres, Jubartes et Crabes, s’étaient terrés dans leurs masures, entassés les uns sur les autres afin de laisser les rues vides en prévision de la bataille. Derrière la placette des Enfants-Dus, à quelques centaines de mètres, la Caouane formait ses rangs.
Un consensus pour l’attaque avait été arraché au Conseil de la Cité quelques heures auparavant. Des années de tractations pour en arriver là. Et le duc Servaint, enfin assuré que personne ne viendrait au secours des dauphins pour contrecarrer sa vengeance, avait réuni ses hommes à la hâte. Il avait tenu un discours galvanisant en étreignant son sabre à la garde d’argent contre lui. Ses mots avaient touché les âmes, débusqué des haines enfouies, fait se dresser une forêt de lames noircies par les ans. Il y était question de malédictions antiques, d’équilibre des forces, de clans massacrés, ce qui appelait un juste châtiment pour le Souffleur. Il y était question de lui, Servaint, se faisant instrument d’un destin cruel, prêt à mourir pour que le crime qui avait coûté la vie à sa sœur ne demeure pas impuni. Il y était question de meurtre, et plus encore : de l’éradication d’une maison dans son entier.
De l’assaut en lui-même, les chansons vantent la violence des chocs, le courage des assaillants face à la traîtrise des assiégés, l’ingéniosité de Scholas, qui parvint à faire manœuvrer une tourelle d’assaut dans la rue Lice-des-Noyadés, les cris épouvantés de Souffleurs qui couvraient les ordres du duc. Personne ne doute que l’histoire est enjolivée, mais qu’y puis-je ? Les contes sont écrits pour les vainqueurs.
La bataille commença au point du jour, mais ce ne fut qu’au crépuscule que la porte du Moineau céda. Servaint se trouvait en pointe, faisant tournoyer son épée pour exhorter ses hommes épuisés à enjamber les cadavres de leurs camarades afin d’en finir avec cette « engeance maudite » – les termes sont du poète Valère le Caverneux, fameux pour ses strophes hyperboliques. Cinq dauphins se jetèrent sur lui, mus par l’énergie du désespoir. Il dut les combattre seul, en se servant des couloirs étroits de l’escalier pour qu’ils se gênent mutuellement. Il trancha le nez à l’un, les oreilles à l’autre, sa main forte au troisième et la gorge au quatrième. Quant au dernier, il finit proprement embroché comme un poulet, laissant ainsi l’accès libre aux étages.
Pendant ce temps, le duc Adelphes s’était réfugié au troisième étage. Ses soudards les plus fidèles achevaient de préparer un odieux système de poulie visant à répandre de la poix dans tout le reste du bâti afin d’y mettre le feu, tandis qu’eux s’échapperaient par les toits en tuiles. Les victimes se compteraient par centaines, dauphins comme tortues. Le Moineau-du-Fou en porterait à jamais les stigmates. La fumée se verrait depuis le Galevain et même les clans du nord de la ville sauraient qu’on ne défie pas Adelphes impunément. Il leva le bras pour donner l’ordre de la mise à feu, mais, au lieu d’un cri, ce fut un gargouillis qui s’échappa de sa gorge. Ses hommes eurent à peine le temps de voir le pommeau du couteau qui s’était enfoncé dans sa trachée qu’il s’effondra. Ils se jetèrent alors sur la silhouette qui venait de jaillir de la fenêtre après avoir escaladé depuis l’extérieur : Tyssant, le jeune sauveur de la Tortue, qui venait ainsi d’entrer dans l’histoire de son clan.
Il put en occire deux avant d’être à son tour grièvement blessé. Où fut-il touché ? Les chants n’en parlent pas. Même Valère le Caverneux ne fait état que du « sang qui s’échappait à gros bouillons de son être », de la « pâleur de cadavre de ses joues ». Sa mise à mort fut interrompue par l’arrivée de Servaint, qui sauva le garçon à son tour, les liant ainsi par un pacte éternel.
La nuit tombait quand les cris vaincus cessèrent de résonner entre les murs de la Cité. Servaint avait fait transporter Tyssant dans ses quartiers afin qu’il y soit soigné. La Caouane s’apprêtait à se réfugier sous sa carapace, et c’est là que je fis mon apparition.
Les chants diffèrent quant à l’enchaînement des événements. D’après Valère, c’est le duc lui-même qui remarqua la trappe dissimulée sous un tapis. Ursien le Mielleux soutient que c’est Scholas qui, sentant un courant d’air dans les quartiers d’Adelphes, ôta d’un geste la peau de loup, dévoilant ainsi le passage souterrain. Tous deux s’accordent néanmoins sur le fait que c’est maître Servaint de la Caouane qui se saisit d’une torche et fut le premier à descendre l’échelle. Quand il arriva en bas, ce fut pour constater qu’il n’y avait qu’un escalier, descendant toujours plus bas dans les entrailles de la Cité. D’un geste, il balaya les conseils de prudence des quelques hommes qui l’avaient accompagné, rappelant les légendes effroyables au sujet des tréfonds de la ville. Scholas parvint à le convaincre de progresser en deuxième ligne, derrière lui, et ce fut le vieil ingénieur qui, après une lente et angoissante progression souterraine, fut le premier à éclairer une lourde porte en bois.
« Messire Duc, c’estoit là diablerie du fourbe Souffleur ! lança un homme d’après Ursien, démontrant ainsi le peu de maîtrise qu’avait le poète de l’hexamètre dactylique. N’entrez point, je vous conjure ! De hideux démons pulluloient sous nos pieds. »
Mais Servaint ne l’écouta pas et se mit à attaquer la serrure avec son épée, insouciant du bruit qu’il faisait et qui pouvait attirer d’autres mauvais démons en ce lieu. Après maints efforts, il entendit le métal ployer et enfonça la porte. À une, puis deux, puis trois reprises, jusqu’à ce que, dans un vacarme assourdissant, la serrure cède et que le duc s’effondre dans une cellule obscure et malodorante.
L’attaque fut instantanée, si bien qu’il n’eut pas le réflexe de se saisir de son arme tombée au sol. Des griffes lui lacérèrent le visage, des dents mordirent son poignet. Il hurla de douleur, maudit les démons qui étaient parvenus à le blesser alors que le Souffleur ne lui avait même pas infligé une égratignure. Il parvint à se mettre sur le dos pour se défendre des assauts furieux des deux créatures qui l’assaillaient. Suffisamment en tout cas pour que Scholas et un autre homme entrent à leur tour et fassent fuit les monstres en agitant leurs torches.
Bien sûr, Ursien n’entre pas dans les détails. Je tiens ceux-ci de Scholas, qui se précipita pour relever son duc, tandis que les créatures se terraient dans un coin de la cellule, le plus possible à l’abri de la lumière. Et c’est tremblant de colère et d’indignation que Servaint détailla les choses qui se tenaient sous ses yeux. Un garçon et une fille, nus et couverts de leurs propres excréments. Des enfants beuglant de terreur, cachant leurs yeux blanchis par les ténèbres derrière des doigts griffus et terreux.
Le duc se saisit du garçon par le bras. Il le plaqua contre un mur de la cellule et le souleva du sol. La créature se tortilla, se débattit, rua, chercha une prise de ses ongles mais ne trouva que l’épaulette en cuir du duc. Servaint demanda de la lumière, éclaira le visage crotté du gamin en le maintenant de force par les joues. L’espace d’un instant, Scholas crut qu’il allait lui planter son épée dans le corps, mais le duc relâcha soudain son emprise. Il était las.
Des ordres furent donnés. De nouveaux cris retentirent. Les soldats n’eurent aucun mal à maîtriser de si pitoyables créatures, et c’est ainsi que ma sœur et moi émergeâmes pour la première fois à la surface de la Cité.

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Dans « Le sang de la cité », premier roman de Guillaume Chamanadjian et premier tome d’une série annoncée chez Aux Forges de Vulcain à partir de cette première publication en avril 2021 (et dont on sait déjà qu’à cette « Capitale du Sud » répondra du tac au tac une autre fresque, confiée à Claire Duvivier, la remarquable autrice de « Un long voyage », sous le titre de « Capitale du Nord »), deux protagonistes principaux rivalisent de charme et d’ingéniosité pour nous séduire.

Le premier héros, primordial en tous les sens du terme, c’est sans doute la ville, Gemina. Énorme cité du Sud, précisément, extraordinaire condensé de tout ce que le Moyen-Âge ou la Renaissance pourraient avoir rêvé à Barcelone, à Gênes, à Naples ou à Marseille, avec ses innombrables corporations marchandes et artisanales, ses quartiers constitués en autant de clans nobiliaires, ses intrigues et ses rivalités, séculaires ou spontanées, Gemina fourmille, bruisse, tonitrue et vit à part entière, entre conseils municipaux et programmes de grands travaux, entre traités commerciaux et luttes d’influence extérieures, sous l’égide de la Recluse, subtile administration de l’équipement, dont les ingénieurs et techniciens disposent pour certains d’étranges pouvoirs telluriques qui introduisent à point nommé une touche d’abord discrète de fantastique, ou de fantasy, dans le décor fictionnel para-historique. Plus réaliste que Lankhmar, moins sinistre que Wastburg, moins tentaculaire tout de même que la Nouvelle-Crobuzon et moins folle en apparence, sans doute, qu’Ambregris, moins pré-industrielle que Foranza et presque aussi exubérante, enfin que Bain, en Olondre, s’inscrivant ainsi d’emblée parmi la crème des grandes cités de l’imaginaire, Gemina a une image-miroir, sombre, vide et mystérieuse, dans laquelle se retrouve un instant plongé, comme par hasard, l’autre héros principal du récit, le jeune Nox, ville-fantôme nocturne qui va proposer l’une des quêtes essentielles de ce premier volume.

Nox est un narrateur phénoménal, une véritable trouvaille d’auteur, dont seul se rapprocherait peut-être le Syffe de « L’enfant de poussière » de Patrick K. Dewdney, pour des raisons toutefois différentes. Connu de toutes et de tous, ou presque, dans la cité, du fait de ses tragiques origines (évoquées dans la longue citation du prologue ci-dessus, avec sa composante en clin d’œil à l’un des actes fondateurs de la saga du « Trône de Fer »), Nox, tout en étant suivi de très près, comme sa redoutable sœur hautement instable, par le duc Servaint, mène la vie diurne d’un commis d’épicerie fine, s’occupant principalement de livraisons aux clients et de commandes aux fournisseurs, arpentant vivement – ou plus langoureusement, selon les moments – les moindres recoins de certains quartiers, qu’il connait ainsi encore mieux que sa propre poche – qui aurait été alors revisitée par quelques yamakasi, par exemple -, et permettant à Guillaume Chamanadjian de nous rappeler par tous nos sens – ô combien savoureusement -, quarante ans après la publication de la trilogie « Civilisation matérielle, économie et capitalisme » par Fernand Braudel, à quel point l’infrastructure du quotidien constitue la clé de bien des développements de la superstructure des idées, y compris lorsque ce quotidien semble s’incarner aussi dans du vin, des pâtisseries ou des briques.

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Une fois sorti des ruelles sans nom, je m’avisai qu’il n’était pas loin de dix heures du matin. Les clochers n’allaient pas tarder à sonner à toute volée. Les débardeurs du premier tiers de jour allaient envahir la chaussée à leur tour pour rentrer chez eux, et je me retrouverais à contre-courant des flux. Ni une ni deux, j’enjambai une murette à demi effondrée et me glissai dans une minuscule contre-allée qui servait de réserve de marchandises aux bazardeurs. De là, je pris appui sur deux pierres pour escalader et me hissai sur un créneau surplombant la rue des Égoutiers. Quelques mètres en équilibre, puis je me laissai tomber dans une minuscule artère bien moins fréquentée, et pour cause : celle-ci avait été bouchée à ses deux extrémités par la Recluse. Il n’y avait là que des dormeurs que je m’efforçai de ne pas éveiller en fredonnant.

Si Gemina et Nox (Nohamux si on utilise son nom plutôt que son surnom) sont bien indéniablement les deux personnages centraux du « Sang de la Cité », il ne faut naturellement pas négliger la qualité fouillée, méticuleuse et attachante de la galerie complète et foisonnante concoctée par Guillaume Chamanadjian : en dehors bien sûr de la soeur du « héros », Daphné, on y trouvera de la haute société avec ses cercles rapprochés (mentionnons par exemple le duc Servaint, son éminence grise Tyssant, la maîtresse d’armes Lotharie, le conseiller Scholas, un certain Carl Russmor annonçant la future présence dans le jeu, à plus d’un titre de la grande cité du Nord, Dehaven, ou encore la demoiselle Guenaillie), en un casting relativement classique dans la fantasy, mais aussi tout un « peuple » petit ou moyen, qui a bien moins souvent les honneurs des projecteurs littéraires dans ce genre-là – ou apparenté -, tels l’épicier Eustaine, l’apprenti tuilier Symètre, le joueur de tour de garde (un jeu en apparence proche des échecs dont on subodore vite qu’il a une importance essentielle dans la saga qui se dessine, même si l’ensemble du projet ne s’appelait pas, précisément, « La tour de garde ») Casimux (faute un temps d’une « véritable » profession), ou bien la dessinatrice Aussilia, pour n’en fournir que quelques exemples. Dans ce qui fait société à Gemina, il existe bien des fleuves souterrains et des voies de communication discrètes entre univers a priori plutôt disjoints.

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Roman d’apprentissage inhabituel, « Le Sang de la Cité » use avant tout d’une belle maîtrise du langage (jouant aussi à l’occasion avec certains médiévalismes charmeurs ou trompeurs, à l’image de la Céline Minard de « Bastard Battle ») et d’une gamme de tonalités pouvant, comme chez le Jack Vance totalement accompli de « Lyonesse », parcourir tout le spectre qui s’étendrait de l’humour bienveillant et du sarcasme assassin jusqu’au sérieux imperturbable de la haute politique ou à l’effroi insidieux de l’inexplicable. Et c’est ainsi que l’on se laisse entraîner avec joie dans les méandres annoncés d’une saga à deux voix dont l’ampleur et le machiavélisme s’annoncent déjà particulièrement gratifiants.

« Je suis navré que le vin n’ait pas donné entière satisfaction, dit Eustaine en tenant son bonnet de velours rouge à deux mains. Je reconnais que le dernier millésime n’est pas à la hauteur de la réputation du domaine.
– Je vous en prie, balaya la femme, ne prenez pas la critique trop à cœur. Mon mari était déçu, mais ses clients ravis. Je tenais néanmoins à vous le signaler. »
Elle déposa sur le comptoir quelques pièces qu’Eustaine fit aussitôt disparaître. L’homme avait quarante-cinq ans, et depuis toujours il avait considéré que l’aspect transactionnel de son activité n’était qu’une contrepartie désagréable, mais nécessaire  à sa survie. Il ne vivait que pour la satisfaction de son palais et celui de ses clients. Ses produits fins, ses épices, ses sucreries enchantaient les connaisseurs de la Cité. La sélection à l’entrée de son magasin était drastique. Tout nouveau produit devait satisfaire ses sens. Il les aimait comme ses propres enfants, en témoignait sa bedaine proéminente.
Et dans une ville dont on disait que le sang des habitants était fait de vin, un épicier dévoué était plus précieux qu’un corps de garde dans son entier.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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