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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Un long voyage » (Claire Duvivier)

Comment, d’une touche de fantastique aussi discrète que vitale, transformer un roman historique impérial et fictionnel en une formidable Anabase. Du très grand art.

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Gémétous, ma hiératique, c’est pour toi que j’allume cette lanterne, que je sors ces feuilles, que je trempe cette plume dans l’encre. À vrai dire, je me lance dans cette entreprise sans savoir si je pourrai la mener à bien : il y a fort longtemps que je n’ai pas couché des mots sur le papier et, même à l’époque où cette tâche m’était quotidienne, mes œuvres se limitaient à des rapports et procès-verbaux. Mais après tout, ce n’est pas une épopée que tu m’as demandée ; toi, tu veux la vérité sur Malvine Zélina de Félarasie, et je suis l’un des derniers en vie à l’avoir connue. Je vais donc faire la lumière sur elle…

L’empire quaïmite, jadis guerrier et aujourd’hui surtout commerçant, même s’il demeure une très grande puissance martiale et respectée dans cette partie du monde, est l’assemblage de six vastes provinces autour de son cœur montagnard originel et multi-séculaire. Pour en appréhender l’histoire, l’actualité et certaines particularités courantes, « Un long voyage » nous propose un redoutable enchâssement de récits – dont la bienveillance retorse nous apparaîtra uniquement le moment venu -, où Liesse, émissaire marginal et plutôt accidentel d’une province tributaire de l’Empire, rédige pour la mystérieuse Gémétous (le sens exact de ce « hiératique » qui lui est accolé, troisième mot du roman, ne nous sera révélé que beaucoup plus tard) un texte qui tient du mémoire et de la confession, centré sur une figure de l’histoire récente, déjà devenue, semble-t-il, spectaculairement mythique à l’époque de la narration, celle de Malvine Zélina de Félarasie, membre de la très haute noblesse impériale (elle appartient à l’une des six familles directement parentes de l’Empereur lui-même) et réputée dès l’origine ou presque étoile montante de la haute administration et du gouvernement impérial, figure centrale qui aura elle-même, ajoutant un niveau supplémentaire d’intrication, son propre récit dans le récit à conduire, à un moment donné.

Pour ce faire, peut-être dois-je d’abord la diriger vers moi. Il y a des broutilles que tu ignores encore sur mon passé, mais qui ont leur importance si je dois te conter cette histoire. Tu me connais sous le nom de Liesse de Roh-henua ; en réalité je suis Liesse, seulement Liesse : nous n’avons pas de patronyme sur l’Archipel. En arrivant à Solmeri, seul, intimidé, contraint de me faire respecter, j’ai vite pris l’habitude, pour me donner un peu d’importance, d’ajouter le nom de mon île natale, dont personne ici n’avait jamais entendu parler. Je précisais « sujet impérial » comme s’il s’agissait d’un titre de noblesse, mais ce n’était qu’un mensonge, car à cette époque j’étais encore une possession de l’Empire. Je suis le troisième fils d’une famille de pêcheurs ; j’avais une poignée d’années quand mon père n’est pas revenu d’une sortie en mer. Ma mère était incapable de s’occuper seule de ses quatre enfants et s’en ouvrit aux autres familles du peuplement. La décision fut alors prise, pour alléger son fardeau, de retirer à sa garde l’un de ses enfants. Le choix se porta sur moi, sans que je me rappelle pourquoi : peut-être étais-je celui qui ressemblait le plus au défunt, ou qui était le plus affecté par sa disparition. En d’autres temps, ces sages m’auraient jeté à l’eau loin de la côte, mais pour rembourser le bateau que l’imprudence de mon père leur avait coûté à tous, on prescrivit de me « placer » au comptoir impérial de Tanitamo, capitale de l’Archipel située sur l’île de Tan-hemua. À l’époque, je n’étais encore jamais allé plus loin que le marché du peuplement voisin ; j’ai un souvenir net de ce premier voyage, ou plutôt de l’arrivée dans le port de Tanitamo, avec ses voiliers immenses qui mouillaient à distance, et les navires à quai plus vastes que des vaisseaux funéraires. Sans parler de la ville elle-même, avec ses bâtiments de pierre volcanique ou de bois à l’architecture continentale, et sa forte concentration d’habitants ; pourtant, ce n’était qu’une capitale mineure, provinciale, avec ses rues en terre battue au tracé hasardeux.

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Camille Paul Josso : illustration pour l’édition originale limitée du « Rivage des Syrtes » (Julien Gracq)

Claire Duvivier – dont « Un long voyage », publié en mai 2020 chez Aux Forges de Vulcain, est le premier roman – s’affirme, comme le laissaient deviner son superbe travail d’éditrice chez Asphalte, aux côtés d’Estelle Durand, et de manière encore plus directe, son exercice de « Libraire d’un soir » chez Charybde en 2012 (à écouter ici, par exemple), en lectrice passionnée et attentive, capable de transformer ses expériences interposées en création de tout premier rang. Jouant avec habileté entre la micro-géographie et la géopolitique à échelle « mondiale », en maîtrisant le point de vue parcellaire mais a posteriori très éduqué de son narrateur principal, elle distille l’information d’ensemble et de toile de fond à la manière d’un Patrick K. Dewdney dans son « Cycle de Syffe », ne pratiquant l’exposition qu’à reculons et à bon escient, attentive à maintenir serrées les cohérences des points de vue et à coller aux leçons implicites d’un Yves Lacoste en matière de géographie politique, inversant en quelque sorte la pratique retenue par Julien Gracq pour son « Rivage des Syrtes ». Usant d’un filtre anthropologique adroit, elle propose une vision acérée d’un impérialisme bien particulier – « bienveillant » à sa manière – et des pratiques coloniales indirectes qui peuvent l’accompagner, sans en faire son objet principal, mettant ainsi pleinement à profit les leçons fondamentales du roman noir. Comme chez Sofia Samatar (« Un étranger en Olondre », 2013) et comme chez Ada et Yves Rémy (« Les soldats de la mer », 1968), la fantasy sait se faire ici extrêmement discrète (même si sa manifestation est absolument indispensable à la narration, loin de tout gimmick de genre), prouvant à nouveau que le merveilleux fantastique, lorsqu’il est manié avec un tel talent, se prête parfaitement aux expériences de pensée.

Pendant les années qui suivent, elle étudie avec ténacité rhétorique et logique, histoire des peuples et civilisations antiques, géographie politique, économie, droit ; tout ce qui peut la préparer à devenir une servante efficace et obéissante de l’Empire. Malvine a une capacité d’abstraction qui la détourne aisément des divertissements de Grande-Quaïma ; la solitude ne lui fait pas peur et elle sort peu de sa chambrette de l’internat. Sa vie ne diffère alors pas vraiment de celle de son frère. Quelques professeurs lui font remarquer que l’enjeu de l’Académie est d’emmagasiner, outre des connaissances, des relations qui lui seront utiles dans sa future carrière ; on l’encourage à se mêler aux autres étudiants, constitués en majeure partie de la petite noblesse impériale, mais aussi d’une proportion toujours plus grande d’enfants de la bourgeoisie quaïmite, voire guimpalaise ou bauriquoise, afin que les provinces les plus importantes de l’Empire soient également représentées. Sans oublier les symboliques rejetons des classes laborieuses qui permettent d’entretenir l’illusion méritocratique… Malvine finit par forger quelques alliances et amitiés, mais son frère lui manque tellement qu’au lieu de profiter de ses congés pour les renforcer, elle préfère sauter sur un cheval et galoper vers Haute-Quaïma, ou plus précisément le monastère des Tempérés. Une fois réunis, Cosime et elle partent pour de longues excursions dans la montagne, jusqu’au lac Maiora qui est gelé la moitié de l’année, ou bien à la grotte de Trace où, quelle que soit la saison, une goutte d’eau tombe de la stalactite centrale toutes les sept secondes exactement. Ils passent des journées entières dans la nature, dormant dans les petits refuges qui accueillent ceux qui savent où les trouver. Et Malvine revient de ces escapades le teint rouge et les yeux brillants, reprenant sa place en salle d’étude au milieu de ses camarades livides.

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Ce qui fait sans doute d’ « Un long voyage » un véritable grand roman, c’est sa capacité à associer, au plus près de ses personnages principaux, trois visions de l’Histoire et de sa construction technique dans le récit qui en est fait, au fil des années, des décennies et des siècles. Histoire des héros et des grands, où retentissent batailles et événements majeurs, histoire des sans-grade et des petits, dont les vies minuscules accomplissent la tectonique des plaques et les mouvements magmatiques du long cours chers à l’école des Annales, et enfin histoire des accidents, des improbabilités, d’une théorie métaphorique du chaos, où le mouvement de deux aiguilles sur une horloge peut entraîner la chute d’une civilisation. Avoir su entremêler ces conceptions sous-jacentes dans un récit à tiroirs rusés, presque machiavéliques, où les relations de confiance, d’amitié ou d’amour et la capacité à comprendre (ou non) l’impensable deviennent les véritables moteurs de l’avancée du réel, créant subrepticement une « Anabase » aussi bien au sens de Xénophon qu’à celui de Saint-John Perse (« Anabase a pour objet le poème de la solitude dans l’action. Aussi bien l’action parmi les hommes que l’action de l’esprit, envers autrui comme envers soi-même« ), voilà de l’authentique grand art.

C’était, bien entendu, de mauvaises langues à l’œuvre. Nous l’apprîmes par fragments, au gré d’autres bruits venus du continent. La jeune carrière de Malvine était brillante. À la Manufacture des glaces, elle avait été remarquée à la suite d’un conflit l’opposant à un contremaître, qui avait fait venir des artisans de la province de Guimpale afin qu’ils enseignent leurs techniques aux ouvriers de Grande-Quaïma. Une fois le compagnonnage terminé, cette ordure s’arrangeait pour que les Guimpalais repartent chez eux intoxiqués au plomb; dans l’idée qu’ils meurent peu après leur retour au bercail, laissant leur savoir-faire en sécurité dans des têtes quaïmites. Malvine ne l’entendait pas de cette oreille : pour elle, il s’agissait d’un gaspillage de talents et de bonnes relations. S’abaisser à ce genre de pratiques était indigne d’une manufacture impériale. En livrant le contremaître à la justice – le meurtre étant puni de mort dans l’Empire -, Malvine avait attiré l’attention d’une faction des grands corps de l’État, à laquelle appartenait le recteur Balateste. Mais l’ambiance était devenue si délétère sur le continent que la décision avait été prise en haut lieu de préserver Malvine et deux autres jeunes fonctionnaires qui s’étaient pareillement distinguées, et de leur faire poursuivre leur carrière outre-mer. Afin d’éviter que leur poigne et leur idéalisme ne s’émoussent, on leur avait choisi des concessions où elles ne feraient que s’affirmer.
Je ne sais pas ce qu’il advint des deux compagnes de Malvine dans leurs postes respectifs, ce qui en soi n’est pas bon signe, mais nul doute qu’elle, de son côté, réussit à imprimer sa marque sur l’Archipel. Les années qu’elle y passa furent, contrairement à ce que prophétisaient les aigris, des années lumineuses. Et des années de changements.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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