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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Lyonesse » (Jack Vance)

Fusionnant des mythes celtiques et pré-arthuriens dans le creuset de la magie systémique vancienne, osant une narration géopolitique endiablée, sans doute l’une des plus belles œuvres de l’histoire de la fantasy.

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RELECTURE

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Reconnu au fil des années, par ses pairs comme par le public, à la fois comme l’un des grands maîtres d’œuvre d’univers fictifs complexes incarnés par ce que l’on appellera à l’occasion (dans cette soif toujours inextinguible de classifications et de sous-classifications dont abusent souvent généreusement la science-fiction et la fantasy) le planet opera – et l’on songe bien entendu notamment aux quatre volumes de « Tschaï » publiés entre 1968 et 1970 -, comme l’un des créateurs les plus innovants de systèmes expliquant la magie – ce dont témoignait dès 1950 « Un monde magique », puis ses suites, « Cugel l’Astucieux », « Cugel Saga » et « Rhialto le Merveilleux » -, et enfin comme l’un des plus décisifs conteurs du roman d’aventures contemporain, au sens anticipé par Robert Louis Stevenson ou développé par exemple par Jean-Yves Tadié, facette littéraire toujours essentielle au sein de la science-fiction et de la fantasy, Jack Vance offre la somptueuse trilogie de « Lyonesse » à la lectrice et au lecteur entre 1983 et 1989,  alors qu’il entre doucement, à soixante-sept ans, dans le soir de sa vie, et que sa vue, depuis toujours affaiblie, s’est désormais dégradée au point d’être déclaré médicalement aveugle ces années-là, justement (l’une des malédictions vécues par le jeune Dhrun dans le cours du récit n’est d’ailleurs sans doute pas une coïncidence). Il poursuivra toutefois encore l’écriture plus de vingt ans, aidé par son épouse et par des logiciels spécialisés.

« Lyonesse » est sans doute l’une des plus belles œuvres de fantasy jamais composées. Peut-être pas la plus rusée ou la plus complexe, certainement pas la plus ample (au risque de la lourdeur comme chez trop de tentatives à l’intérieur de ce genre littéraire particulier), ni la plus sombre, c’est son élégance mélancolique (à l’image de la princesse Suldrun du premier tome), son humour primesautier et ravageur (hérité des nouvelles de « La Terre Mourante », à l’image du magicien Shimrod tout au long de la trilogie, ou de la princesse Madouc du troisième tome), et son intelligence discrète mais opiniâtre (à l’image du personnage d’Aillas, si essentiel à la tenue de l’ensemble) qui forcent l’admiration, à la première comme à la quatrième lecture.

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En ayant choisi le décor imaginaire des Isles Anciennes, archipel situé à l’ouest et au large de l’Irlande et de la Bretagne, englouti sous les flots du côté du Vème siècle ou VIème siècle de notre ère, Jack Vance prenait toutefois, mine de rien, un pari redoutable : lui, créateur s’il en est de mondes fictifs radicalement différents, sans références aisément identifiables à des éléments historiques ou mythologiques connus de son lectorat, utilisait pour la première fois de sa longue carrière un arrière-plan inscrit dans des mythologies existantes, quitte bien entendu à les remanier, à en exploiter les zones d’ombre et à les fusionner astucieusement avec une cosmogonie magique éprouvée tout au long des récits de la « Terre mourante ». Et c’est ainsi que les trois principaux royaumes de ces îles, le Lyonesse, le Dahaut et le Troicinet, avec leurs satellites joyeusement indépendants des deux Ulflands, de la Godélie, du Pomperol, du Caduz, du Blaloc et du Dascinet, tous plus ou moins sous la radicale menace des très scandinaves Skas, composent un décor géopolitique extrêmement précis et se révélant à l’usage parfaitement fouillé, dans lequel vont pourtant pouvoir s’épanouir intrigues profanes et machinations magiques, puisqu’ici opèrent aussi tant des magiciens dignes de ceux du vingt-et-unième éon que des créatures surnaturelles disposant encore de tous leurs pouvoirs, regroupées éventuellement sous le nom générique de fées, avant qu’elles ne se diluent lentement dans l’océan de l’humanité ordinaire.

Rompant également avec une autre de ses habitudes, Jack Vance fournit également, autour des trois romans de la trilogie, un bon nombre d’éléments de contexte, soit imaginaires, soit détaillant les sources historiques et mythologiques qu’il a su intégrer parfaitement, jusqu’à faire disparaître les éventuelles traces de couture qui auraient pu subsister au long de ces 935 pages, annexes pour une fois tout à fait précieuses, que la somptueuse édition française intégrale proposée par Mnémos en avril 2018, alors que les diverses éditions de poche étaient à nouveau épuisées, reprend pour notre plus grand plaisir. Cette version définitive s’appuie sur les traductions initiales d’Arlette Rosenblum (pour « Le jardin de Suldrun » en 1985 et pour « La perle verte » en 1986) et de E.C.L. Meistermann (pour « Madouc » en 1990), traductions désormais largement revues, complétées et homogénéisées par Pierre-Paul Durastanti.

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pp5189-1985

1. « Le jardin de Suldrun » (1983)

Les rois continuèrent à régner, l’un après l’autre, et chacun augmenta le nombre des salles, couloirs, perspectives, galeries et tourelles du Haidion, comme si chacun, méditant sur la mortalité, cherchait à s’intégrer à ce Haidion éternel.
Pour ceux qui y vivaient, le Haidion était un petit univers indifférent aux événements d’ailleurs, encore que la membrane de séparation n’ait pas été imperméable. Il y avait des rumeurs venues de l’étranger, une attention prêtée aux changements de saison, des arrivées et des excursions, de temps à autre une nouveauté ou une inquiétude ; mais c’étaient des murmures assourdis, des images vagues, qui remuaient à peine les organes du palais. Une comète flamboyait à travers le ciel ? Merveilleux !… mais oublié quand Shilk le garçon de cabaret donnera un coup de pied au chat de l’aide-cuisinier. Les Skas ont dévasté l’Ulfland du Nord ? Les Skas sont de vraies bêtes sauvages, mais ce matin, après avoir mangé son porridge arrosé de crème, la duchesse de Skroy a découvert une souris noyée au fond du pot à crème et ça c’est de l’émotion à l’état pur, avec ses exclamations et ses souliers lancés sur les servantes !

Ce premier volume de la trilogie, publié en 1983, fut à sa modeste manière une sorte de coup de tonnerre pour les amatrices et amateurs de Jack Vance – et bien au-delà – : pour les raisons évoquées plus haut (cadre mythologique presque « historique ») bien entendu, mais aussi parce que, tout en assurant vigoureusement ses fonctions indispensables de volume d’exposition, avec toute la part de préparation et de préliminaire que cela peut supposer, « Le jardin de Suldrun » parvenait à fournir au fil du récit un remarquable état des lieux (histoire et géopolitique des Isles Anciennes, ambitions du roi Casmir de Lyonesse, édit de Murgen limitant les interactions possibles des magiciens avec les politiques séculières,…), tout en offrant à lire l’un des personnages secondaires les plus essentiels que je connaisse, avec cette princesse Suldrun précisément, dont la vie confinée au sein du puissant château du Haidion renvoie de curieux échos presque humoristiques du côté du « Gormenghast » de Mervyn Peake, tout en dégageant une rare mélancolie qui contamine tout le premier volume ou presque, pour une tonalité particulièrement rare en fantasy, mélancolie qui influence d’ailleurs durablement le personnage absolument central qu’est Aillas (dont je vous laisse donc découvrir sans spoilers les tenants et les aboutissants).

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La princesse Suldrun occupait une place particulière dans la structure sociale du palais. L’indifférence du roi Casmir et de la reine Sollace avait été dûment notée ; de légers manquements à la politesse pouvaient donc être infligés à Suldrun en toute impunité.
Les années passèrent et, sans qu’on s’en soit aperçu, Suldrun devint une enfant silencieuse aux longs cheveux blonds et soyeux. Parce que personne ne jugea convenable d’en décider autrement, Ehirme fit dans l’échelle sociale un bond du statut de nourrice à celui de femme de chambre attachée au service de la princesse.
Ehirme, ignorante de l’étiquette et guère douée en d’autres domaines, avait assimilé le savoir de son grand-père celte, qu’au fil des saisons et au cours des années elle transmit à Suldrun : contes et fables, les périls des lieux lointains, les parades contre les espiègleries des fées, le langage des fleurs, les précautions à prendre quand on se trouve au-dehors à minuit et comment éviter les fantômes, la connaissance des bons arbres et des mauvais arbres.

(…)

Suldrun avait quatorze ans et était en âge de se marier. La rumeur de sa beauté avait voyagé loin et au Haidion vint une succession de jeunes hauts et puissants personnages, et d’autres moins jeunes, pour juger par eux-mêmes la fabuleuse princesse Suldrun.
Le roi Casmir offrait à tous une égale hospitalité, mais ne se pressait pas de favoriser une alliance avant que les choix qui se présentaient à lui soient tous nettement définis.
La vie de Suldrun devint de plus en plus complexe, entre les bals et les banquets, les fêtes et les spectacles. Quelques visiteurs lui parurent agréables, d’autres moins. Le roi Casmir, toutefois, ne demanda jamais son avis , qui n’avait d’ailleurs aucun intérêt à ses yeux.
Un visiteur d’une autre sorte vint à la ville de Lyonesse : le frère Umphred, un évangéliste corpulent à la face lunaire, originaire d’Aquitaine, qui était arrivé au Lyonesse en passant par l’Isle Whanish et le diocèse de Skro.
Avec un instinct aussi sûr et certain que celui qui jette le furet à la gorge d’un lapin, frère Umphred trouva l’oreille de la reine Sollace. Il usa avec insistance d’une voix melliflue et la reine Sollace se convertit au christianisme.
Frère Umphred installa une chapelle dans la tour de Palaemon, à quelques pas seulement des appartements de la reine.
Sur la suggestion de frère Umphred, Cassandre et Suldrun furent baptisés et requis d’assister à la messe matinale dans la chapelle.
Frère Umphred tenta ensuite de convertir le roi Casmir et outrepassa de fort loin ses talents.
« Qu’avez-vous exactement dessein de faire ici ? questionna le toi Casmir. Espionnez-vous pour Rome ?
– Je suis un humble serviteur du Dieu unique et tout-puissant, dit frère Umphred. Je porte son message d’espoir et d’amour à tous, en dépit des difficultés et tribulations ; pas autre chose. »
Le roi Casmir émit un petit rire de dérision. « Et les grandes cathédrales d’Avallon et de Taciel ? Est-ce « Dieu » qui a fourni l’argent ? Non, l’argent a été soutiré à des paysans.
– Votre Majesté, nous acceptons humblement des aumônes.
– Ce serait apparemment bien plus facile que Dieu tout-puissant crée l’argent… Plus de prosélytisme ! Si vous acceptez un seul sou de quiconque en Lyonesse, vous serez fouetté d’ici au Port Fader et réembarqué pour Rome dans un sac. »
Frère Umphred s’inclina sans ressentiment visible. « Il en sera comme vous l’ordonnez. »
Suldrun jugea les doctrines de frère Umphred incompréhensibles et son attitude empreinte de trop de familiarité. Elle cessa d’assister à la messe et encourut ainsi le déplaisir de sa mère.

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pp5221-1986

2. « La perle verte » (1986)

En désespoir de cause, Tamurello jeta sur Desmeï un sort d’ennui : une influence tellement insensible, graduelle et discrète qu’elle ne s’aperçut pas de ce qui lui arrivait. Elle prit en dégoût le monde, ses vanités sordides, ses ambitions futiles et ses plaisirs insipides, mais son caractère était si fort que pas un instant elle ne soupçonna que le changement pouvait tenir à elle. Du point de vue de Tamurello, ce sort était un succès.
Plongée dans une méditation lugubre, Desmeï erra pendant un temps dans les vastes salles de son palais sur la plage à proximité d’Ys, puis elle décida finalement d’abandonner le monde à ses tristes occupations. Elle se prépara à la mort et, du haut de sa terrasse, regarda le soleil se coucher pour la dernière fois.
À minuit, elle envoya par-dessus les montagnes une bulle d’avertissement à destination de Faroli mais, quand l’aube pointa, aucun message n’avait été renvoyé.
Desmeï médita toute une heure et s’avisa enfin de s’interroger sur l’accablement qui l’avait amenée à ce stade déplorable.
Sa décision était irrévocable. Toutefois, dans son heure dernière, elle s’activa pour mettre en œuvre une série de formulations merveilleuses comme jamais encore il n’y en avait eu.
Les mobiles qui dictèrent ces actions fatales étaient indéchiffrables sur le moment et le restèrent plus tard, car les facultés de raisonnement de Desmeï étaient devenues erratiques et singulières. Elle éprouvait certainement l’impression d’avoir été victime d’une trahison, elle en ressentait de la rancœur, sans doute aussi dans une certaine mesure un désir de vengeance, et elle paraissait également animée par des forces purement créatrices. En tout cas, elle produisit deux objets hors de pair, dont elle espérait peut-être qu’ils seraient perçus comme la projection de son moi idéal et que la beauté de ces objets et leur symbolisme frapperaient Tamurello.
Les événements qui se déroulèrent par la suite démontrent qu’à cet égard elle n’obtint pas le succès escompté – et le triomphe, si le mot est utilisable en pareil cas, c’est plutôt Tamurello qui le remporta.
Pour atteindre ses objectifs, Desmeï utilisa des matériaux variés : du sel marin, de la terre provenant du sommet du Mont Khambaste en Éthiopie, des exsudations et des onguents, en même temps que des cléments de sa propre substance. Ainsi donc elle créa un couple d’êtres merveilleux : des modèles de toutes les grâces et beautés. La femme était Mélancthe, l’homme était Faude Carfilhiot.
Toutefois, cela ne se termina pas là. Quand les deux se furent dressés nus et indifférents dans le cabinet de travail, les scories restées dans la cuve exhalèrent une vapeur verte à l’odeur infecte. Après en avoir absorbé involontairement une bouffée, Mélancthe recula avec dégoût et la recracha. Par contre, Carfilhiot trouva cette puanteur à son goût et l’aspira avec avidité.

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(Spoilers limités vis-à-vis du premier volume) Après avoir parcouru une bonne partie des terres (et des mers) des Isles Anciennes en compagnie d’Aillas, de Shimrod, de Dhrun et de Glyneth, portés par le souffle pseudo-aléatoire et parfaitement nécessaire des ambitions de Casmir, des inévitabilités de Suldrun et de divers grains de sable dans une géopolitique à long terme se voulant bien huilée (et je n’en dirai pas davantage ici !), « La perle verte » commence par un étonnant flash-back à propos de la disparition de la sorcière Desmeï, déjà évoquée, bien des années avant les événements racontés dans « Le jardin de Suldrun ». C’est que l’accent sur la magie profonde, qui s’était fait (relativement) discret dans le premier volume, vient très vite occuper le devant de la scène dans le deuxième, avec des conflits ouverts ou rampants entre archimages, élèves et avatars qui n’ont rien à envier à ceux fréquemment dépeints dans les nouvelles de la « Terre mourante », même s’il semble ici que le jeu de billard éventuel se pratique avec de très nombreuses bandes. Ce qui n’empêche aucunement bien entendu le développement des toujours fort tortueuses menées souterraines de Casmir, et le développement de plus en plus soutenu de l’intense et habile Realpolitik d’Aillas. C’est peut-être bien dans ce deuxième volume que les trames croisées des différents récits convergeant autour des Isles Anciennes (avec un détour éventuel par l’un de ces pays magiques extra-dimensionnels chers à la fibre picaresque jamais très éloignée de Jack Vance, en l’espèce la contrée appelée Tanjecterly) atteignent leur perfection.

Les barons étaient repartis chez eux, la plupart devant loger en cours de route pour la nuit chez des amis ou des parents. Chacun s’en était allé accompagné d’un chevalier troice et de six soldats, pour assurer l’exacte exécution de l’édit du roi Aillas qui, dans de nombreux cas, consistait en un échange de prisonniers entre châteaux hostiles.
Aillas et Tristano prolongèrent longtemps la soirée en commentant les événements du jour. Sire Tristano, dans ses conversations, n’avait pas récolté d’autres nouvelles concernant sire Shalles. Celui-ci avait été vu pour la dernière fois dans le lointain château de sire Mulsant, un des barons les plus intransigeants de tous.
« Le point de vue de Mulsant ne manque pas de logique, déclara Tristano. Il habite au-dessous des Coupe-Nuages, où les hors-la-loi sont légion ; s’il licenciait sa garnison, il soutient qu’il ne survivrait pas une semaine et j’incline à le croire. Et voilà maintenant que Torqual a fait intrusion sur la scène. À moins d’être en mesure de le tenir en respect, impossible en toute justice d’insister pour que les gens de la région à la fois restent sans défense et appuient notre cause. »
Aillas médita d’un air morose cet exposé.
« En vérité, nos moyens de recours n’ont rien de plaisant. Si nous attaquons Torqual en Ulfland du Nord, notre chance de succès est négligeable et nous provoquons les Skas. Plus que jamais en ce moment, nous sommes désireux de ne pas réveiller le chat qui dort.
– Personne ne contestera ce point de vue. »
Aillas poussa un profond soupir et se laissa retomber au fond de son fauteuil. « Une fois de plus, les espoirs chargés de rêve font naufrage sur les écueils de la réalité. Je dois m’adapter aux faits dans leur rudesse. Pour autant que sire Mulsant et ses pareils ne nous mettent pas dans une situation embarrassante, je les nomme « Gardiens de la Marche ».
– Voilà ce qui s’appelle « l’art de la royauté pratique » « , dit Tristano.
Puis lui et Aillas parlèrent d’autre chose.

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pp5394

3. « Madouc » (1989)

Audry II devint roi de Dahaut et Casmir Ier, roi de Lyonesse. Ils maintinrent les anciennes revendications et la paix demeura précaire et chancelante.
Les années passèrent. La quiétude n’était plus qu’un souvenir. Dans la Forêt de Tantrevalles, hafelins, trolls, ogres et autres êtres moins nettement définis perpétraient des actes malfaisants que nul n’osait punir ; les magiciens ne se donnaient plus la peine de dissimuler leur identité et les souverains les employaient dans la conduite de leur politique temporelle.
Les magiciens passaient surtout leur temps aux luttes secrètes et aux intrigues funestes ; beaucoup d’entre eux en étaient morts. Le sorcier Sartzanek, un des plus coupables, avait détruit les magiciens Coddefut (au moyen d’un sort de purulence) et Widdefut (grâce au sort de la Conscience Totale). En représailles, il fut comprimé par ses ennemis en un poteau de fer placé au sommet du Mont Agon. Tamurello, rejeton de Sartzanek, avait cherché refuge dans son manoir de Faroli, au fin fond de la forêt de Tantrevalles, et s’y était protégé grâce à une magie attentive.
Murgen, le plus puissant des magiciens, publia alors son célèbre Édit interdisant tout recours aux magiciens par les souverains temporels, source fatale de conflits entre magiciens qui mettaient le monde en danger.
Deux magiciens, Snodbeth le Gai, ainsi surnommé en raison de ses clochettes tintinnabulantes, de ses rubans et de ses railleries joyeuses, et Grandie de Shaddarlost eurent la témérité d’ignorer l’Édit et furent sévèrement châtiés pour leur présomption. Snodbeth, cloué dans un baquet, fut dévoré par un million de petits insectes noirs ; Grandie se réveilla un beau matin dans une région lugubre derrière l’étoile Achernar, parmi des geysers de soufre fondu et des nuages de fumeroles bleues ; il ne survécut pas plus que Snodbeth.
Mais si les magiciens avaient été forcés à la réserve, peines et dissensions sévissaient partout ailleurs. Les Celtes, placidement installés dans la province daute de Fer Aquila, furent excités par des bandes de Goidels venues d’Irlande ; ils massacrèrent tous les Dauts qu’ils purent trouver, élevèrent à la royauté un épais voleur de bétail nommé Meorghan le Chauve et rebaptisèrent le pays Godélie ; les Dauts furent incapables de récupérer leur province perdue.
Les années passèrent. Puis Murgen, presque par hasard, fit une découverte si consternante qu’il resta prostré pendant des jours et des jours à regarder mornement dans la vide. Petit à petit, sa détermination lui revint et il finit par se fixer un programme qui, s’il aboutissait, stopperait l’élan d’un destin funeste. Cet effort monopolisa toute son énergie et chassa toute joie de sa vie.

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Comme dans le volume précédent, Jack Vance démarre le récit par un vaste flashback qui – vous vous en doutez à présent -, s’il prend la peine de détailler un fait déjà connu précédemment, situé dans un passé plus ou moins éloigné, indique l’une des directions essentielles dans lesquelles notre attention de lectrice ou de lecteur pourrait se focaliser pour saisir les enjeux du récit apparent. Alors qu’une certaine brume de guerre se dissipe, et qu’ainsi le conflit rampant entre magiciens apparaît comme beaucoup moins gratuit et capricieux qu’il ne le semblait jusqu’ici, le troisième volume se précipite, à un rythme logiquement de plus en plus endiablé – la figure de l’avalanche prend ici tout son sens – vers le dénouement de l’ensemble des intrigues semées précédemment, qu’il s’agisse de la vaste géopolitique des Isles Anciennes, des divers écueils semés sur les divers chemins, ou même de la manière dont cette mythologie bien particulière viendra s’intégrer à celles que nous connaissons. Et tout cela sous le feu d’une étincelle singulière, celle du feu follet Madouc, fillette et à son tour princesse de Lyonesse, si différente de Suldrun, avec laquelle elle contraste au maximum, permettant à la trilogie de se construire en faux cercle et en véritable spirale ascendante.

Sur le Pré Lally, en plein milieu de la Forêt de Tantrevalles, se trouvait le manoir de Trilda : un édifice de bois et de pierre situé là où le Ruisseau de Lillery, émergeant de la forêt, allait se jeter dans la rivière Douce Yallow au bout du pré.
Trilda avait été construit un siècle avant sur l’ordre du magicien Hilarion, lassé de sa résidence précédente, la Tour de Sheur, sur un îlot étroit et rude au large de la côte nord du Dahaut. Il traça les plans avec grand soin et engagea une troupe de charpentiers gobelins qui se déclarèrent hautement qualifiés. Hilarion voulut discuter des plans avec leur contremaître Shylick, mais celui-ci y jeta un coup d’œil et sembla assimiler instantanément le moindre détail.
Les charpentiers se mirent au travail ; ils creusèrent, fouillèrent, taillèrent et scièrent, martelèrent, pilonnèrent, meulèrent et ajustèrent, tirèrent de longues bandes de leurs varlopeuses, tant et si bien que le travail fut terminé en une nuit, jusqu’à la girouette en fer noir sur la cheminée.
Comme les rayons de l’aurore apparaissaient sur le Pré Lally, Shylick le maître charpentier essuya la sueur sur son front et, d’un grand geste élégant, présenta sa facture à Hilarion en exigeant un paiement immédiat, car ses troupes avaient une affaire urgente en un autre lieu.
Hilarion était un homme prudent. Il loua Shylick pour sa diligence, mais voulut absolument inspecter les lieux avant de payer. Shylick protesta, puis accompagna Hilarion de mauvaise grâce.
Presque aussitôt, le magicien découvrit des négligences. Le devis prévoyait des « gros blocs de pierre de taille de qualité supérieure » ; les blocs inspectés par Hilarion s’avérèrent des simulations préparées à partir de bouses de vache enchantées. Poussant plus loin ses vérifications, il s’aperçut que les « poutres robustes de chêne bien sec » prévues par le descriptif étaient des tiges de fenouil séchées déguisées par un autre enchantement.
Hilarion fit remarquer ces défauts avec indignation et exigea que le travail fût accompli correctement et selon les critères définis. Shylick maussade argua qu’une précision totale était inconnue du cosmos. Les gens raisonnables, affirma-t-il, acceptaient une certaine latitude dans l’interprétation d’un devis, puisque l’imprécision était inhérente au processus de communication.
Hilarion demeura inflexible et Shylick frappa le plancher de son grand chapeau vert. Selon lui, la distinction entre « apparence » et « substance » n’était qu’une subtilité philosophique ; presque tout était l’équivalent de presque tout le reste. Hilarion répondit d’une voix grave :
– Dans ce cas, je vous réglerai mon compte grâce à ce brin de paille.
– Mais non. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Hilarion traita les arguments de Shylick de purs sophismes.
– Ce manoir a belle apparence, je vous l’accorde. Mais les enchantements de cette sorte sont fugitifs et tendent à s’éroder !
– Pas toujours !
– Assez souvent ! À la première pluie dense,  tout cet édifice construit de bric et de broc risque de s’écrouler sur mon dos. Il vous faut recommencer tout l’ouvrage depuis le début en utilisant des matériaux standard et des méthodes de construction normalisées.


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De façon peut-être encore plus flagrante que dans ses grandes oeuvres précédentes, Jack Vance a puissamment investi dans la géographie, l’histoire et les tensions intimes des Isles Anciennes. Maniant sans sourciller l’anachronisme arthurien usuel (qui utilise les coutumes du Moyen-Âge déjà bien avancé en prétendant évoquer le très jeune Moyen Âge), y ajoutant aux doses nécessaires ses tonalités humoristiques ou sarcastiques familières, il nous raconte ici, sous couvert d’aventures fantastiques et épiques, une singulière leçon de géographie humaine, et de la manière dont les paysages et leur habitation façonne les personnes et les sociétés. Il le fait sans lourdeur, jouant d’une poésie insidieuse qui donne une existence quasiment charnelle au Haidion, à Ombreleau, au Teach tac teach, à  Poëlitetz, à la légendaire ville d’Ys, au manoir de Trilda ou à l’immense forêt de Tantrevalles. Si la flore n’est pas en reste, non plus que l’évocation, sourde ou enjouée, du peuple fée, déjà presque interstitiel, c’est dans la présence permanente de la nourriture et de la cuisine que s’exprime le plus, parfois à notre surprise de lectrice ou de lecteur, le parti pris de Jack Vance, qui construit sous nos yeux une épopée ancrée à chaque instant dans le quotidien le plus prosaïque. Il n’est par exemple guère étonnant dans ces conditions que « Lyonesse » fasse partie des inspirations entièrement avouées et assumées par George R.R. Martin pour son grand cycle du « Trône de Fer ». Tout au long de ces trois volumes, Jack Vance organise une complicité joueuse avec son public, l’autorisant à prendre place à bord d’une narration dont le suspense n’est pas l’objet réel, qui est bien plutôt celui de la transformation progressive des clichés et des tropes de la fantasy en général (avec sa composante mélodramatique bien connue) d’une part, des idiosyncrasies propres à l’auteur de la « Terre Mourante » d’autre part, en un matériau fabuleux, à la fois précis, poignant et intelligent, où les surprises attendues avec espoir se marient harmonieusement aux développements inexorables. C’est ainsi que l’on peut revenir encore et toujours dans les Isles Anciennes, même sachant parfaitement quel sera le destin de chacun des protagonistes à l’issue de « Madouc ». Et c’est bien là le signe d’une œuvre belle et forte s’il en est.

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