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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Terra alta » (Javier Cercas)

Travailler au corps la notion de justice dans un décor en or de polar bien noir, aux confins de la Catalogne et des Misérables de Hugo, pour y découvrir de nouveaux points aveugles.

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Cercas

C’est la première fois que Melchor est confronté à une scène de meurtre depuis qu’il est en Terra Alta. Avant cela, il en a souvent été témoin, mais il ne se souvient pas d’avoir jamais rien vu de semblable.
Deux amas ensanglantés de chair rouge et violacée se trouvent face à face, sur un canapé et un fauteuil baignés d’un liquide grumeleux – mélange de sang, viscères, cartilages, peau – qui a aussi éclaboussé les murs, le sol et même la hotte de la cheminée. Une violente odeur de sang, de chair torturée et de supplice flotte dans l’air, ainsi qu’une impression étrange, comme si ces quatre murs avaient conservé les hurlements du calvaire auquel ils ont assisté ; en même temps, Melchor croit percevoir dans l’atmosphère de la pièce – et c’est probablement ce qui le trouble le plus – comme un parfum d’exultation ou d’euphorie, quelque chose qu’il ne parvient pas à définir avec des mots et qui, s’il les trouvait, se laisserait éventuellement définir comme les vestiges festifs d’un carnaval macabre, d’un rituel dément, d’un joyeux sacrifice humain.
Fasciné, Melchor avance vers ce double amoncellement de chair terrifiant, prenant garde de ne pas piétiner d’indices (il y a par terre deux morceaux de tissu déchirés et trempés de sang, qui ont sans doute servi à bâillonner quelqu’un) et, s’approchant du canapé, se rend tout de suite compte que les deux masses ensanglantées sont les deux cadavres méticuleusement torturés et mutilés d’un homme et d’une femme. On leur a crevé les yeux, arraché les ongles, les dents et les oreilles, on leur a coupé les mamelons, on leur a ouvert le ventre de haut en bas pour en extirper les tripes et les éparpiller tout autour. Hormis cela, il suffit de voir leurs cheveux d’un gris blanchâtre et leurs membres décharnés et flasques (ou ce qu’il en reste) pour comprendre qu’il s’agit de deux personnes âgées.
Melchor se dit qu’il pourrait contempler ce spectacle durant des heures à la lumière asthénique de la lampe suspendue au plafond.
– Ce sont les Adell ? demande-t-il.
Mayol, resté à quelques mètres de distance, s’approche, et il réitère sa question.
– Je crois bien, répond le patrouilleur.

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Terra Alta. Dans un petit coin de Catalogne semblant avoir été (presque) laissé à l’écart d’une modernité rugissante, coin encore hanté des souvenirs de la si décisive bataille de l’Èbre, toute proche, lors de la guerre civile espagnole, un meurtre particulièrement atroce semble suspendre le temps : les époux Adell, fort âgés, richissimes à l’échelle locale et au-delà, principaux employeurs de la région, ont été massacrés après avoir été longuement torturés, dans leur maison familiale connue de toutes et de tous.

Alors que les suspects possibles sont à la fois trop et pas assez nombreux, dès que le paisible vernis de la bourgade se craquèle, l’enquête est confiée à un jeune policier, installé ici depuis quelques années, policier au destin chahuté et aux origines ô combien atypiques, devenu un héros national ayant besoin de discrétion depuis qu’il a abattu plusieurs terroristes en plein passage à l’acte, lors des attentats islamistes de Barcelone et de Cambrils en août 2017.

Sous le signe obsessionnel des « Misérables » de Victor Hugo, réfutant la figure de Jean Valjean pour mieux célébrer celle de Javert, une forme rare de course à l’abîme s’engage, dans laquelle la justice individuelle et le destin collectif s’entrechoquent sauvagement, jusqu’à un dénouement à la fois parfaitement surprenant et totalement logique à l’aune de l’œuvre perpétuellement enquêtrice de Javier Cercas, dans laquelle le mort est si souvent prêt à dévorer le vif.

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Javert

Javert l’éblouit. Ce que Melchor éprouvait pour cet individu marginal et marginalisé était bien plus complexe et plus subtil que tout ce qu’il avait éprouvé pour Jean Valjean. Javert était le méchant du roman, l’auteur l’avait créé pour que son antipathie rocailleuse, sa véhémence légaliste et son fanatisme parfois diabolique fassent naître le mépris chez le lecteur. Mais Melchor savait aussi que, peut-être malgré l’auteur, Javert avait un autre visage, et il sentait que derrière sa défense entêtée des règles, derrière ses efforts inflexibles pour combattre le mal et imposer la justice, il y avait une générosité et une pureté diamantines, une volonté idéaliste, chevaleresque et sans faille de protéger tous ceux qui avaient pour seul recours la loi, une conscience héroïque du fait que quelqu’un devait sacrifier sa réputation et son bien-être personnel pour préserver le bien-être commun. Face à la mielleuse vertu publique de M. Madeleine, Javert incarnait la vertu déguisée en vice, la vertu secrète, la vertu véritable.
À la fin du roman, il était bouleversé, persuadé qu’il n’était plus la même personne que lorsqu’il avait commencé sa lecture et qu’il ne le serait jamais plus. Cette fois, quand il rapporta le livre à la bibliothèque, le Français lui demanda ce qu’il en avait pensé. Encore secoué par sa lecture, Melchor lâcha ex abrupto ce qui lui sortait des entrailles :
– Putain, c’est génial !

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De nombreux commentaires, en Espagne et désormais en France, à la parution de « Terra Alta » en 2019 (traduit en français en mai 2021 chez Actes Sud par Aleksandar Grujičić et Karine Louesdon), ont paru s’étonner de cette incursion très décidée (plusieurs suites étaient d’emblée prévues par l’auteur, la première d’entre elles, « Independencia », venant de paraître en Espagne en mars 2021) de Javier Cercas dans le polar « pur et dur ».

D’autres chroniques, plus affûtées, à l’image de celle d’Ariane Singer dans Le Monde (ici), ont heureusement rappelé qu’une très grande partie de l’œuvre de l’auteur à ce jour s’inscrivait puissamment dans le registre de l’enquête, et tout particulièrement de l’enquête historique criminelle, sur des faits impliquant violences ou meurtres : « Le mobile » (1987) est construit autour du crime de sang comme source d’inspiration, « Les soldats de Salamine » (2001) est tout entier voué à une quête de vérité du passé qui ne serait pas la bonne, « Anatomie d’un instant » (2009), bien que travail historique intégral ou presque, épouse sans barguigner les codes majeurs du thriller d’espionnage, « Les lois de la frontière » (2012) déconstruisent le faux romantisme souvent créé de toutes pièces autour de certains personnages de bandits contemporains à partir d’un cas concret bien réel, tandis que « L’imposteur » (2014), dans sa tentative de compréhension du mystère d’un mensonge personnel propulsé à grande échelle, se retrouve à son tour à épouser la méthodologie d’un juge d’instruction pratiquant le contradictoire et la haute volée. Quant au « Monarque des Ombres » (2017), revisitant en apparence le décor historique des « Soldats de Salamine », en forme de recherche familiale avouée, il constitue certainement le point d’orgue de cette tranche-ci de vie littéraire chez Javier Cercas.

Ne changeant ainsi pas nécessairement la grille thématique enserrant les objets de ses quêtes littéraires et leur fournissant un point aveugle (comme l’appellerait sans aucun doute l’auteur du formidable essai éponyme de 2016) probablement commun, Javier Cercas confessait au moment de la publication de ce « Terra Alta » avoir « clos le cycle narratif de l’autofiction », et pour éviter de « courir le risque de se répéter ou de s’imiter, d’avoir senti l’urgence de se réinventer ». En choisissant de se glisser, pour le subvertir le cas échéant, au cœur du massif de tropes constitué ces dernières années par un certain type de mini-séries télévisées à « forte couleur locale », plongeant un policier venant de l’extérieur – mais lié au lieu du crime d’une manière ou d’une autre – dans les résurgences sauvages du passé au sein d’une communauté villageoise contemporaine (que ce soit  Maria Meras dans la galicienne « Le goût des marguerites », Richard Harrington dans la galloise « Hinterland », Luc Schiltz dans la luxembourgeoise « Capitani », ou encore Ólafur Darri Ólafsson dans l’islandaise « Trapped »), Javier Cercas a pris sciemment un autre risque littéraire et s’en est sorti ici avec un immense brio : son « Terra Alta » s’inscrit d’emblée parmi les plus vifs témoignages contemporains de la survivance obstinée du passé trouble, et des problèmes concrets que pose de vouloir éventuellement les ignorer, les oublier ou les enterrer pour passer, trop vite, à autre chose.

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Melchor vécut les jours qui suivirent les attentats terroristes dans un tourbillon de confusion absolue. Le bilan des attaques fut dévastateur : seize morts et une centaine de blessés à Barcelone ; un mort et six blessés à Cambrils. Au total, six terroristes abattus dont quatre par Melchor. (Les autres terroristes de la cellule qui avait organisé et perpétré les attentats, douze en tout, furent eux aussi tués ou arrêtés.) Pour Melchor, en revanche, le bilan fut différent. Bien qu’on tentât dès le premier instant de préserver le secret de son identité, afin d’éviter de possibles représailles islamistes, il devint du jour au lendemain le héros officiel de la corporation : les félicitations de ses collègues, de ses supérieurs et des politiques pleuvaient, ces derniers cherchant la manière d’exploiter son fait d’armes. La presse, à sa façon, essaya elle aussi de l’exploiter. On le surnomma « le héros de Cambrils » et des rumeurs sur lui ne tardèrent pas à circuler : on dit que c’était une femme, on dit qu’il était un ancien légionnaire, ce qui expliquait sa réaction et son adresse dans le maniement des armes, on partit du principe qu’il était rattaché au commissariat de Cambrils.
Melchor ne se sentait pas particulièrement fier de ce qu’il avait fait et vivait la situation avec une inquiétude grandissante, paralysé par cette agitation qui l’empêchait de penser clairement. Une phrase des Misérables ne cessait de lui marteler le cerveau : « C’est un homme qui fait de la bonté à coups de fusil ». Aussi Vivales dut-il prendre les choses en main et exiger que le syndicat de police fasse parvenir une protestation formelle au ministère de l’Intérieur dans laquelle on regrettait que le gouvernement catalan ait laissé filtrer dans la presse certaines données personnelles et une photo de Melchor, prise de dos et presque de profil, recevant les applaudissements de ses collègues, de ses supérieurs et même du président de la généralité, Carles Puigdemont, ce qui entrait en criante contradiction avec l’objectif qui était, en théorie, de le protéger des acolytes des terroristes ; la lettre du syndicat exhortait également le ministère à mettre en place les mesures appropriées pour garantir l’anonymat absolu et la sécurité de Melchor.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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